Monde

Torturé, condamné à mort: ce qu'il en coûte d'avoir voulu raconter la prise de Mossoul par l'État islamique

David Kenner, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 04.01.2017 à 8 h 07

Omar al-Jubory voulait montrer au monde à quoi ressemblait la ville sous le joug de Daech. Il a failli y laisser la vie.

Des Irakiens déplacés des quartiers est de Mossoul, le 3 janvier 2017 |
AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Des Irakiens déplacés des quartiers est de Mossoul, le 3 janvier 2017 | AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Omar al-Jubory a commencé sa carrière de journaliste directement dans le grand bain, en couvrant l’histoire la plus dangereuse du monde. À l’été 2014, cet habitant de Mossoul de 27 ans, travailleur social pour femmes et enfants, a été le témoin bouleversé de la prise de sa ville par l’État islamique. Et il s’est mis au travail, opérant sous le manteau à l’intérieur de Mossoul pour élaborer un réseau de sources qui lui fourniraient des informations sur le règne brutal de l’État islamique dans sa ville natale.

Les journalistes comme Jubory sont l’unique source d’informations sur la vie à Mossoul dont le reste du monde dispose depuis deux ans et demi. Des blogs anonymes comme Mosul Eye révèlent des aperçus d’une ville prisonnière de la main de fer de l’État islamique et décrivent les nouvelles restrictions imposées par le groupe djihadiste entravant les déplacements des civils afin de les empêcher de fuir vers des zones libérées. Leurs récits dépeignent une ville sous le joug d’un régime totalitaire pourvu d’un réseau d’agents de renseignements et d’hommes de main inspirant la terreur, aspirant à contrôler tous les aspects de la vie des citoyens, des vêtements qu’ils portent aux informations qu’ils reçoivent.

Au cours de trois interviews téléphoniques, Jubory a décrit d’un ton neutre son travail dans Mossoul occupé par l’État islamique et comment il a failli lui coûter la vie. Il a d’abord travaillé pour le journal panarabe Al-Quds al-Arabi, où il faisait l’inventaire des crimes commis chaque jour par l’État islamique, puis il s'est mis à vendre son travail à BBC News. Il a même été interviewé par la BBC au sujet du recours à la torture par l’État islamique et de la manière dont le groupe avait modifié les programmes scolaires pour promouvoir la violence. Il facturait entre 200 et 500 dollars pour des scènes filmées à Mossoul, explique-t-il, et 50 dollars pour un reportage écrit. Il ne travaillait pas pour un gain matériel, confie-t-il à Foreign Policy: «J’avais juste besoin de l’argent pour me nourrir.» Jubory faisait le portrait d’une population soumise de force par l’État islamique, auquel il se réfère de façon péjorative par son acronyme arabe, Daech.

«Même s’il y a eu une sorte de résistance, c’était très faible» explique-t-il. «Ils tuaient les enfants, les femmes et les personnes âgées…tous ceux qui parlaient (de façon négative) de Daech étaient tués et leur famille aussi. Personne n’ose parler d’eux.»

Un homme recherché

Le travail de Jubory l’a placé dans la ligne de mire de l’État islamique. En 2015, le groupe a lancé une campagne contre les journalistes à Moussoul et Jubory est devenu un homme recherché. Les agents de l’État islamique ont commencé à repérer ses sources, raconte-t-il, resserrant doucement l'étau autour de lui.

Jubory s’enfuit alors, passant d’un quartier à l’autre pour éviter d’être capturé. La chance finit par l’abandonner le 19 octobre 2016. Il se trouvait au sud de Mossoul et voyageait sans aucun papier d’identité lorsqu’un habitant acquis à la cause de l’État islamique le dénonça aux hommes de main du groupe. Il fut arrêté, accusé de travailler pour des «chaînes infidèles étrangères» et conduit jusqu’à une prison improvisée dans la ville de Hamam al-Alil.

C’est là que les tortures commencèrent. Jubory raconte que ses gardes l’électrocutaient avec des câbles; parfois, dit-il, ils le suspendait par un pied et le fouettaient pour essayer de lui faire avouer qu’il était un espion.

