Culture

Joyeux anniversaire, enfoiré, c'était mon dernier dîner guindé

John Swansburg, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 06.01.2017 à 8 h 09

N’acceptez jamais d’assister à un dîner d’anniversaire si vous ne voulez pas finir plumé.

Inner Rage | Surian Soosay via Flickr CC License by

Inner Rage | Surian Soosay via Flickr CC License by

Mais qu’est devenue la fête d’anniversaire? Avant, j’adorais ce genre de réunions festives. Les parents d’un autre gosse paient aux marmots une après-midi de bowling? Il y aura un gâteau-bonhomme Cookie Puss? Démarre la Datsun Maman, on va être en retard!

Il paraît que lorsqu’on est un vrai adulte –avec un(e) conjointe(e) et des enfants à soi– les fêtes d’anniversaire sont de nouveau des événements auxquels on se réjouit d’assister. On laisse les mioches avec une baby-sitter et on va chez les Johnson pour une soirée cocktail-raclette. Et peut-être une partie de Taboo impromptue et effrénée. Délicieuse perspective. Mais entre le moment où on sort de la fac et celui où on signe son premier prêt immobilier, la fête d’anniversaire se métamorphose en quelque chose de différent: elle devient le dîner d’anniversaire.

Un moment pénible à passer

Pour moi, c’est arrivé à la fin de la vingtaine. Alors que mes amis passaient des graduate programs et autres postes de début de carrière à des boulots payant convenablement, se rencontrer dans un rade pour s’envoyer des shots de SoCo-and-lime a commencé à faire un tantinet déclassé. Pourtant, tout le monde vivait encore dans un petit studio ou un appartement d’une pièce étriqué –pas moyen d’y organiser une cocktail party digne de ce nom. Le compromis: les gens ont commencé à fêter leur anniversaire en invitant des amis à dîner à l’extérieur, en général dans un restaurant raisonnablement huppé. Le genre de restau qui regarde d’un mauvais œil que vous apportiez votre propre gâteau-bonhomme et vos bougies mais qui n’est pas contre l’idée de planter un cierge magique dans votre crème brûlée.

Ça l’air sympa de l’extérieur, le dîner d’anniversaire. Eh bien en fait pas du tout. C’est une misérable et pénible entreprise. Et onéreuse à outrance. En ces temps de marasme économique, il est de notre devoir de réduire la voilure. Par la présente, je propose que le dîner d’anniversaire prenne le même chemin que le café à 4 dollars, les hypothèques branlantes et les banques de taille moyenne: celui de la sortie.

Je me suis retrouvé dans un no man's land –en lisière de deux conversations, sans rôle actif dans aucune d’entre elles

Prenons par exemple le dîner d’anniversaire auquel j’ai assisté il n’y a pas très longtemps en l’honneur de mon ami Simon. Autrefois, les fêtes d’anniversaire de Simon étaient de sacrées fiestas. Celle de ses 25 ans, célébrés dans une boîte de Manhattan, s’était achevée de façon aussi mémorable qu’abrupte lorsque Simon s’était fait éjecter de sa propre soirée par un videur qui l’avait chopé à piquer un roupillon imprudent sur le bar.

Lost in conversation

Pour ses 30 ans Simon, devenu neurochirurgien, a organisé une fête plus civilisée: un dîner avec 10 de ses plus proches amis dans un restaurant haut de gamme de Tribeca. Tout ce qui peut aller de travers dans ce genre de dîner n’a pas manqué de le faire. Un maître d’hôtel nous a conduits à une table ovale géante, où j’étais placé à un kilomètre de l’homme de la soirée. Aurais-je été en capacité de l’atteindre avec un peu d’élan et le croûton d’une baguette? Oui. En revanche, papoter courtoisement était hors de question.

Au lieu de cela, je me suis retrouvé coincé entre les potes de lycée et les amis de fac de Simon. Comme je ressentais davantage d’affinités avec le côté lycéen de la table, j’ai tenté de m’orienter dans cette direction mais cet effort demandait de me tordre le cou d’une manière réprouvée à la fois par mon anatomie et les conventions sociales. Je me suis retrouvé dans un no man's land –en lisière de deux conversations, sans rôle actif dans aucune d’entre elles.

Dans un bar, j’aurais pu m’extirper de ce bourbier en m’excusant pour aller commander une nouvelle tournée d’exquis SoCo-and-lime. En m’échappant ainsi, j’aurais pu jouer des muscles pour me frayer un chemin jusqu’à l’invité d’honneur et le décoiffer amicalement de mon poing viril pour célébrer son anniversaire. Mais envasé au milieu de cette tablée, mon seul recours pour attirer l’attention de Simon consistait à feindre une rupture d’anévrisme –et je ne le sentais pas trop.

Je me suis occupé en examinant la carte, et ai levé les yeux juste à temps pour déceler une étincelle malfaisante dans le regard de notre serveur en veste blanche. Des amis à moi qui ont déjà exercé ce métier m’ont raconté que servir une grande tablée peut s’avérer pénible: il est compliqué d’attirer l’attention de tout le monde, vous devez vanter les vertus du potage du jour quatre fois de suite. Mais un serveur averti sait exploiter la situation à son avantage et ce type s’est avéré parfaitement au jus.

Crevettes entre la gorge

Étant donné que pour une tablée de notre acabit le service serait compris dans la note, le serveur a vite capté qu’il n’aurait rien à perdre à forcer un peu la vente. Il toucherait 18% de tout ce qu’il nous ferait acheter, donc il avait avantage à nous pousser à la consommation. En amuse-gueule, il nous a vigoureusement recommandé le plateau de frutti di mare –article accompagné sur la carte du redoutable «prix en fonction du marché». En s’attaquant séparément à chaque îlot de la tablée, il a réussi à nous refourguer trois de ces gigantesques montagnes de crevettes et de queues de homard à prix variable. Un aurait largement suffi.

