Allemagne

À Berlin, le secrétaire d'état au logement rattrapé par son passé

Annabelle Georgen, mis à jour le 03.01.2017 à 18 h 50

La fraîche nomination d'Andrej Holm au poste de secrétaire d'État chargé du logement du Land de Berlin est une victoire pour les associations de locataires. Mais une vive polémique pourrait l'obliger à démissionner.

Andrej Holm en 2011 | Heinrich-Böll-Stiftung via Flickr CC License by

Andrej Holm en 2011 | Heinrich-Böll-Stiftung via Flickr CC License by

Il est de tous les débats, de toutes les manifs et de tous les plateaux télé quand il s'agit de porter un regard critique sur la gentrification galopante de la capitale allemande et ses lourdes conséquences pour les Berlinois: flambée des loyers, expulsions toujours plus nombreuses des locataires les plus démunis, vente à tout-va des terrains à bâtir de la capitale allemande aux investisseurs les plus offrants, crise du logement dans les quartiers du centre-ville...

En nommant le sociologue Andrej Holm, 46 ans, au poste de secrétaire d'État chargé du logement, la nouvelle coalition «rouge-rouge-verte» (SPD, Die Linke, Les Verts) qui gouverne Berlin, issue des élections du 18 septembre 2016, a voulu lancer un signal fort. Car Andrej Holm est non seulement «le» spécialiste berlinois de la gentrification, mais aussi un de ses fervents opposants. Loin de se contenter d'étudier les phénomènes urbains à l'œuvre dans les métropoles dans le petit bureau qu'il occupe à l'université Humbold de Berlin, il est devenu ces dernières années une figure de proue des diverses initiatives citoyennes –Mietenvolksentscheid Berlin e.V., Kotti & Co, Bizim Kiez, etc.– qui exhortent les responsables politiques locaux à protéger les locataires berlinois face aux abus des propriétaires et aux convoitises des investisseurs, et il ne cache pas ses affinités avec la mouvance d'extrême gauche berlinoise, très active au sein du mouvement de locataires.

Changement d'ère

Avec son ambitieux contrat de coalition et Andrej Holm pour mener à bien cette mission, le nouveau gouvernement berlinois entend donc changer d'ère, après des années de laisser-faire. Augmenter le parc social du Land de Berlin, baisser les loyers des logements sociaux existants, vendre en priorité les terrains appartenant au Land aux coopératives d'habitants, renforcer les droits des locataires du secteur privé vis-à-vis des hausses de loyer et des modalités de résiliation des contrats de location... Les grandes lignes du chapitre consacré au logement, intitulé «Un habitat abordable pour tous», ont de quoi inquiéter les professionnels de l'immobilier.

«C'est une orgie de restrictions et un pas vers une quasi-étatisation» du marché immobilier berlinois, pestait récemment Jacopo Mingazzini, président de l'entreprise immobilière Accentro Real Estate AG dans les colonnes de Die Welt. Le quotidien rapportait également les propos de l'homme d'affaires Jakob Mähren, à la tête de l'entreprise Mähren AG, selon qui «tout est fait pour pour chasser les investisseurs».

Selon Andrej Holm, leurs craintes sont justifiées:

«Ceux qui jusqu'à présent ont gagné beaucoup d'argent dans le domaine de l'immobilier à Berlin ont raison de se faire du souci. Nous n'allons pas interdire le marché immobilier privé mais nous allons montrer clairement que les intérêts sociaux auront la priorité vis-à-vis des profits privés.»

Si nous ne changeons rien aujourd'hui, alors ce ne sera qu'une question de temps pour que nous nous retrouvions dans une situation semblable à celle de Paris ou de Londres

«Nous avons encore beaucoup de choses à défendre à Berlin»

D'un autre côté, l'entrée en politique du sociologue et activiste anti-gentrification suscite de grands espoirs du côté de la population et des nombreuses associations et regroupements de locataires que compte Berlin. Andrej Holm dit se sentir «obligé» vis-à-vis d'eux, sait qu'il ne sera pas possible «de revenir sur les évictions [de locataires] qui ont eu lieu au cours des vingt dernières années» mais espère pouvoir éviter de nouveaux dégâts:

«Nous devons soutenir et protéger les locataires. Il y a encore beaucoup de locataires qui ont de bas revenus qui vivent dans le centre de Berlin. Si nous ne changeons rien aujourd'hui, alors ce ne sera qu'une question de temps pour que nous nous retrouvions dans une situation semblable à celle de Paris ou de Londres. Je pense donc que nous avons encore beaucoup de choses à défendre à Berlin.»

À condition qu'on lui en laisse la possibilité. Car l'annonce de sa nomination en décembre 2016 a immédiatement déclenché une vive polémique au sujet de son passé est-allemand. Né en 1970 à Leipzig, Andrej Holm avait seulement 19 ans à la chute du Mur, mais il s'était déjà engagé sur les pas de son père, officier à la Stasi. Tandis que les opposants au régime communiste d'ex-RDA, parmi lesquels se trouvaient beaucoup d'étudiants, se rassemblaient dans les églises et dans les rues pour réclamer des droits démocratiques, Andrej Holm suivait une formation militaire au sein du régiment Felix-Dzerjinski, connu pour être le bras armé de la Stasi. Et il se destinait à embrasser une carrière au sein de la police politique d'ex-RDA, comme en témoigne une lettre qu'il avait rédigée à l'âge de 14 ans, dans laquelle il s'engageait à intégrer la Stasi à la fin de ses études. Celle-ci figure dans le dossier d'Andrej Holm aux archives de la Stasi, que le tabloïd B.Z. a mis en ligne.

