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Le point Godwin est dépassé, la loi de Poe l'a remplacé

Whitney Phillips et Ryan M. Milner, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 02.01.2017 à 8 h 12

Cet adage, selon lequel il est trop difficile de différencier sur internet une blague d'une vraie prise de position extrémiste, explique un certain nombre de problèmes rencontrés dans l'année écoulée.

Pepe the Frog, mascotte antisémite du nationalisme blanc.

Pepe the Frog, mascotte antisémite du nationalisme blanc.

Pour de nombreuses raisons, nous nous souviendrons tous du cirque politique de 2016: pour cette élection clivante et épuisante, pour ses mèmes à la fois drôles et noirs, pour le fait que la première candidate femme à une élection présidentielle a gagné le vote populaire avec un écart de 2,8 millions de voix et a tout de même perdu l’élection face à un vrai méchant de reality show.

Mais 2016 a également été marquée, assiégée même, par la loi de Poe, un adage d’internet vieux de 10 ans et énoncé par Nathan Poe, commentateur d’un fil de discussion sur le créationnisme. S’inspirant de l’observation que les «vrais créationnistes» qui postaient sur le forum étaient bien souvent difficile à distinguer de ceux qui font semblant d’être créationnistes pour les ridiculiser, la loi de Poe stipule qu’en ligne, les expressions sincères d’extrémisme sont souvent impossibles à distinguer des expressions satiriques de l’extrémisme.

Un des exemples les plus frappants de la loi de Poe fut ce concours, en mars 2016, pour baptiser un navire de recherche britannique qui coûtait près de 300 millions de dollars. Les participants ont râlé —sincèrement peut-être, ou pour rire, allez savoir— contre la décision du National Environment Research Council de rejeter le soutien écrasant des votants pour le nom «Boaty McBoatface» (qu’on pourrait en gros traduire par «Bateau Monbobateau», NdT). Il y eut aussi, en avril, l’histoire du «Trump Effect», calqué sur le jeu vidéo Mass Effect 2, qui a vu le candidat Donald Trump retweeter une vidéo qui relevait peut-être ou peut-être pas (allez savoir), d’une volonté de le présenter comme un odieux personnage, xénophobe, fasciste. Au mois de juin, le mème le plus populaire était celui d’Harambe; le gorille abattu au zoo de Cincinnati était soudain utilisé pour défendre les droits des animaux, dans des situations de dadaïsme absurde ou pour appuyer des propos ouvertement racistes. Ou pas. Allez savoir.

Blague, attaque ou les deux? 

Dans chacun de ces cas, une participation sincère à la propagation du phénomène s’est intimement mêlée à une participation amusée, rendant difficile la compréhension même du phénomène. Une blague ridicule? Une attaque ciblée? Un véritable argument? Tout cela à la fois? La montée de ce que l’on appelle l’alt-right —un amalgame vague de nationalistes blancs, de misogynes, d’antisémites et d’islamophobes— est une parfaite illustration de la loi de Poe. Les sentiments des nationalistes blancs se sont littéralement métastasés dans des expressions claires de haine après la victoire électorale de Trump, mais aux premiers temps de la valse, il était difficile de le dire. Les participants utilisent même la justification de la loi de Poe pour décrire leur comportement. Un article publié en mars 2016 par Breitbart affirmait ainsi que le racisme des «jeunes brigades des mèmes» qui fourmillent sur 4chan, Reddit et Twitter n’était qu’une grosse blague, rien de plus, une grosse blague ayant pour unique but que de choquer les «vieilles générations». Selon Breitbart, ceux qui propageaient la haine n’étaient pas plus racistes que les fans de heavy metal des années 1980 n’étaient satanistes. Décodage du discours en termes directs: fermez vos gueules, vous en faites des caisses pour rien du tout —mais continuez de parler de nous, parce que les réactions excessives, c’est précisément ce que nous voulons.