S’étant rendu compte que les choses commençaient à partir en vrille, il avait passé un accord avec le serveur par lequel il commanderait sur une addition séparée

Mais je ne peux pas tout mettre sur le dos de la fourberie de notre serveur. Comme c’est souvent le cas lors des dîners d’anniversaire, les représentants de diverses tranches d’imposition se côtoyaient à notre table; humbles étudiants et serviteurs du quatrième pouvoir coudoyant banquiers et avocats aux portefeuilles bien garnis. Les membres de ce dernier groupe, rompus aux copieux déjeuners et dîners en notes de frais, n’allaient pas se laisser arrêter par quelques crustacés abandonnés. Lorsque le serveur est revenu à notre table pour prendre notre commande d’entrées, l’un d’entre eux s’est emparé de la carte des vins –et allez, tournée de champagne pour le birthday boy! Aïe. Il était plus que temps de la jouer stratégique.

La stratégie de l'addition

Il existe trois approches pour commander lors d’un dîner d’anniversaire. J’ignorais moi-même l’existence de la première jusqu’à cette fameuse soirée. Un peu plus tôt, j’avais remarqué Justin, un ami de Simon, étudiant de troisième cycle à la frugalité légendaire, entretenir notre serveur dans un long aparté. Après le dîner, je me suis approché de Justin pour me plaindre de l’addition exorbitante, sachant que ma complainte tomberait dans des oreilles compatissantes. À ma grande surprise, il a affiché un sourire diabolique et révélé qu’il avait «fait sécession, à la Jefferson Davis».

C’est-à-dire que s’étant rendu compte que les choses commençaient à partir en vrille, il avait passé un accord avec le serveur par lequel il commanderait sur une addition séparée qui ne comprendrait que son amuse-gueule, une entrée et les boissons. C’était un coup de génie, qui nécessitait cependant la radinerie décomplexée de Justin qui, tout comme son goût pour la métaphore, est assez rare.

Mais voyons les approches plus subtiles. La première consiste à commander les mets les moins chers possible dans l’espoir de créer dans son sillage un mouvement de prudence pécuniaire parmi les convives. Cette stratégie est rarement couronnée de succès. Vous commandez une salade de la maison et du poulet en pariant que le type assis à côté de vous se sentira trop gêné pour prendre une entrée baptisée «steak pour deux.» Impossible de tabler sur une telle retenue dans un vaste groupe aux prétentions salariales si variées.

L’autre approche, qui a ma préférence, consiste à commander de façon offensive. Un dîner d’anniversaire compte en moyenne une dizaine de convives. Avec un groupe de cette taille, on peut supposer sans prendre trop de risque qu’à l’heure de payer l’addition, on ne calculera pas qui a mangé quoi –cela demanderait trop d’opérations et c’est une tactique généralement considérée comme peu adaptée à la nature festive de l’événement. Fort de ce savoir, la seule issue est de commander avec prodigalité. Si je dois subventionner l’avocat sybarite à l’autre bout de la table (pour qui, selon mes sources, il est hors de question de commander une bière si elle n’a pas été brassée par un moine trappiste), je vous prie de croire que lui va payer un bout de mon omelette norvégienne.

C'est fini pour moi

J’ai mis ce système au point après trop de dîner d’anniversaire d’où j’étais rentré ruiné et affamé. Au moins, comme ça, vous vous remplissez la panse. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. La tradition veut que le roi de la fête fasse mine d’attraper l’addition avant qu’elle ne lui soit arrachée des mains. Dans le cas de la fête de Simon, non seulement l’homme du jour a-t-il été dispensé de sa part de la dîme, mais suivant la suggestion d’un panier percé chevaleresque à qui j’aurais volontiers filé un bon coup dans le tibia si la table n’avait pas été aussi large, le groupe a également exempté la petite amie de Simon, sous prétexte qu’elle s’était coltiné la tâche laborieuse d’envoyer les e-mails d’invitation. Une addition déjà difficile à avaler à 12 devait maintenant être divisée par 10.

Les excès du dîner de Simon étaient ce dont j’avais besoin pour trouver le courage social de renoncer pour de bon

Simon est l’un de mes amis les plus anciens et les plus chers; j’aime à penser que je ferais à peu près n’importe quoi pour lui. Mais assis là, le nez sur une facture de 159 euros, j’en viens à me demander si c’est un si bon ami que ça. 159 euros! Est-ce que vous savez combien de pizzas Spinoccolis à pâte épaisse on peut se payer avec ça, chez Uno? Dix-sept. Plus de deux semaines de dîners.

Dans un sens, finalement, c’est moi qui suis redevable à Simon. Les tas de crevettes géantes qui flottent sur une mer de glace fondue, les lits d’épinards à la crème que personne ne touche, les tournées sans fin de Beck's Dark aux prix surgonflés –tout cela me passe devant les yeux chaque fois que je reçois une invitation à un dîner d’anniversaire, et je n’arrive pas à me convaincre de répondre oui. Les excès du dîner de Simon étaient ce dont j’avais besoin pour trouver le courage social de renoncer pour de bon à ce genre de choses. Tu organises une fête pour ton anniversaire? Je me joindrai volontiers aux festivités. Montre-moi où sont les chaussures de bowling et paie-moi quelques parties. Mitonne-moi un bon repas –je me charge d’apporter le Taboo. Sinon, on se voit l’année prochaine, mon pote.

John Swansburg
John Swansburg (6 articles)
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