Le passé d'Andrej Holm n'était pas un secret. Il s'en était déjà ouvert en 2007 dans un entretien au quotidien Die Tageszeitung après avoir essuyé un tout autre scandale: soupçonné d'appartenir à la militante gruppe, un groupuscule terroriste d'extrême gauche, il avait passé quelques semaines en détention avant que les poursuites qui le visaient ne soient suspendues, faute de preuves. Plus que son passé –sa trajectoire était somme toute banale en ex-RDA, où un puissant phénomène de reproduction des élites était à l'œuvre–, ses détracteurs lui reprochent au contraire d'avoir voulu minimiser les faits.

«Je ne peux pas changer après coup»

Lors de son embauche à l'université Humbold de Berlin en 2005, Andrej Holm a dû remplir un formulaire relatif à son passé en ex-RDA, sur lequel il a indiqué ne pas avoir été employé par la Stasi, étant donné qu'il se trouvait en formation au moment où l'Allemagne de l'Est s'est effondrée. Mais selon son dossier à la Stasi, il effectuait déjà à l'époque un travail rémunéré au sein de l'administration berlinoise de la police politique est-allemande. Andrej Holm nie avoir triché sur son passé. «J’ai beaucoup de respect pour ceux qui se sont révoltés en RDA. Je n’ai pas eu moi-même ce courage», a-t-il indiqué sur son compte Twitter le 12 décembre 2016, lorsque la polémique a éclaté, ajoutant:

«Je ne peux pas changer après coup –juste en tirer les leçons et proposer d'en parler ouvertement.»

Pour l'historien Hubertus Knabe, la nomination d'Andrej Holm est «difficile à supporter pour beaucoup de victimes et d'opposants au régime est-allemand», rapportait récemment Der Spiegel. Directeur du mémorial de Berlin-Hohenschönhausen, situé dans les locaux d'une ancienne prison de la Stasi, il traque depuis de longues années les anciens de la Stasi qui tentent d'accéder à des fonctions politiques en Allemagne. Philipp Lengsfeld, député CDU au Bundestag et lui-même originaire de Berlin-Est, estime lui que la présence du sociologue au sein de l'administration du Land de Berlin est «inadmissible» dans une tribune publiée le 27 décembre 2016 dans le quotidien Der Tagesspiegel.

Malgré les nombreuses voix qui se sont élevées ces dernières semaines pour réclamer son retrait, la coalition berlinoise continue de défendre son secrétaire d'État au logement, et s'en remet à l'avis que doit émettre en janvier 2017 la direction de l'université Humbold de Berlin avant de statuer sur son sort. Celle-ci est chargée de vérifier les documents remplis par Andrej Holm lors de son embauche.

 Si quelqu'un m'avait prédit que ces dossiers resteraient des instruments servant à intimider, faire chanter et éliminer "les éléments hostiles négatifs", je l'aurai tenu pour fou

Un journaliste allemand

Nombreux soutiens

Depuis le début de la polémique, Andrej Holm joue la carte de la transparence, répond aux demandes d'interviews, va même jusqu'à déclarer «qu'indépendamment de [s]on cas», il estime qu'il est «juste qu'il puisse y avoir un débat public au sujet des personnes qui occupent une fonction publique». Il risque très gros, mais peut compter sur de nombreux soutiens.

Sur Twitter, nombreux sont les internautes qui voient dans cette polémique une volonté d'instrumentaliser son passé est-allemand chez ses adversaires politiques, sous le hashtag #Holmbleibt (Holm reste). 350 universitaires ont récemment signé une lettre ouverte qui dénonce une «campagne visant à discréditer» leur confrère. Ils estiment que «l'université Humbold de Berlin ne doit en aucun cas se laisser instrumentaliser politiquement et se laisser manipuler indirectement par l'économie de l'immobilier».

De leur côté, des initiatives de locataires berlinois ont mis en ligne une pétition réclamant le maintien d'Andrej Holm à ce poste-clef, comme on peut lire sur change.org:

«Le docteur Andrej Holm, en tant que nouveau secrétaire d'État, n'est pas opposé à un conflit sur la répression en ex-RDA, mais à la vente de la ville. Et c'est exactement pour cette raison que nous avons besoin de lui. Nous demandons au gouvernement de Berlin de tenir bon face aux pressions.»

Parmi les centaines de réactions et commentaires suscités par ce qui est devenu au fil des jours «l'affaire Holm», la remarque que fait ce journaliste né en ex-RDA, qui fut lui-même espionné par la Stasi lorsqu'il était étudiant et a plus tard contribué à sauver les archives de la Stasi, dans le but de faire la lumière sur les activités de «ce monstrueux appareil de surveillance», donne à voir cette polémique sous une perspective troublante, dans l'article qu'il publie sur le site de l'hebdomadaire Der Freitag:

«Je ne me doutais pas autrefois de quelle manière ces dossiers seraient utilisés dans les prochaines décennies. Si quelqu'un m'avait prédit que ces dossiers resteraient au fond ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des instruments servant à intimider, faire chanter et éliminer "les éléments hostiles négatifs", je l'aurai tenu pour fou.»

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (338 articles)
Journaliste
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