Culture

«Neruda», le film qui a tout compris à ce que doit être un biopic

Temps de lecture : 3 min

Autour la figure légendaire du poète chilien communiste, Pablo Larrain compose un carnaval de réalisme et de fantaisie qui rend justice à l’histoire.

Entre provocation potâche et défi à la dictature, Neruda (Luis Gnecco) et sa femme (Mercedes Moran). © Wild Bunch
Entre provocation potâche et défi à la dictature, Neruda (Luis Gnecco) et sa femme (Mercedes Moran). © Wild Bunch

Enfin un biopic sérieux! C’est à dire à la fois exact et joueur, et surtout prenant au sérieux la dimension légendaire de son personnage, sans laquelle on ne lui consacrerait pas un film. D’autant plus remarquable que ni le personnage en question ni la situation évoquée ne paraissaient laisser de place à la liberté de ton et à l’invention ludique.


Le poète Pablo Neruda est en effet un véritable mythe, dans son pays, le Chili, et dans toute l’Amérique latine: la figure hors norme du grand poète du peuple (grâce surtout à son œuvre majeure, les 15.000 vers du Chant général) et à son combat contre les dictatures sanguinaires mises en place dans toute la région par les États-Unis, des années 1940 jusqu’à sa mort douze jours après le coup d’État de Pinochet –son enterrement fut la première manifestation de résistance publique à la terreur.

La situation est celle du Chili à la fin des années 1940: mise en coupe réglée du pays par des potentats au service des puissances économiques étatsuniennes et locales, avec arrestation, torture, déportation et meurtre des opposants politiques et syndicaux, sur fond de Guerre froide pas du tout froide.

Sénateur communiste, Neruda va être arrêté, il tente de fuir le pays, échoue, se cache. Un policier d’élite, rusé et obstiné, le traque à travers Santiago et sur les routes de la Cordillère des Andes.

La lutte entre deux imaginaires

Neruda raconte cela, avec précision. Et puis tout autre chose en même temps. Le film est le récit romanesque, fantasque, de la lutte de deux imaginaires. On voit celui du poète politicien et on entend celui du flic.

Le premier est aussi un jouisseur, un manipulateur et un parvenu. Le second est possédé par un idéal et une ambition qui par moments frôlent le délire poétique, une sorte d’ivresse narcissique qui fait plus souvent des artistes, ou des assassins.

Neruda campé avec truculence par Luis Gnecco est gros et mou, sans charme physique, le flic nommé Peluchonneau est mince, gracieux, élégant, une épée finement interprétée par Gael Garcia Bernal. Neruda est capricieux, menteur, courageux et inventif. Le policier est rigoureux, honnête à sa manière, courageux et inventif. Ils ne se croiseront pas, et pourtant ils dansent ensemble.

Tout autour, c’est la ronde des sbires, des politiciens, des membres du Parti clandestin, c’est l’épouse infiniment dévouée de Neruda, Delia del Carril infiniment aimée et maltraitée par lui, les prostituées et les gitons des bordels dont il ne saurait se passer et qui l’adulent, des figures de légende, indios des montagnes, trafiquants, combattants de l’ombre, camarades de résistance…

Réalisme magique

Ils sont les masques et les spectres qui nourrissent des possibles de l'action, du combat, par le détour de l'écriture, de la projection de soi et des autres qui mène le monde, mais qu'assument seuls les artistes. Il n'est pas du tout sûr que la poésie soit cette arme chargée de futur que chantait Gabriel Celaya, elle est ici plutôt le fusil à tirer dans les coins qui déstabilise la mécanique de l'oppression –et le rigorisme des militants.

Enfin un usage intelligent de ce réalisme magique qui a enchanté la littérature du continent latino, et n'a donné au cinéma que des médiocrités

Enfin un biopic sérieux? Enfin, aussi, un usage intelligent de ce réalisme magique qui enchanté la littérature du continent latino, et ne donna au cinéma pratiquement que des médiocrités.

Cette fois, avec un sens de l’hybridation qui fait parfois songer à Fellini, Larrain fait se croiser les faits et les rêves, les hommes et les personnages imaginés par ces hommes, et par les autres, le rêve d’un poète, celui d’un policier trop imaginatif, et les innombrables récits qui les hantent, ou que leurs figures hanteront à leur tour.

Commencé par un thriller politique, passé par le fantastique et le road movie, le film pourra s’achever en western épique, en toute cohérence onirique.

La confirmation de Pablo Larrain

Ainsi Pablo Larrain se confirme de film en film comme un cinéaste singulier, capable de prendre en charge de manière inventive l’histoire de son pays, exemplairement avec Tony Manero et No !, et les grands dossiers qui le concernent, comme avec El Club. À chaque fois, le cinéma déjoue les pièges du dossier à thèse, ré-ouvre des questions qu’on croyait tranchées, renouvelle le point de vue.

Avec ce nouveau film, le réalisateur chilien invente, pas à pas, plan à plan, une invocation qui rend à la fois justice à l’histoire et au fantasme, au quotidien d’une oppression ancienne qui ne manque hélas pas d’échos actuels et aux puissances de l’imaginaire, du verbe, de l’idée, du geste, puissances dont –Neruda en aura été un exemple de première magnitude– les effets politiques peuvent être considérables.

Neruda

de Pablo Larrain, avec Luis Gnecco, Gael Garcia Bernal, Mercedes Moran, Diego Muñoz.

Durée: 1h48 Sortie le 4 janvier

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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