Monde

Barack Obama s'est comporté en véritable ami d'Israël

David Rothkopf, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.12.2016 à 7 h 06

Le dernier geste du président américain pour le Moyen-Orient est probablement le meilleur qu'il a accompli durant ses deux mandats.

Benjamin Netanyahou et Barack Obama, le 21 septembre 2016 à New York. DREW ANGERER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Benjamin Netanyahou et Barack Obama, le 21 septembre 2016 à New York. DREW ANGERER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Avec sa politique de colonisation, le gouvernement israélien se place du mauvais côté de l'histoire, de la justice, de la démographie, du droit et de ses propres intérêts –et de ceux de ses amis et alliés. Pour chacune de ces raisons, la récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU condamnant cette colonisation n'aurait dû en rien surprendre ni indigner le gouvernement israélien. Et il ne devrait pas non plus prendre ombrage de la politique américaine relative à cette résolution, une politique bien articulée et défendue par le secrétaire d’État américain John Kerry lors de son allocution de mercredi.

L'abstention de l’administration Obama, qui aura permis l'adoption de la résolution 2334, ne devrait pas être considérée comme une trahison pour les mêmes raisons. De fait, en tant qu'amis d'Israël, il aurait d’ailleurs fallu que les États-Unis aillent plus loin et soutiennent la résolution, adoptée avec quatorze voix favorables et une seule abstention, celle de Washington. La colonisation est dommageable à Israël et tel est le propre des amis véritables: ils ont le courage de vous dire ce que vous devez entendre, même si vous n'en avez absolument pas envie.

J'ai souvent critiqué le gouvernement Obama pour ce qui, à mes yeux, aura été un comportement faible, versatile et stratégiquement insensé pour le Moyen-Orient. Un argument sur lequel j'ai régulièrement appuyé, c'est que nous n'avons pas su reconnaître nos amis dans la région, ce qui nous aura poussé à ne pas soutenir nos alliés comme nous aurions dû le faire. J'ai été profondément sceptique face à l'accord nucléaire avec l'Iran (même si, en fin de compte, j'ai admis que cet accord était moins pire que pas d'accord du tout). On ne peut donc pas m'accuser d'être un partisan-réflexe des politiques mises en œuvre durant les mandatures d'Obama. Reste qu'avec la résolution 2334, les choix de cette administration sont heureux et pertinents.

En l'espèce, si l'équipe Obama doit être critiquée sur son attitude face à la colonisation israélienne, ce n'est pas, comme s'insurgent les Israéliens, parce qu'elle aurait contribué à orchestrer ce vote –ce que Kerry a formellement démenti. Mais bien parce que l'administration Obama n'a pas tapé du poing sur la table plus tôt. Nous arrivons quasiment au terme du second mandat présidentiel de Barack Obama. Depuis le tout premier jour, les États-Unis n'auraient pas dû tolérer la politique de colonisation israélienne. Ils auraient dû la combattre, qu'importe que les ventes d'armes avec Israël aient atteint des records historiques et qu'ils aient œuvré à un accord de paix au Proche-Orient sans la coopération notable des Israéliens (ni, d'ailleurs, celle des Palestiniens).

Paillasson de Poutine

Certains Israéliens, en défense de Benjamin Netanyahou, ont fait valoir que le Premier ministre avait défendu une politique de colonisation bien moins extrême que celle voulue par l'extrême-droite de son parti. L'argument est absurde. Ce n'est pas parce que vous auriez pu commettre deux cents fautes que les cent dont vous êtes responsables sont absoutes.

L'esclandre de Bibi est non seulement improductif, il est aussi révélateur de la pire des manières. Il parle de trahison et cherche à couper les relations avec des amis favorables au vote –sauf qu'une semaine auparavant, il trahissait à la fois les intérêts d'Israël et ses meilleures valeurs en intimant à son émissaire, en bon petit paillasson de Poutine, de ne pas voter une enquête sur les crimes de guerre commis par la Russie en Syrie. Qu'il puisse ainsi lécher les bottes d'un violeur en série du droit international comme le président russe, qu'il l'aide à échapper à la justice pour ses exactions en Syrie et qu'il exacerbe ainsi les tensions dans toute la région, ce qui ne fait qu'augmenter les risques pour Israël, montre combien Netanyahou n'a que ses tactiques politiciennes en tête, sans aucun égard pour la stratégie et les principes. En tant que Premier ministre, ses victoires ne sont globalement qu'à mettre au crédit d'actions bonnes à court terme pour sa base et mauvaises à long terme pour son pays.

Les colonies sont un cas d'école. Soutenir la colonisation de territoires sur lesquels Israël n'a aucune légitimité contente la droite dure israélienne et, selon ses partisans, offre au pays un avantage (douteux) sur un plan sécuritaire. Sauf que ces implantations ne feront pas barrage aux vagues qui finiront par submerger Netanyahou et sa vision d'Israël. La population palestinienne va continuer de croître et Israël fera bientôt face à une fatidique alternative: est-ce que le pays veut être une démocratie (au sein de laquelle la majorité des Palestiniens vivant à l'intérieur de ses prétendues frontières devront posséder des droits dont ils sont dénués aujourd'hui) ou un État juif (dont l'existence dépendra de législations et de politiques marginalisant de façon permanente une population majoritaire). En outre, les menaces qui pèsent sur Israël prennent de plus en plus la forme de missiles, de drones, de cyberguerre et d'autres procédés face auxquels les colonies sont bien loin d'être une protection. Si Bibi et ses sbires affirment que la résolution de l'ONU est un coup de pouce aux terroristes, construire de nouvelles colonies ou s'aligner avec les impitoyables assassins de musulmans que sont les Russes leur est un sacré coup de main.

