Culture

Sous le soleil et dans la nuit du «Parc», avec autant de bonheur

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.01.2017 à 16 h 51

Le deuxième film de Damien Manivel confirme l’étonnant talent du jeune réalisateur pour faire du plus simple dispositif la ressource d’un cinéma d’une grande richesse.

Naomie Vogt-Roby et Maxime Bachellerie dans "Le Parc" © Shellac

Naomie Vogt-Roby et Maxime Bachellerie dans "Le Parc" © Shellac

Aux innocents les mains pleines! Il y a une telle évidence, une telle simplicité –de situation, de structure, de paroles, de manière de filmer– dans ce film qu’il semble fait de presque rien. Il l’est, de fait, mais de ce presque rien foisonne une multiplicité de sensations, d’idées, d’associations d’images.


Deux jeunes gens, une fille et un garçon ont leur premier rendez-vous dans un grand parc ensoleillé. Ils se promènent, ont du mal à se parler, jouent, traversent prairies et sous-bois, s’approchent, se taquinent, se caressent enfin.

Ils sont dans le monde (le parc est très fréquenté) et seuls au monde, comme il sied. Et puis le soir. Le garçon qui part. Le texto qui blesse. La nuit.

Il y aura le même chemin reparcouru autrement, un autre homme. C’est fait comme cela, ce deuxième film d’un jeune cinéaste déjà bien plus que prometteur, découvert il y a un an avec Un jeune poète.

C’est fait d’un agencement d’associations binaires –un garçon/une fille, le jour/la nuit, l’amour/la solitude, un homme blanc/un homme noir, en avant/en arrière, réaliste/onirique… Mais, toutes ensembles, ces associations forment un bouquet qui n’a, lui, plus rien de binaire.

Deux puissantes forces de déplacement

C’est que deux puissantes forces de déplacement, de vibration, de dérangement les travaillent. La première de ces forces, ce sont les corps et les visages, les voix et les mots.

L’incarnation de ce dispositif par ses trois interprètes est, sans aucun effet de manche ni «numéro d’acteur» (cette plaie), une constante irisation de promesses, de possibles, de menaces.

Elle et lui sont à la fois très réels, ressemblent à des gens qu’on pourrait croiser au coin de la rue sans y prêter attention, et pour cela même de formidables «embrayeurs d’imaginaire», prompts à suggérer mille récits, passés et futurs. Le gardien du parc, c’est autre chose, difficile de dire s’il appartient au réalisme de la fonction municipale, ou à un rêve, peut-être un cauchemar.

La seconde force, c’est la croyance en acte de Damien Manivel dans les ressources du cinéma, du cadre, du rythme, des mouvements à l’intérieur d’un plan fixe, des richesses d’un jeu d’ombres, des nuances d’un changement de regard ou de carnation, des échos d’une intonation écoutée avec justesse. Ni ressorts psychologiques (cette autre plaie), ni gadgets scénaristiques, ni sociologie appliquée: des acteurs, des images, du son, du montage. 

Les richesses d’un jeu d’ombres, les nuances d’un changement de regard ou de carnation, les échos d’une intonation écoutée avec justesse

 

Un cinéphile trouvera des dizaines d’évocations, d’harmoniques plutôt, avec des séquences de films de toutes les époques, de Griffith à Garrel, de Vigo à Rohmer, de Keaton à Kiarostami. Un spectateur peu ou pas cinéphile n’aura nullement à s’en soucier, les images, les sentiments, les désirs et les angoisses sont là.

Avec ces images, ces sentiments, ces désirs et ces angoisses, comme naturellement –mais avec autant de rigueur et de précision que de sensibilité–, le cinéma se fait. Et c’est tout à fait heureux.

Le Parc

de Damien Manivel, avec Naomie Vogt-Raby, Maxime Bachellerie, Sobere Sessouma.

Durée: 1h11. Sortie le 4 janvier.

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