Le racisme normalisé pousse à toujours plus de racisme, comme la victoire électorale de Trump l’a hélas largement démontré

 

Une des meilleures illustrations de cette tension est probablement «Pepe the Frog» (Pepe la grenouille), la mascotte antisémite du nationalisme blanc des «hipsters nazis». Ce mème avait clairement pour objectif de créer une «magie du mème» (un terme décrivant le pouvoir hypothétique à la limite du surnaturel d’un mème au-delà de la sphère d’Internet, NdT), favorable à Trump, par le biais de ce qu’il est convenu d’appeler du «shitposting» (en provoquant un chaos et une confusion totale qui profite à Trump). Mais il communiquait un message très clair, celui des suprémacistes blancs. L’objectif était que ce même soit vraiment pris comme un symbole de haine, quand bien même ceux qui le postaient, comme ils n’avaient de cesse de le dire, ne faisaient «que troller» —une distinction dont nous considérons qu’elle n’a au final aucune pertinence, puisque quelles que soient les motivations, de tels message communiquent, amplifient et normalisent le racisme. Et le racisme normalisé pousse à toujours plus de racisme, comme la victoire électorale de Trump l’a hélas largement démontré.

La loi de Poe a également joué un rôle central dans le problème des fausses nouvelles propagées sur Facebook, particulièrement avec le partage d’articles rédigés avec l’intention cynique de tromper les partisans de Trump par le biais de désinformation et de faux grossiers. Les lecteurs ont ainsi pu partager ces articles comme paroles d’évangile parce qu’ils croyaient vraiment, par exemple, qu’un agent du FBI qui enquêtait sur les mails d’Hillary Clinton était mort mystérieusement. Peut-être n’y croyaient-ils pas vraiment, mais ils souhaitaient perpétuer la fausse information pour rire, par désœuvrement, ou peut être pour mettre un bon gros bordel. Chacune de ces motivations est possible, elles ne sont pas mutuellement exclusives, sont toutes invérifiables et chacune normalise et encourage la diffusion de mensonges éhontés.

Voilà comment est née la pléthore de théories du complot totalement délirantes durant les élections —dont celle, par exemple, de Clinton qui gérait un réseau de trafic d’enfants depuis Comet Ping Pong, une Pizzeria de Washington. Le «Pizzagate», comme on a fini par l’appeler, comme la plupart des histoires qui ont animé cette élection, une des plus bizarres de l’histoire américaine, provenait en directe ligne de 4chan et de r/The_Donald, autre foyer du shitposting pro-Trump. Mais même si certains participants ne «font que troller», d’autres participants peuvent quant à eux prendre cette histoire très au sérieux, comme ce croisé du Pizzagate qui a donc décidé de quitter son domicile de Caroline du Nord avec un fusil d’assaut afin de mener l’enquête lui-même et a fini par ouvrir le feu dans le restaurant.

Et puis il y a eu Trump lui-même, dont les provocations, insultes, autocongratulations et mensonges criants incessants ont permis à la loi de Poe de se hisser au poste suprême.

Trump pense-t-il vraiment tout ce qu'il dit?

Ce que la loi de Poe résume est intrinsèquement source de confusion, un peu comme avoir une conversation émotionnelle de fond avec quelqu’un qui porte des lunettes de soleil

 

Prenez, à titre d’exemple, les réactions indignées de Trump à l’égard de la troupe d’Hamilton ou du Saturday Night Live, l’affirmation sans aucune preuve qu’il y aurait eu des fraudes massives lors du vote (dans une élection qu’il a gagnée!), l’affirmation, contraire à la constitution, que ceux qui incendient le drapeau américain devraient être mis en prison ou déchus de leur nationalité. Ces sorties étaient-elles destinées à distraire la presse des nombreux conflits entre son intérêt personnel et les missions qui sont les siennes? N’utilise-t-il Twitter que pour hurler sur la télévision? Est-il à ce point ignorant des précédents constitutionnels? Ou bien se comporte-t-il, et nous le disons avec mépris, «comme un troll»?

