SportsCulture

«Je trouve important de nourrir un livre de cinéma de son œil de simple spectateur»

Aurélien Ferenczi, mis à jour le 07.01.2017 à 18 h 09

«Hollywood, la cité des femmes» et «Sport & cinéma» sont deux ouvrages à la fois humbles et animés d'une passion dévorante, qui ont occupé leurs auteurs pendant de longs mois. Entretien croisé.

Nageuse de haut niveau, Esther Williams a exercé ses talents dans de nombreux films hollywoodiens dans les années quarante et cinquante, comme ici «La Première Sirène», de Mervyn LeRoy.

Nageuse de haut niveau, Esther Williams a exercé ses talents dans de nombreux films hollywoodiens dans les années quarante et cinquante, comme ici «La Première Sirène», de Mervyn LeRoy.

Ce sont des travaux de longue haleine, qui ont accouché de gros et beaux ouvrages, beaucoup de texte, beaucoup d’images. Sur le papier bible de Hollywood, la cité des femmes, Antoine Sire s’attache aux actrices américaines de l’âge d’or –entre 1930 et 1955, corpus clos. Il décrypte soigneusement leurs carrières, s’attache plus aux personnages incarnés qu’aux biographies, montre comment l’image –et le succès ou non– d’une comédienne vient des films qu’on lui donne ou de ceux qu’elle arrache aux producteurs, et du talent qu’elle y met. Admiratif, le livre préfère le métier d’actrice à la pose glamour, et c’est très bien.

La même passion dévorante anime Gérard et Julien Camy, le père et le fils, qui ont rédigé ensemble Sport & Cinéma. Leur livre compile, examine, dépiaute les films consacrés aux sports célèbres aussi bien que ceux voués aux disciplines improbables, avec en prime d’éclairantes interviews de cinéastes et de sportifs. Outre leur quasi-exhaustivité –et leur index king size– les deux livres, qui ont occupé les auteurs pendant de longs mois, ont en commun d’être des guides humbles, jamais pédants, où la vérité critique naît, au bout de l’acharnement, par accumulation et comparaison, sans théorie jargonnante. Des bouquins d’honnêtes gens pour spectateurs honnêtes… Ci-dessous, deux auteurs (sur trois) parlent et se répondent.

Combien avez-vous visionné de films pour écrire vos pavés?

Antoine Sire: 1.200. En entier! Et probablement un tiers visionnés plusieurs fois, dont certains vraiment en détail. J’aurais dû les revoir tous, il y a une ou deux imprécisions dans mon texte sur des films que j’ai vus au début de mon travail…

Julien Camy: De nôtre côté, je dirai 2.000 films. Mais on est deux…

Vous souvenez-vous du point de départ précis de l’aventure?

Antoine Sire: Quand j’ai commencé à faire des chroniques pour la webradio de la BNP, Séance Radio, début 2011: je me suis assez vite rendu compte que j’avais envie de raconter l’histoire des grandes actrices d’Hollywood. J’en ai parlé à Thierry Frémaux [directeur de l’Institut Lumière, co-éditeur du livre, ndlr] qui m’a encouragé. J’ai pensé que mes portraits radiophoniques pourraient être l’ossature du bouquin. Mi-2013, j’ai quitté mon job pour me mettre pendant deux ans à plein temps sur l’écriture. Aujourd’hui, j’ai de nouveau un travail…

Julien Camy: Antoine a pris deux années sabbatiques. Moi, j’ai eu de la chance, si j’ose dire: je me suis retrouvé au chômage. Sans ça, je n’aurais pas pu tenir les délais –qu’on a d’ailleurs plusieurs fois repoussés. Je me levais le matin et c’était comme l’entraînement d’un sportif: je me motivais, il fallait aller au bout! Avec mon père, on a commencé à évoquer ce projet en 2006, en assurant une sorte de veille sur les films de sport qu’on pouvait être amenés à voir… On a choisi le découpage par sport en 2012, on a trouvé un éditeur, à Nice, parce que les maisons d’édition parisiennes ne croyaient pas au projet, en 2014. C’est alors qu’on a vraiment commencé les recherches. Et là, on s’est retrouvés face à un puits sans fond: on pensait qu’on trouverait une centaine de films sur la boxe, mais il y en avait cinq fois plus. Idem pour le foot, etc. Sans compter les sports auxquels on n’avait pas pensés…

Antoine Sire: J’étais aussi parti pour écrire un livre plus mince. Mais je suis tombé au moment où l’on exhumait beaucoup de films «pré-code» [tournés avant l’obligation faite aux studios hollywoodiens de respecter le Code Hays et ses règles de décence, ndlr], qui offraient aux actrices de très beaux rôles, des rôles de femmes courageuses, parfois immorales…

Combien d’actrices, d’un côté? Et combien de disciplines sportives, de l’autre?