Si les colonies aggravent les menaces pesant sur Israël, rognent sa légitimité et lui aliènent des soutiens internationaux, alors elles ne sont manifestement pas dans l'intérêt d'Israël. Qui plus est, elles repoussent aussi ceux qui, sans cela, soutiendraient Israël, à l'instar des juifs américains. Il est de plus en plus difficile d'adhérer aux idéaux américains de justice, au respect de l’État de droit et des droits de l'homme tout en soutenant l'actuel gouvernement israélien –soit à cause des colonies, ou de sa politique de représailles disproportionnées, comme on a pu le voir lors du dernier conflit avec Gaza.

Prise de distance des juifs américains

Les juifs américains sont aussi en pleine transition générationnelle. En leur sein, quasiment tous ceux âgés de moins de 55 ans ne se rappellent pas de l'Israël de la Guerre des Six Jours, du petit pays-David qui allait faire plier les gros Goliath du monde arabe. Pour la nouvelle majorité des juifs américains, Israël est la superpuissance nucléaire du Moyen-Orient, le persécuteur de la région, coupable d'exactions commencées dans les camps de Sabra et Chatila, l'hypocrite qui prétend «aimer la paix» en bâtissant des colonies illégales et en démolissant Gaza.

Que les Israéliens y répondent par de la condescendance, en arguant que les juifs américains pourris-gâtés seraient incapables de comprendre leur situation, n'est pas vraiment utile. Que si peu de juifs américains modérés et libéraux se soient indignés de la résolution 2334 prouve combien l'extrême-droite israélienne a réussi à saper l'une des relations les plus importantes qu'Israël a pu nouer au cours de ces deux dernières décennies.

Alors bien sûr, Bibi et son gros bouledogue d'ambassadeur, Ron Dermer, se sentent aujourd'hui pousser des ailes avec l'élection de Donald Trump (qui s'en est pris à la position Obama-Kerry sur son compte Twitter, sa salle d'attente personnelle du Bureau ovale). Indépendamment de l'évidence –qu'il faut sacrément être dans la panade pour qu'un néophyte en politique étrangère et bouffon jacasseur devienne votre champion– Netanyahou et compagnie font là une énorme erreur. Avec son pire choix possible pour un ambassadeur des États-Unis en Israël –l'extrême-droitier David Friedman–, Trump pourrait offrir un secours temporaire à Netanyahou. Et il est même bien possible que tout ce beau monde soit épaulé par Poutine, ami de Bibi et du Donald. Sauf que le reste du monde ne fera que s'éloigner encore davantage –y compris aux États-Unis, base d'une conséquente portion du soutien nécessaire à Israël sur le long terme. Qui plus est, telle est la dure réalité à laquelle les radicaux israéliens sont, semble-t-il, hermétiques: que la seule alternative à une solution à deux États, c'est une solution à un seul État –qui ne peut pas être un État juif s'il veut être sûr, durable ou juste.

Les derniers politiciens du XXe siècle

Avec Trump et Poutine, Netanyahou fait partie d'une fin de race, celle des derniers politiciens du XXe siècle, ceux qui cherchent à préserver des réalités issues d'un monde post-Seconde Guerre mondiale et post-Guerre froide dans lequel leur vision a été façonnée. Sauf que le monde n'en est plus là et que pour les prochaines générations de dirigeants, le tableau sera radicalement différent. Dans ce monde, non seulement Israël n'est pas plus légitime sur certains territoires que les Palestiniens, mais les souvenirs de l'Organisation de libération de la Palestine et de presque tout le terrorisme palestinien appartiennent à un passé obscur et lointain.

C'est un monde où les Palestiniens sans nation surpassent en nombre les Israéliens. Un monde où les Palestiniens n'ont pas de droits car ils en sont privés par les Israéliens. Où la Russie est un État failli avec une économie défaillante. Où l'on voit bien davantage dans la Russie l'amie des oppresseurs que le soutien des peuples (toujours une vilaine stratégie sur le long terme). Un monde dans lequel la Chine et d'autres puissances sont des acteurs largement plus importants, où les nouvelles technologies permettront l'essor de nouveaux leaders, créeront de nouvelles menaces et bouleverseront l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient et ailleurs. Un monde que Trump ne comprend pas et qu'il cherchera à intimider pour faire passer la pilule de son ignorance. Un monde où le commerce américain a perdu de son influence et où les tactiques du prochain président américain pour soi-disant lui rendre sa grandeur sont les mêmes qui, depuis des années, ont prouvé leur inefficacité et leur nocivité pour les intérêts des États-Unis.

En réalité, si la résolution sur les colonies a tant exaspéré les gouvernants israéliens, ce n'est pas parce qu'ils ne voulaient pas la voir advenir. C'est parce qu'elle prouve, une nouvelle fois, combien les histoires qu'ils se racontent sur Israël ont été dépassées par le réel –et que les jours de leur capacité à défendre Israël comme seule et unique démocratie de la région sont comptés, à mesure que l'horloge démographique continue à sonner leur trépas et que leurs politiques continuent de saper les droits légitimes des Palestiniens. Si le vote de la résolution 2334 les a tant excédés, c'est qu'il montre combien les pays siégeant au Conseil de sécurité sont unanimement opposés à leurs politiques. Et cela les effraie, car cela démontre que leurs politiques et leur diplomatie sont caduques, et que le temps est venu pour une nouvelle génération d'hommes et de femmes politiques de faire valoir leurs idées nouvelles pour Israël. Il en va de même pour le leadership palestinien, vieillissant et défectueux. Et pour les derniers dinosaures de notre époque, Donald Trump et Vladimir Poutine.​

David Rothkopf
David Rothkopf (10 articles)
PDG et rédacteur en chef du groupe Foreign Policy
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