Culture

Marc Nicolas, l'amour du cinéma et du bien commun

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 02.01.2017 à 14 h 19

Disparu fin décembre à 59 ans, il avait quitté la direction de la Fémis il y a quelques mois, après un parcours exemplaire au service d'une haute idée du septième art et de la République.

Marc Nicolas, directeur de la Fémis, l'école nationale supérieure des métiers de l'Image et du Son, le 27 juillet 2006 à Paris |
FRANCOIS GUILLOT / AFP

Marc Nicolas, directeur de la Fémis, l'école nationale supérieure des métiers de l'Image et du Son, le 27 juillet 2006 à Paris | FRANCOIS GUILLOT / AFP

L’homme qui s’est éteint le 21 décembre, emporté à 59 ans par la maladie, n’était pas célèbre. Il aura pourtant incarné, avec courage, passion, opiniâtreté et adresse, à la fois quelques vertus essentielles et particulièrement maltraitées ces temps-ci, et le meilleur d’une action exemplairement pensée pour et avec le cinéma.

Marc Nicolas a été le conseiller «cinéma» du deuxième ministère de Jack Lang à la Culture (1988-1993). Il y a proposé, et réussi, la mise en œuvre de réformes décisives pour le maintien et l’adaptation du système d’accompagnement public du cinéma, dispositif envié et imité dans le monde entier, et qui célèbre en ce moment un des aspects les plus visibles, sinon le plus significatif, de sa réussite avec une année record de fréquentation en salles.

Il alliait un amour exigeant et érudit des films, la compréhension fine des mécanismes économiques et corporatifs qui régissent leur existence, et la maîtrise des rouages administratifs qui peuvent contribuer à leur naissance et à leur circulation. Surtout, pour Marc Nicolas, aimer le cinéma, c’était penser ensemble les promesses d’un art dans sa singularité et les enjeux sociaux, d’éducation, d’égalité, de construction du commun.

Pas que des succès

Son chemin n’aura pas été jalonné que de succès. Dans un monde, la haute administration française, où le fait de sortir de l’ENA garantit postes et soutiens, lui qui n’était pas énarque aura vu se fermer bien des portes auxquelles ses compétences auraient dû lui donner accès, lui interdire un statut auquel, à l’évidence, ses mérites et les services rendus au bien commun auraient dû lui donner droit.

Parmi les nombreux projets qu’il aura initié et porté, chez Jack Lang puis comme directeur adjoint du cabinet de Catherine Trautmann rue de Valois et comme directeur général adjoint du CNC, le plus ambitieux n’aura pas abouti: celui d’une Maison du cinéma, au Palais de Tokyo, qui devait réunir la Cinémathèque française, la Bibliothèque du film et la Fémis. Les esprits de chapelle ici, la pusillanimité des politiques là auront eu raison de cette ambition, et de ses promesses.

En septembre 2015 à La Fémis, avec Jack Lang lors de la clôture de la Gulf Summer University

La Fémis, un lieu d'excellence

Et c’est finalement à la tête de la Femis, qu’il aura dirigée, développée, sauvée de menaces multiples, ouverte au monde lointain comme à la diversité sociale ou aux établissements éducatifs, qu’il aura pu donner toute la mesure de ce qu’il convient d’appeler son talent.

Directeur pendant quatorze ans (2002-2016) d’une institution compliquée, héritière d’autant de conflits internes, potentiels ou actifs, que de convoitises externes, Marc Nicolas aura fait de la «grande école du cinéma français» un lieu d’excellence. Une école qui forme des élèves qui trouveront du travail, des cinéastes reconnus, mais aussi des techniciens de haut niveau, des producteurs actifs, et également, grâce à lui, des distributeurs, des exploitants, des scénaristes de séries télé.

Dans les locaux de la rue Francœur, il a fait venir les plus grands cinéastes du monde entier rencontrer les étudiants, organisé des journées d’études associant chercheurs, artistes et responsables politiques et économiques, développé des ateliers et des séminaires, piloté l’intégration de l’école à la communauté d’universités PSL

Signature d'un accord avec le président de l'école d'art équatorienne UniArtes.

Comme toujours avec ceux qui aiment et comprennent vraiment le cinéma, il en aimait l’impureté, la diversité, les puissances de changement et d’échange. Mais rarissimes sont ceux qui, comme lui, savent donner à cette intelligence les traductions concrètes, efficaces, en termes d’organigrammes, de budgets, d’alliances tactiques, de diplomatie, de prospective.

 

Lui qui aimait tant débattre avec ses élèves comme avec Woody Allen, Abbas Kiarostami ou Arnaud Desplechin aura été une sorte de héros dont les exploits consistaient en réunions réussies, en négociations subtiles en accords signés, en documents administratifs rébarbatifs et plus ou moins incompréhensibles au commun des mortels.

S’il personnifiait une haute et belle idée du cinéma, cet homme discret et d’une courtoisie exceptionnelle incarnait du même mouvement une aussi haute et aussi belle idée de l’action au service du bien commun.

On dit «un grand serviteur de l’Etat». Mais «grand» lui aurait paru prétentieux quand il croyait n’accomplir que sa tâche, «serviteur» ne rend pas justice à ce qu’il faut d’initiative et de liberté d’esprit pour gérer chaque jour la «maison Fémis» et la réinventer. Et ce n’est pas vraiment pour «l’Etat» qu’il aura travaillé littéralement jour et nuit. Plutôt pour une idée, une idée qui porte encore malgré les détournements, les captations abusives ou les rejets cyniques, le nom de République.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (489 articles)
Critique de cinéma
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