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Peaux humaines garanties d'origine embryonnaire

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.11.2009 à 6 h 54

Spectaculaire percée française dans le domaine des cellules souches.

C'est une première d'importance: créer de la peau humaine en laboratoire à partir de cellules provenant d'embryons humains détruits dans les premiers jours suivant leur création par fécondation in vitro. On peut le dire autrement. Un groupe de biologiste français vient d'annoncer dans les colonnes du Lancet avoir mis au point un procédé permettant de créer une forme de substitut cutané à partir de cellules souches embryonnaires humaines. Selon ces chercheurs, dirigés par le Dr Christine Baldeschi ce procédé pourrait bientôt avoir une application thérapeutique en  permettant notamment d'améliorer la prise en charge des grands brûlés et des personnes souffrant de maladies gravissimes de la peau.

Depuis plus de 20 ans le traitement des grands brûlés a bénéficié des progrès majeurs (et trop méconnus) accomplis  en matière de thérapie cellulaire avec la mise en culture des propres kératinocytes des malades, de leur «expansion» in vitro suivie de la greffe des surfaces parfois très importantes des tissus cutanés ainsi obtenus en laboratoire.

Kératinocytes? On désigne ainsi les cellules qui constituent 90% de l'épiderme (couche superficielle de la peau) ainsi que des ongles, des cheveux des poils (et, dans d'autres espèces, des plumes et des écailles). Ces cellules ont -d'où leur nom- pour propriété de synthétiser la kératine, une protéine fibreuse et insoluble dans l'eau, qui permet à la peau d'être imperméable et d'assurer la protection de l'organisme vis-à-vis de l'extérieur. Ajoutons que les kératinocytes sont en perpétuel renouvellement voyageant progressivement, en un mois, des couches inférieures de l'épiderme vers les couches supérieures avant de former une couche protectrice de cellules mortes bientôt éliminées.

La fabrication de peau à partir de la mise en culture de cellules cutanées des grands brûlés a permis d'obtenir des résultats souvent thérapeutiques spectaculaires. Mais elle se heurte encore souvent aux délais nécessaires pour obtenir suffisamment de tissus cutanés pour recouvrir les lésions: une période généralement de trois semaines durant laquelle les patients sont exposés à des risques infectieux et de déshydratation. «Une peau «décellularisée» provenant de personnes décédées peut être utilisée comme substitut durant cette période mais les ressources sont ici limitées et le tissue est souvent rejeté par l'organisme de la personne ainsi greffée» résume The Lancet.

Pour tenter de fournir une solution à ce problème thérapeutique on a cherché à développer des sortes de matrices synthétiques inertes ou biosynthétiques. Mais, souligne encore The Lancet, ces substituts n'ont pas, chez les grands brûlés, permis de remplacer  la peau de personnes décédées compte-tenu des risques de rejet et de ceux de transmission de pathologie du fait de la présence de protéines (du collagène) d'origine bovine.

C'est dans ce contexte que s'inscrit le travail prometteur des chercheurs français. Ils expliquent, preuves à l'appui, avoir réussi à développer une nouvelle technique de fabrication de peau à partir de cellules souches embryonnaires humaines transformées in vitro en kératinocytes. Pédagogues les auteurs rappellent que les cellules souches embryonnaires humaines offrent l'avantage de pouvoir se multiplier de manière indéfinie et qu'il est possible d'obtenir in vitro leur différenciation dans tous les phénotypes cellulaires de l'organisme. Ce sont, on le sait, ces caractéristiques qui justifient les approches de thérapie cellulaire vis-à-vis de pathologie comme les maladies neurodégénératives de Parkinson ou de Huntington, le diabète ou l'insuffisance cardiaque après ischémie. Les mêmes auteurs soulignent aussi que le développement des travaux dans ce domaine est suffisamment rapide pour que la Food and Drug administration américaine vienne d'autoriser un premier essai clinique chez des personnes souffrant de lésions traumatiques de la moelle épinière.

Les chercheurs français ont ici travaillé à partir de deux lignées de cellules souches embryonnaires obtenues après destruction d'embryons humains et connues sous les dénominations de SA01 (Cellartis, Götenborg, Suède) et H9 (Wicell, Madison, USA) et cultivées durant 40 jours. Les différents «ingrédients» moléculaires du milieu de culture et une série de manipulations ont permis d'obtenir progressivement la transformation de ces cellules en kératinocytes; et les chercheurs expliquent d'autre part avoir pu établir que ces mêmes kératinocytes ont, au final, la capacité fonctionnelle in vitro et in vivo de «construire» un épiderme humain.

Les cellules de peau ainsi obtenues ont été «semées» sur une matrice artificielle reproduisant les différentes strates d'un épiderme. Des greffes de cette construction cellulaire out ensuite été faite chez des souris immunodéprimées démontrant, au bout de douze semaines toutes les similitudes existant avec une peau humaine mature.

Prochaine étape: démontrer si cette peau créée à partir de cellules souches embryonnaires pourra effectivement fournir un substitut thérapeutique dans l'attente de la réalisation des autogreffes chez les grands brûlés. Une autre perspective pourrait être l'utilisation de cette peau pour des greffes permanentes chez les personnes pour lesquelles de telles autogreffes ne peuvent être réalisées.

Dans un commentaire accompagnant cette publication les Dr Holger Schlüter et Dr Pritinder Kaur (Epithelial Stem Cell Biology Laboratory, Peter MacCallum Cancer Centre, Melbourne, Australie) saluent toute l'importance de ce travail qui, selon eux apporte bel et bien la «preuve de principe» que des greffes sont possible à partir de kératinocytes dérivés de cellules souches embryonnaires. Ces deux spécialistes pensent que des premiers essais cliniques devraient prochainement être menés concernant des personnes gravement brûlées ou d'autres souffrant, par exemple, de cette tragédie héréditaire qu'est l'épidermolyse bulleuse.

Jean-Yves Nau

Lire également sur les cellules souches: Thérapie génique: l'espoir luit et Les cellules de la division.

Image de Une: Image de une: CC Flickr quinn.anya

Jean-Yves Nau
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