France

La grâce de Jacqueline Sauvage n'était pas présidentielle

Claude Askolovitch, mis à jour le 02.01.2017 à 15 h 45

La grâce totale accordée à Jacqueline Sauvage par François Hollande dit beaucoup de sa façon d'exercer le pouvoir.

François Hollande, le 7 décembre 2016 à Paris | JACKY NAEGELEN / AFP

François Hollande, le 7 décembre 2016 à Paris | JACKY NAEGELEN / AFP

Dans ce que l’on a commenté sur la grâce octroyée à Jacqueline Sauvage par François Hollande se cache une erreur conceptuelle. Le président de la République n’a pas fait sortir Jacqueline Sauvage de prison le 28 décembre dernier. Il l'y a maintenue près d’un an, 332 jours exactement, entre le 31 janvier et le 28 décembre 2016: ce qui sépare les deux grâces présidentielles, la première partielle et inopérante, la deuxième effective et totale, quand le chef de l'État s’est enfin décidé à agir selon ses convictions apparentes. Si l’on adopte le point de vue des défenseurs de Jacqueline Sauvage, on devrait non pas se réjouir mais rager contre cette homme puissant qui fait peser sur d’autres le poids de ses habiletés éthiques. Cela ne se dit guère. On prend ce qui vient d’en haut et l’on remercie le seigneur. Notre principe monarchique vaut aussi pour les rois étranges. Rarement ce monarque sur le départ n’aura autant illustré son étrangeté que dans ce fait divers, apogée d’un quinquennat dupé.

François Hollande aura présidé dans des logiques entêtantes, faites de compromis et de rapports de force, impénétrables au commun des mortels, pourtant admirables esthétiquement. Pour ceux qui s’intéressent encore à l’art de la politique en bulle et en équilibre, chaque geste de Hollande est artistique. Dès que l’on quitte la master class  pour la simple logique, rien ne tient plus.

Mme Sauvage devrait-elle être libre? François Hollande le pensait. Pouvait-il la libérer? Il le pouvait. Instantanément? Dès l’entame du processus, il y a plus d’un an. Y avait-il mouvement d’opinion en ce sens? Evidemment. Une pétition réunissant près de 400.000 signataires accompagnait la première séquence, qui vit le président réduire la peine de la condamnée. Entre janvier et décembre, il ne s’est rien passé dans le fonds du dossier. Il ne s’agit donc même pas de démagogie, d’un homme qui collerait à l’opinion ou céderait aux pétitions. Là encore, c’est le contraire. Hollande, il y a un an, résista aux indulgents, et sans doute à lui même. Ici est l’artiste. François Hollande, dans l’exercice d’un droit régalien, se refuse à aller au plus clair. Il soupèse dans mille traits subtils. Tout ceci n’est que politique et virtualités.

Subtil et insidieux

Sa première grâce est un modèle. On diminue la peine pour que Madame Sauvage puisse négocier avec les juges une libération anticipée. Il ne sera pas dit qu’il a violenté la magistrature, lui, Hollande, qui n’est pas Sarkozy! Il fait pire; il la met sous pression, dans un communiqué officiel: «Cette grâce lui permet de présenter immédiatement une demande de libération conditionnelle. Le président de la République a voulu (…) rendre possible, dans les meilleurs délais, le retour de Mme Sauvage auprès de sa famille.» Le roi n’élargit pas. Il «rend possible». C’est plus subtil et insidieux. Lui qui a le pouvoir suprême se défausse sur d’autres, les juges, cette entité collective; qui seront la cible des défenseurs de la meurtrière persécutée.

Quand la justice n’obtempère pas, refusant en aout cette libération, le président s’en indigne et le Canard enchainé s’en fait l’écho: «Quand j’ai accordé cette grâce partielle, j’avais confiance en la justice et je pensais que les juges décideraient de sa libération conditionnelle», confie le président, qui ajoute: «Le parquet a fait appel, j’espère que cela se passera mieux en deuxième instance.» Ces mots sont étonnants: il ne s’agit pas de confiance ou de pari, mais de logique: la grâce est précisément ce qui autorise le souverain à ne pas supputer l’attitude des magistrats; elle surpasse les cours et les tribunaux, et, par cette supériorité, les protège, leur ôtant la décision. Sous Hollande, nul n’est protégé, sauf le président. Il ne se décide à intervenir qu’après un deuxième refus de libération, en appel. En langage politique, on dit qu’il a exploré toutes les options. Il se donne le temps de la réflexion. Il se refuse à la brutalité de son pouvoir absolu, puis s’y résout en dernier ressort; parce que décidément, les juges ne sont pas raisonnables.

