Monde

Il ne reste que quelques jours à Edward Snowden pour être gracié, et il est encore attaqué

Grégor Brandy, mis à jour le 03.01.2017 à 14 h 06

Barack Obama terminera son mandat le 20 janvier, le lanceur d'alerte est à nouveau accusé d'être un espion à la solde de la Russie.

Photo du compte twitter d'edward snowden, 29 septembre 2015 | Florian DAVID / AFP

Photo du compte twitter d'edward snowden, 29 septembre 2015 | Florian DAVID / AFP

Il reste dix-sept jours à Edward Snowden et ses soutiens pour convaincre Barack Obama de le gracier. Mais plus personne ne l'attend vraiment. Le président américain a indiqué à la fin du mois de novembre qu'il n'est pas en mesure de gracier l'ancien employé de la NSA –une appréciation de la loi qui est en réalité fausse.

Cette déclaration arrivait deux mois après la sortie de Snowden, le biopic d'Oliver Stone, dernière tentative de réhabilitation et d'explication de l'importance des informations révélées par le lanceur d'alerte –la surveillance massive des Américains par la NSA– auprès de l'opinion publique. Au même moment, une pétition en ligne est apparue pour tenter de persuader le président américain de gracier Snowden. Les nombreux et influents soutiens à cette pétition lancée par Edward Snowden et son équipe légale semblent n'avoir rien changé.

Il faut dire que la situation ne s'est pas vraiment arrangée pour le lanceur d'alerte. Le résumé d'un rapport de la commission de renseignement du Congrès –critiqué pour ses approximations, et erreurs factuelles– refuse notamment le terme de «lanceur d'alerte» pour qualifier Snowden. Comme le rappelait alors Barton Gellman, journaliste qui a travaillé sur les révélations Snowden, «le véritable objectif de ce rapport, publié la veille de la sortie de Snowden, le film d'Oliver Stone est de fournir une nouvelle grille de lecture. Le communiqué de presse qui l'accompagne publie des citations de membres du comité [qui sont cependant absentes du résumé] décrivant Snowden comme “pas un héros”, “pas un patriote”, et “un traître”». En clair, tout l'inverse de l'image qu'Edward Snowden s'évertue à essayer de donner depuis plus de trois ans.

La chasse à Snowden

Mais les attaques ne s'arrêtent pas là. Ce vendredi 30 décembre, c'est Edward Epstein, qui se lance à son tour dans la chasse à Snowden. Le journaliste américain, qui doit publier bientôt un livre sur le sujet, a publié un édito sur le site du Wall Street Journal, où il accuse Snowden d'avoir menti à de multiples reprises et d'avoir collaboré avec les services de renseignements russes.

Le problème de ces nouvelles attaques, c'est que, comme pour le rapport du comité de la chambre des représentants, même ceux qui sont loin de soutenir tous les actes d'Edward Snowden, comme Robert Graham, qui tient le blog Errata Security, ont tenu à rétablir les faits. Ils pointent du doigt les nombreuses erreurs d'Edward Epstein, comme les 1,5 million de documents que Snowden aurait emporté avec lui. En réalité, il s'agit des documents auxquels Snowden a accédé, et donc pas forcément ceux qu'il a copiés. Sur Twitter, Barton Gellman, comme Glenn Greenwald, journaliste et fondateur de The Intercept, qui a recueilli avec Laura Poitras les documents avec lesquels est parti Snowden, contestent les arguments à l'origine de ces nouvelles attaques.

Arguments douteux

Il y a aussi la théorie selon laquelle Snowden aurait partagé certains secrets avec les services de renseignement russe, et qu'il ment depuis le début à ce sujet. Le problème, c'est que cette théorie repose en partie sur une interview d'un sénateur russe avec la radio américaine NPR, qui a oublié de traduire «je pense que», avant «Snowden a partagé des renseignements», passant ainsi de la suggestion à l'affirmation.

Plusieurs autres passages, pourquoi Snowden a pu voyager jusqu'en Russie alors que son passeport avait été révoqué par les États-Unis, le soi-disant mensonge sur les entretiens avec les services de renseignement russe, ou les niveaux d'accès des contractuels de la NSA, sont également remis en cause par Gellman et Graham.

Glenn Greenwald, qui connaît Snowden depuis le début de l'affaire pour l'avoir aidé à diffuser ses informations sur le site du Guardian, a loué les remarques de Barton Gellman sur Twitter, avant de s'en prendre à Epstein, rappelant ses anciennes théories sur Snowden dans lesquelles il avançait que, selon ses sources, les fuites de documents étaient l'œuvre d'une opération russe, chinoise, ou sino-russe. Plus largement, pour Greenwald, «la théorie du complot d'Epstein et ses composantes clés s'effondrent au moindre examen critique».

«On ne peut pas faire confiance à Epstein»

Robert Graham a, lui, conclu qu'on ne «peut pas faire confiance à Epstein». «Il a clairement un angle, et tord toutes les preuves pour qu'elles aillent dans son sens», explique-t-il, avant de rappeler qu'il est loin d'être un grand défenseur de Snowden.

«J'ai montré à quel point Edward Epstein est partial, à quel point on ne peut lui faire confiance, et qu'il ajuste les faits pour qu'ils rentrent dans son attaque ad hominem contre Snowden. Je l'ai écrit et vous pouvez facilement me corriger si j'ai tort. Non pas parce que je favorise Snowden, mais parce que je favorise la vérité.»

Pour Barton Gellman, s'il est possible que certains éléments soient bien vrais dans tout ce que dit Edward Epstein, «la pile de saletés» discrédite tout le reste.

À dix-sept jours d'une nouvelle administration dirigée par Trump et la nomination notamment de Mike Pompeo à la tête de la CIA, qui avait appelé à exécuter Snowden, le temps presse pour Snowden et ses défenseurs, qui cherchent aujourd'hui à limiter les dégâts en essayant de faire valoir leur version, et à souligner toutes les erreurs. Alan Rusbridger, rédacteur en chef du Guardian lors de la publication des premiers documents Snowden par le quotidien britannique en juin 2013, parle même sur Twitter de «fausses informations» pour qualifier le travail d'Epstein.

Mais, dans cette guerre des mots, ce que beaucoup vont retenir, c'est le premier article d'Epstein, déjà partagé des milliers de fois –parfois pour le dénigrer, il est vrai. C'est lui qui dicte le tempo et la conversation. En clair: «Snowden est-il un traître?». Un thème que les défenseurs d'Edward Snowden s'évertuent à combattre depuis plus de trois ans, et qui ne va pas les aider dans leur recherche du soutien de l'opinion publique, qui risque surtout d'associer à nouveau les mots «Snowden» et «traître». Cela n'aidera pas à convaincre Barack Obama de se montrer clément avant le 20 janvier, date à laquelle Donald Trump entrera à la Maison-Blanche, et où les espoirs d'Edward Snowden de se voir gracié devraient s'évanouir pour les quatre prochaines années.

Grégor Brandy
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Journaliste
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