France

La grâce pour Jacqueline Sauvage, une victoire de l'opinion sur le peuple?

Vincent Manilève, mis à jour le 30.12.2016 à 17 h 19

Si la grâce accordée par François Hollande fait consensus chez les politiques, elle a suscité la colère du monde judiciaire et de certains observateurs des questions de justice.

Le manifestant français Voltuan, le 10 décembre 2016 à Paris. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Le manifestant français Voltuan, le 10 décembre 2016 à Paris. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Rarement les réactions politiques auront été aussi unanimes, et ce, quelle que soit la place de leurs auteurs sur l'échiquier. Le 28 décembre, lorsque François Hollande a annoncé la grâce totale de Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, tous (ou presque) ont salué cette décision.

Jacqueline Sauvage a tué son mari le 10 septembre 2012. Il la battait régulièrement depuis 47 ans et le soir du meurtre, après avoir été violentée, elle l'a tué de trois balles de fusil de chasse dans le dos. Lors des deux procès, en première instance puis en appel, les jurés n'ont pas retenu la préméditation mais ont également estimé qu'il ne s'agissait pas d'un cas de légitime défense telle que la loi la définit. Jacqueline Sauvage, qui avait déjà bénéficié d'une grâce partielle en janvier 2016 mais s'était vue refuser récemment sa libération conditionnelle, était rapidement devenue un symbole des violences faites aux femmes, comme le rappelle Le Monde:

«Les collectifs féministes se sont approprié l’affaire et des manifestations ont été organisées dans Paris en décembre et janvier 2016. Une pétition a également été lancée pour appeler à sa libération; elle a réussi à rassembler plus de 430 000 signatures.»

Mais si Jacqueline Sauvage a pu retrouver la liberté et ses proches, la décision de l'Élysée a provoqué l'incompréhension et la colère de certains magistrats, avocats et journalistes spécialisés.

«Le risque d'une justice d'opinion»

Selon eux, ce choix ne va pas améliorer les relations entre le monde judiciaire et François Hollande. Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, n'a pas crié au scandale mais a tenu à souligner «le risque d'une justice d'opinion dans laquelle [...] ce soit l'opinion qui conduise le président de la République à prendre une décision à des fins politiques». Le magistrat Philippe Bilger a des mots bien plus durs sur son site: il parle à propos de la grâce de «déperdition de la justice», de «narcissisme influencé», de «privilège dévoyé» et accuse le chef d'Etat d'avoir porté le «coup de grâce à la justice».

Comme le rappelle l'avocat Daniel Soulez-Larivière sur le Huffington Post, cette affaire ressuscite le vieil affrontement entre le politique et le judiciaire, que reflétaient déjà les propos tenus par François Hollande dans le livre Un président ne devrait pas dire ça, où il qualifiait l'institution judiciaire d'«institution de lâcheté». «Parce que c'est quand même ça, tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux, poursuivait-il. On n'aime pas le politique. La justice n'aime pas le politique...» «Les applaudissements frénétiques de toute la classe politique montrent que le divorce est profond entre la justice et les politiques, écrit de son côté l'avocat. Le problème, qui remonte à 1789, ne se cicatrise toujours pas.»

«Quelle laide décision sur le chemin de la libération de la femme»

Mais le plus grave, selon plusieurs observateurs, c'est que le président de la République a fait le choix de laisser de côté la lecture judiciaire de l'affaire, celles qu'ont faite les deux jurys (neuf jurés populaires, trois juges) qui ont condamné Jacqueline Sauvage. Thierry Lévêque, journaliste spécialisé dans les affaires judiciaires et ancien de l'agence Reuters, écrit ainsi, sur son blog hébergé sur le site du Monde:

«Il n’existe en effet nulle trace médicale des mauvais traitements qui auraient duré 47 ans, il n’y a jamais eu aucun dépôt de plainte, ni pour ces violences, ni pour les violences sexuelles alléguées par deux des trois filles de l’accusée.»

Dans les colonnes du Monde, cette fois, Daniel Soulez-Larivière estime qu'«invoquer l’excuse de légitime défense revient à nier le crime en tant que tel» et que cela revient à dire que l'homicide, le fait de se faire justice soi-même, est une solution acceptable dans les cas de violences faites aux femmes. Ce qui fait dire à Thierry Lévêque que le président «a préféré trois coups de fusil dans le dos, qu’il a semblé minimiser en les effaçant symboliquement, quoiqu’il pourra en dire. Quelle laide décision sur le chemin de la libération de la femme».

Ancienne avocate et journaliste depuis 1995, la blogueuse Aliocha synthétise l'ensemble de ces critiques en estimant que, en jouant l'opinion contre le système judiciaire, François Hollande a en fait donné «un coup de pied au cul... du peuple» dans son ensemble:

«Ainsi va le populisme, sous couvert de défendre le peuple contre les élites, il ne fait jamais que jouer le peuple contre le peuple. On le savait en politique. On le découvre dans la justice. […] [François Hollande] a cautionné le pouvoir de quelques-uns sur la majorité, créé une singulière inégalité entre ceux qui ont accès aux médias (infiniment minoritaires) et les autres, discrédité la justice, fait triompher les ignorants sur les sachants.»

Vincent Manilève
Vincent Manilève (309 articles)
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