L’État islamique emprisonnait Jubory dans une maison de deux étages un lieu quelconque, explique-t-il, sans doute pour éviter d’être repéré par les drones et les avions de guerre de la coalition menée par les États-Unis. Les fenêtres et les portes étaient condamnées et il côtoyait des prisonniers de tous âges qui allaient d’adolescents à des hommes de 70 ans. Il était enfermé avec un autre homme accusé d’avoir contacté les forces américaines et irakiennes pour leur fournir des renseignements sur l’État islamique. Son compagnon de cellule était si affaibli par la torture que Jubory devait l’aider à manger et à boire de l’eau.

Au bout de dix jours, Jubory fut envoyé devant un juge de l’État islamique. Il n’y eut pas de procès, seulement un verdict: condamné à mort.

«Nous viendrons te tuer demain.»

Même après la signature de son ordre d’exécution, les ravisseurs de Jubory continuèrent à le torturer. Un jour, raconte-t-il, ils le revêtirent d’une combinaison de prisonnier et installèrent une caméra comme pour filmer son exécution. Puis ils posèrent un couteau sur son cou –pour s’arrêter à la toute dernière minute. «Non, nous allons remettre ça à plus tard» dit l’un des aspirants bourreaux. «Nous viendrons te tuer demain.» Une autre fois, relate-t-il, ils tirèrent un coup de pistolet juste à côté de sa tête.

«Ils sont sadiques et jouissent de l’acte de torture» dit-il. «Ils aiment forcer la victime à être calme et tranquille avant de la tuer.»

Lorsque l’État islamique a commencé à perdre du terrain autour de Mossoul, le groupe djihadiste s’est mis à vider la geôle de Jubory en exécutant les prisonniers. Des rapports indépendants sur des meurtres de masse corroborent ce témoignage: quand les forces irakiennes ont libéré Hamam al-Alil début novembre, des journalistes ont découvert des charniers contenant les corps d’au moins 100 personnes.

L’évasion était le seul espoir de Jubory. Il savait que le nombre de gardes de sa prison se réduisait à seulement trois ou quatre la nuit, car ils craignaient être la cible des frappes aériennes. Il savait également que les toilettes du rez-de-chaussée comportaient une bouche d’aération –potentielle porte de sortie vers le monde extérieur. Lorsqu’il fut déplacé au rez-de-chaussée après l’exécution de plusieurs autres prisonniers, il saisit l’occasion.

«Je le sentais, c’était la fin, il fallait que je m’échappe. En restant, j’allais forcément mourir» raconte-t-il. «Alors j’ai demandé à l’un des hommes de Daech si je pouvais aller aux toilettes, et quand j’ai vu que l’ouverture me permettait de m’échapper… J’ai réussi à sortir.»

Un calvaire

Le calvaire de Jubory n’était pourtant pas terminé –les combats faisaient rage au sud, ce qui l’empêchait de quitter le territoire contrôlé par l’État islamique depuis cette zone. Il dut à la place traverser le Tigre pour retourner dans Mossoul et vivre pendant trois semaines chez différents amis pour éviter d’être capturé. Il s’acheta un pantalon qui s’arrêtait à mi-mollet, une longue chemise et une coiffe arabe traditionnelle– la tenue arborée par les combattants de l’État islamique dans toute la ville. Ainsi accoutré, il put traverser les lignes de front au sud-est de Mossoul et passer dans le territoire contrôlé par les forces irakiennes.

Jubory sait qu’il a une chance extraordinaire d’être encore vivant. L’État islamique a emprisonné des dizaines de ses amis et collègues, dit-il. Pour nombre d’entre eux, il ignore s’ils sont morts ou s’ils croupissent encore en prison.

Même s’il a survécu, Jubory pense que son premier article en tant que journaliste sera peut-être aussi le dernier. Il a arrêté le reportage et a peur de retourner à Mossoul. Même si l’État islamique est chassé de sa ville natale, dit-il, celle-ci sera probablement déchirée par la violence pendant des années et il s’inquiète des possibles persécutions par les milices chiites. Il rêve de quitter l’Irak, mais pour l’instant toutes ses possibilités de sortie sont bloquées.

«À cause de ce travail, ma vie est en grand danger»  explique-t-il. «Alors même si c’est une passion, je crois que je ne veux pas continuer.»

David Kenner
David Kenner (10 articles)
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