Antoine Sire: J’avais établi une liste d’une quarantaine de noms. A l’arrivée, il y a cent-dix portraits, plus une trentaine de comédiennes évoquées au détour d’un article… La qualité des films et la qualité du jeu étaient les critères de base. Mais très vite, je me suis aperçu qu’il fallait aussi parler des films qui jouaient un rôle dans la représentation de la femme. Il y a deux éléments au cœur de mon ouvrage: le combat des actrices pour avoir quelque chose à jouer, cette lutte pour que, sous le glamour, elles aient à faire un vrai travail de comédienne; et puis ce pacte secret passé entre les metteurs en scène et les actrices, sans doute contre les producteurs: entre Josef von Sternberg et Marlene Dietrich, c’est une évidence, mais aussi entre William Wyler et Bette Davis, George Cukor et Katharine Hepburn, Frank Borzage et Margaret Sullavan, etc. J’ai découvert avec émerveillement le côté féministe de certaines actrices, qui ont amené un nouveau regard sur la femme…

Julien Camy: Une soixantaine de sports. Ce que je trouve important dans nos deux ouvrages, c’est la passion qu’on y a mise et le fait de les avoir nourris avec un œil de simple spectateur. On a tous lu pas mal de livres sur le cinéma, et il s’agissait de retrouver de la fraîcheur: voir et revoir des films, noter ce qu’on y voyait, ne pas être d’emblée dans des analyses trop intellectuelles…. De notre côté, notre premier travail a été de répertorier les films de sport: il y a assez peu de littérature sur le sujet, parfois c’est grâce à des discussions sur des forums –même des vieux forums Voilà ou Skyblog– qu’on a trouvé la trace de tel ou tel film sur le rugby.

Ensuite, on a essayé de montrer l’évolution de la représentation de tel ou tel sport, et ce moment charnière, dans les années 1980, où la télévision capte mieux le geste sportif et où les cinéastes doivent trouver une autre approche. On a découvert que le sport était souvent au cinéma un vecteur d’émancipation, et aussi un marqueur d’événements historiques: la guérilla des Farc en Colombie dans Les Couleurs de la montagne [de Carlos Cesar Arbelaez, 2010]; la question des femmes en Iran dans Hors jeu [de Jafar Panahi, 2006]; ou celle des migrants dans Comme un lion [de Samuel Collardey, 2012]. Je vous cite trois films sur le football…

Avez-vous mis au jour des points communs entre ces films de sport, quelle que soit la discipline?

Julien Camy: Rocky [de John G. Avildsen, 1976] a marqué dans le marbre quelques éléments récurrents: la revanche du «loser», le mal-aimé qui va finir par avoir son moment de gloire; le vieil entraîneur fan de techniques à l’ancienne qui triomphe de son alter ego plus moderniste; le choix que doit faire le sportif entre sa pratique et sa vie de couple ou de famille, etc. Parfois, les séquences sportives sont de purs moments esthétiques, montrant la beauté d’un geste; souvent, elles structurent la narration.

Antoine Sire : Dans votre livre, j’ai aimé que vous réintroduisiez de vrais sportifs: vous en avez interviewé beaucoup, dont certains, parfois, ont collaboré avec un cinéaste… Ou sont de simples spectateurs: dans le chapitre sur le foot, c’est intéressant et surprenant d’apprendre qu’Emmanuel Petit s’est identifié au personnage de Patrick Dewaere dans Coup de tête.

Julien Camy: Ou de savoir que Laurent Tillie, l’entraîneur de l’équipe de France de volley-ball, utilise pour souder ses joueurs la séquence de L’Enfer du dimanche [d’Oliver Stone, 1999] où Al Pacino, entraîneur de football américain, motive ses troupes… Mais je te renvoie le compliment: un peu comme Howard Zinn a écrit une Histoire populaire des Etats-Unis, ton travail constitue une  histoire féminine d’Hollywood et des Etats-Unis. Tu avais la volonté de faire un livre-somme?

Antoine Sire: Disons que je me suis senti une certaine responsabilité: ce corpus était sur la table depuis soixante-dix ans, et personne ne s’en était emparé. Mais il n’y a pas de livre définitif: sur le même sujet, je pourrais écrire un ouvrage différent, parce qu’organisé différemment. Sans doute toujours avec la même ligne de fracture entre les actrices rebelles, Katharine Hepburn, par exemple, et celles qui le sont moins.

Quelle découverte vous a le plus étonnés ou émus au cours de vos recherches?

Julien Camy: La liste des sports s’est allongée sans cesse. Les deux derniers ont été la pelote basque et la planche à voile. L’un des moments émouvants, c’est la découverte d’un très beau film sur le windsurfing, Atlantic [du Néerlandais Jan-Willem van Ewijk, 2014], visionné une nuit en streaming parce qu’il n’existe pas en DVD: un windsurfer marocain tombe amoureux d’une Danoise et décide de la rejoindre en planche à voile. Un récit très poétique, avec une grande liberté de montage, mais aussi une tragédie humaine, hélas d’actualité. Ou la découverte de On the Edge, de l’Américain Rob Nilsson [1986], avec Bruce Dern en coureur âgé qui s’entraîne pour un marathon. Un film où la pratique du sport ensemble compte plus que la victoire.