Pour Madame Sauvage, cela fait 332 jours. François Hollande gagne les congrès. Dans sa logique, il a exprimé sa modération et son respect des procédures avant d’exercer son humanité.

Pour Madame Sauvage, cela fait 332 jours. Pour les juges, c’est une cruauté raffinée: on leur fait croire qu’ils sont libres, quand on les montre simplement méchants, puis humiliés.

Pour François Hollande, c’est une séquence. Pour qui l’observe, c’est une démonstration de plus. Cette homme a été, décidément, plus politique que président. Tout ceci est d’une vanité absolue.

Un pouvoir qui se dérobe

Etre président ne s’invente pas. Ce n’est pas une question de sympathie ou de gentillesse, de bonnes ou mauvaises grâces. Cette question est indépendante de ce que l’on pense de Madame Sauvage. On ne parle ici que de la dégénérescence d’un pouvoir, qui se dérobe, quand il avait été inventé pour répondre.

En novembre 1971, le président Georges Pompidou accorde une grâce à un ancien milicien, Paul Touvier, qui avait traqué à Lyon le juif et le résistant sous l’occupation. Touvier a été deux fois condamné à mort par contumace à la Libération. Il a pourtant vécu une vie quasi-normale dans une semi-clandestinité, disposant d’une fausse identité et fondant une famille, protégé par des hommes d’église complaisants, abusés ou fascinés. En 1967, les condamnations à mort de Touvier sont prescrites. Il ne craint plus pour son existence mais reste interdit de séjour et ses biens sont toujours confisqués. Il veut sortir de la clandestinité et récupérer sa part d’héritage. C’est alors que ses amis activent leurs réseaux pour obtenir une grâce, plaidant pour que les enfants de l’ancien milicien puisse vivre normalement. Cela marche. Pompidou signe la grâce. Sitôt connue, la mesure fait scandale. Une demi-génération après la Libération, la clémence envers une brute vichyssoise réveille les victimes du nazisme et les résistants. Elle sera combattue et vaincue: d’autres témoignages sont recueillis, pour imputer à Touvier des faits nouveaux, dont naîtra une plainte pour crime contre l’humanité. Touvier, reparti en cavale, sera arrêté en 1989, condamné en 1994, et mourra en prison en 1996, après de rudes disputes juridiques. Ceci est une autre histoire. Elle ne vient ici que pour souligner le contraste avec François Hollande: Georges Pompidou, dans une cause injuste, revendiquait sa charge.

Le 21 septembre 1972, en conférence de presse, Georges Pompidou reçoit la question d’un journaliste du Progrès de Lyon. Il s’en empare, assumant tout, la voix définitive, dans une période oratoire de cinq minutes:

«Le droit de grâce n'est pas un cadeau fait au chef de l'État pour lui permettre d'exercer ses fantaisies. C'est une responsabilité parfois effrayante qu'on lui impose et qu'il prend au vu des dossiers bien sûr, mais seul, avec sa conscience, et la tradition et le devoir l’empêchent et de s’expliquer et bien sûr de revenir sur ses décisions (…) ce qui ne veut pas dire que la grappe constitue une absolution de la faute ni que, si peu que ce soit, elle diminue le respect ou la clémence que l’on doit aux victimes.»

La signification politique du geste

On est aux antipodes de la grâce hollandaise en deux temps et trois scrupules ostentatoires, accompagnés d’un évitement exquis. Pompidou revendique la «responsabilité effrayante» comme consubstantielle de sa fonction. Mieux encore, ou pis. Il assume aussi la signification politique de son geste, dans quelques phrases restées célèbres, rappelant les déchirements français, soulignant les «excès» de l’épuration, et concluant: «Allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux? Le moment n'est-il pas venu de jeter le voile, d'oublier ce temps où les Français ne s'aimaient pas, s'entre-déchiraient et même s'entre-tuaient?»