Des questions identiques sont posées par son entrée fracassante dans le domaine de la politique étrangère. Pensait-il vraiment que l’appel qu’il a accepté du résident de Taïwan n’était rien d’autre qu’une aimable péripétie? (Ses conseillers ne le pensent pas.) Ne se souvient-il vraiment pas de toutes les fois où l’on a discuté du hacking russe— de toutes ces fois où il en a lui-même parlé– avant cette élection? Est-ce qu’il croit sincèrement que cette affaire de hacking russe n’est rien d’autre qu’une conspiration pro-Clinton?

Laquelle des réponses à ces questions est la plus inquiétante, bien malin qui peut le dire. La loi de Poe nous aide à comprendre pourquoi Fuck 2016 est, au moins selon le site A.V. club, le «mème de l’année». Ce que la loi de Poe résume est intrinsèquement source de confusion, un peu comme avoir une conversation émotionnelle de fond avec quelqu’un qui porte des lunettes de soleil. Le fait de ne pas savoir exactement ce que l’on a en face de soi et donc ce que l’on cherche tend à compliquer l’élaboration d’une réponse adaptée. Pire encore, cela tend à masquer les implications de cette réponse.

Prenez le Pizzagate. Si les partisans de cette théorie pensaient sincèrement que Clinton est à la tête d’un réseau de trafic de jeunes enfants dont l’épicentre se trouve dans une pizzeria de Washington, il faisait parfaitement sens de démonter cette rumeur, aussi souvent et aussi fort que possible. Mais si cette histoire n’était qu’une blague pourrie, même pour une petite partie de ceux qui la propageaient, alors une amplification ne pouvait au final que servir ses instigateurs et causer toujours plus de tort à ceux qui étaient dans leur viseur (au sens propre comme au sens figuré – voir plus haut).

Ce qui complique encore le portrait d’ensemble, c’est que chaque nouvelle amplification en ligne, quelle que soit la personne qui partage, quelles que puissent être les motivations de ceux qui postent, risque d’attirer une nouvelle vague de participants à cette affaire. Chaque nouveau participant aura, à son tour, des motivations difficilement définissables et en commentant, en adaptant ou en relayant simplement une affirmation, va continuer de la diffuser dans on ne sait quelle direction, avec des conséquences imprévisibles.

«Juste du trolling» n'existe pas

Ce que les gens disent et font en ligne a des implications indélébiles et tangibles

 

Comme les exemples ci-dessus le démontrent, ce que les gens disent et font en ligne a des implications indélébiles et tangibles (oui, c’est à toi qu’on parle, Paul Ryan). Alors que l’année se termine, il est crucial de comprendre comment circuler dans un internet littéralement imbibé de la loi de Poe, surtout que bientôt, le président élu Trump va devenir le président tout court.

Une des approches possibles pour chacun est de rejeter en bloc les excuses selon lesquelles c’est «juste du trolling», «juste des blagues» et «juste des mots», des excuses endémiques en 2016. Dans un certain contexte, on peut en effet «juste troller», «juste blaguer» ou «juste dire ce qui vous passe par la tête», parce que l’on s’octroie le luxe insolent de refuser de voir l’impact réel de ses propres mots. Il peut également arriver que les gens de votre cercle d’amis comprennent votre blague, vos mots, votre attitude de troll parce qu’ils connaissent votre sens du l’humour et votre vision du monde.

Mais quand bien même vous et votre cercle d’amis êtes capables de décoder vos commentaires, vos sarcasmes et vos blagues peuvent être utilisés par quelqu’un d’autre et dans un tout autre but, à destination de personnes qui ne connaissent rien du contexte et n’ont aucune sorte d’intérêt ni pour votre sens de l’humour ni pour votre vision du monde.

Pour faire court, quelle que soit la réalité du «non mais c’était une blague, les gens!», toutes les actions en ligne ont des conséquences – ou au moins le potentiel de conséquences, voulues ou pas. Alors par pitié, faites un peu attention à ce que vous racontez. Merci.

Whitney Phillips
Whitney Phillips (1 article)
Whitney Phillips est maître assistante en études littéraires à la Mercer University (Géorgie).
Ryan M. Milner
Ryan M. Milner (1 article)
Ryan M. Milner maître assistant en communication à l'université de Charleston (Caroline du Sud).
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