Antoine Sire: Moi, j’en reviens à ce pacte secret, presque comme une association de malfaiteurs, entre actrices et réalisateurs. À chaque fois que je voyais un film confirmant cette impression, c’était passionnant. J’ai aussi vu des chefs-d’œuvre oubliés, comme Révolte au zoo [de Rowland V. Lee, 1933], qui m’a émerveillé. Parfois, un film aide à comprendre une actrice: Joan Bennett a fait une carrière assez anodine quand elle était blonde, et puis elle est devenue brune, et tout a changé. C’est arrivé au cours d’un film: dans La Femme aux cigarettes blondes [de Tay Garnett, 1938], l’intrigue la pousse à changer de couleur de cheveux. Ce moment où elle se regarde dans le miroir chez un coiffeur à Honolulu, avec sa nouvelle tête, on comprend non seulement qu’on accède à un nouveau personnage, mais qu’on assiste à la naissance d’une actrice. C’est bouleversant.

Il y a des destins plus tragiques…

Antoine Sire: Ah oui, parfois, on découvre un film terrifiant: par exemple le dernier film de Veronica Lake, Flesh Feast [de Brad F. Grinter, 1970]. Elle avait été une star dans les années 40, sa carrière avait décliné. Un journaliste la retrouve au milieu des années 1960 alors qu’elle est barmaid à Manhattan. Ils écrivent ensemble ses mémoires, énorme succès de librairie. Veronica Lake s’attend à ce que le cinéma la redemande, mais sa beauté a été abîmée par l’alcool. Alors, elle décide d’investir tout l’argent gagné grâce au livre dans ce pur navet à côté duquel n’importe quel film d’Ed Wood a des accents bergmaniens: elle y joue une chirurgienne esthétique qui a inventé une façon de régénérer et de changer le visage de ses patients, grâce à des petits vers qui mangent la peau… Des révolutionnaires sud-américains arrivent, il faut que leur chef change de visage. Ils amènent un vieillard voûté qui s’avère être… Adolf Hitler!

Qui est votre chouchoute, parmi toutes ces actrices?

Antoine Sire: Barbara Stanwyck. Parce que sa carrière toute entière raconte l’âge d’or d’Hollywood: elle joue dans le premier film parlant de Frank Capra [Ladies of Leisure, 1930] où elle invente pratiquement ce que sera une actrice du cinéma sonore, silences compris. Elle sera l’actrice typique –et délurée– des films «pré-code». Et l’actrice des mélodrames qui suivent cette période de liberté. Ensuite, elle est une extraordinaire comédienne de film noir à partir d’Assurance sur la mort [de Billy Wilder, 1944]. Puis elle repart dans le mélo, avec évidemment des films de Sirk, mais avant eux dans l’excellent Le Droit d’aimer [de Curtis Bernhardt, 1946]. Elle est aussi une grande actrice de westerns. Quand on lit les mémoires des cinéastes, ils en disent tous beaucoup de bien, c’est même parfois la seule sur laquelle ils prennent le temps de s’appesantir…

Julien Camy : On sent que tu l’adores, non pas tant parce que tu es laudatif à son sujet, mais parce qu’à la sortie du chapitre que tu lui consacres, on a immédiatement envie de revoir ses films!

Avez-vous vous-même des dictionnaires ou des livres de cinéma comme ouvrages de chevet?

Antoine Sire: J’ai un souvenir ému de L’Encyclopédie du cinéma, de Roger Boussinot, mais je doute qu’il soit utile aujourd’hui. Alors, je dirai Le Larousse du cinéma américain, un ouvrage en deux tomes coordonné par Jean-Loup Passek et Michel Ciment, avec plusieurs contributeurs. Il est épuisé aujourd’hui… Et 50 ans de cinéma américain, de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon. Un livre de cette importance écrit par un cinéaste, c’est un éclairage très singulier…

Julien Camy : J’aime beaucoup aussi le Tavernier et Coursodon. Celui que j’aime le plus, c’est le Brian De Palma de Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, un livre d’entretien qui est aussi introuvable aujourd’hui… Ou à prix d’or! Quand j’étais plus jeune, j’avais aussi un livre sur le cinéma «gore» qui expliquait comment fabriquer des viscères, avant les effets spéciaux numériques!

Antoine Sire : Et aussi Hollywood sur le Nil, de Noel Howard, le récit du tournage de La Terre des Pharaons [de Howard Hawks, 1955].

Hollywood, la cité des femmes

par Antoine Sire. Actes Sud/Institut Lumière. 1248 pages, 59 euros.

Des films avec Barbara Stanwyck font partie du cycle Frank Capra de la Cinémathèque française, à Paris, du 4 janvier au 27 février 2017.

ACHETER LE LIVRE

Sport et cinéma

par Gérard et Julien Camy. Éditions du Bailli de Suffren, 464 pages, 59 euros.

Des films abordés dans le livre seront projetés (et discutés) au 4ème Festival Sport, Littérature et Cinéma, du 26 au 29 janvier 2017 à l’Institut Lumière de Lyon.

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Aurélien Ferenczi
Aurélien Ferenczi (2 articles)
Journaliste
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