De la part d’un homme qui donnait paisiblement ses cours de littérature dans Paris occupé, l’invitation à «jeter le voile» et oublier la fracture entre Vichy et la Résistance, est mal vécue. Le scandale augmente. Pompidou est à contre-temps. La France, au contraire, va explorer dans les années qui suivent la part pétainiste de son passé. Mais là encore, ce n’est pas tant la validité des propos qui frappe que leur fermeté. François Hollande a possiblement raison d’élargir Madame Sauvage. Mais il le fait d’une telle manière que son geste est dépourvu de sens. Georges Pompidou avait tragiquement tord d’être clément envers Touvier. Il est terriblement gênant que le successeur de De Gaulle ait été aussi étranger à l’esprit de Londres et de la clandestinité. Mais agissant mal, Pompidou agissait en président, disant ce qu’il pensait, le disant clairement, s’exposant à être confronté. Il parlait, quand on ne nous parle plus.

François Hollande, sur Jacqueline Sauvage, ne parle pas politique. Il soupèse et puis s’en va. Il n’aura pas pris la parole pour exposer le dilemme entre l’émotion qu’inspire une femme battue et le refus du crime. Dans les contradictions de nos sociétés, il n’intervient pas. On ignore, au presque bout de ces cinq années, ce qu’il en pensait, vraiment. Il n’aura été qu’errances et complexités, et les actes qu’il posait donnaient le sentiment de n’être là que pour le commentaire, sans jamais émaner de lui-même, de ses convictions absolues. Croyait-il vraiment à l’économie de l’offre, au pacte de stabilité, ou était-ce une convenance tactique pour apaiser le patronat? Voulait-il vraiment que Leonarda reste en France sans sa famille, ou cherchait-il juste l’équilibre entre Valls l’expulseur et Peillon le pédagogue? Que ressentait-il, vraiment? A-t-il vraiment cru important pour ce pays d’entrer en deuil et en commémoration, ou a-t-il simplement soupesé son intérêt et nos émotions? A-t-il cru essentiel ce débat affreux sur la déchéance de nationalité?

C’est le vide qui terrifie le peuple, s’il protège le gouvernant.

Une parole embrumée 

Pompidou était président de la République. On le ressentait. Il était dense et dénué d’artifices. Cette fameuse conférence de presse de septembre 1972, il est physiquement palpable, tout près de ses interlocuteurs. François Hollande, signe des temps, est installé dans des décorums et des majestés. Mais il ne pèse rien et sa parole part en brume, même quand il agit sainement.

François Hollande n’a jamais été président. 

Il l’a été par nos suffrages, notre droit, notre loi. Il a, techniquement, exercé le métier de président, mais n’en a pas pénétré son être. Il a contourné ce que cette charge avait d’effrayant. Il est demeuré, à l’Elysée, un maître de l’équilibre complexe et des confusions prometteuses. Ce faisant, il a forcé les autres à supporter les drames. Patronat, syndicat, policiers, juges, ministres, chacun a subi l’absence étrange d’un président pourtant bavard, qui n’imposait que contraint et forcé. Jacqueline Sauvage est une preuve. Un président eut gracié de suite, ou refusé la grâce, et pris son risque, et nous aurions su pourquoi. La dérobade a été payé par une autre, de 332 jours.

Tout ceci est vain. On peut, par consolation ou pure hypothèse, envisager autre chose. Un refus et un scrupule un peu nobles, mais bizarres. Hollande, en homme de gauche, était-il au fond tellement hostile à la majesté que décrète la Ve République qu’il s’est employé à la saboter, successivement absent et tatillon, habile en vain et déchu par abandon? A-t-il voulu démontrer l’ineptie du pouvoir absolu que l’on prête aux souverains, en en faisant un usage rapiécé? Il faudrait imaginer François Hollande plus retors encore et porteur d’une conviction suprême, ayant miné des institutions illusoires. On n'en croit rien? Il n’en a pas moins réduit cette fonction inventée pour d’autres.

Puisse cette destruction lui survivre?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (100 articles)
Journaliste
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