Monde

Quel comportement Trump doit-il adopter face à la Russie?

Niall Ferguson, traduit par Yann Champion, mis à jour le 31.12.2016 à 12 h 21

Moscou n’est peut-être plus une superpuissance, mais sa politique revancharde trouble l’ordre international. Et demeure l'un des plus grands défis de la géopolitique mondiale du XXIè siècle.

Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse à Moscou, le 23 décembre 2016.  
Natalia KOLESNIKOVA / AFP

Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse à Moscou, le 23 décembre 2016. Natalia KOLESNIKOVA / AFP

Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, la «question allemande» était clairement le sujet géopolitique le plus important et le plus compliqué. Pour faire simple, la «question allemande» consistait à savoir si l’unification des locuteurs de langue allemande au sein d’un même État risquait ou non d’engendrer un pouvoir dangereusement puissant en Europe centrale. La question trouva finalement sa réponse de la manière dont Otto von Bismarck l’avait prédit: par le fer et par le sang. Deux guerres mondiales catastrophiques ravagèrent l’Europe et, au final, l’Allemagne finit vaincue et divisée. Lors de la réunification de 1990, le déclin démographique et les changements culturels avaient suffisamment transformé Berlin pour que la menace d’une Allemagne unifiée se soit envolée. L’Allemagne domine encore l’Union européenne par sa taille et sa puissance économique, mais elle n’est plus une menace.

On ne peut pas dire de même de la Russie actuelle, qui est devenue de plus en plus agressive au fur et à mesure que sa force économique diminuait. La question géopolitique la plus importante et la plus compliquée du XXIe siècle pourrait donc bien devenir: comment se comporter avec Moscou?

Comme avec la question allemande, la nouvelle question russe est fonction du Mittellage («situation centrale») du pays. L’Allemagne occupait une situation centrale en Europe. Au sommet de sa puissance, l’empire allemand s’étendait de Coblence à Königsberg, des rives du Rhin aux plages de la mer baltique. La Russie d’aujourd’hui occupe, quant à elle, une situation centrale dans le monde. C’était le seul grand empire européen à s’être étendu en Asie par voie terrestre et non par voie maritime. L’Union soviétique s’est éteinte d’une mort étonnamment paisible il y a 25 ans. Pourtant, la Fédération de Russie s’étend encore de Kaliningrad (comme est dénommée Königsberg depuis son annexion par la Russie en 1945) à Vladivostok, plus de 7.000 km plus loin (et dix fuseaux horaires).

Le dilemme Orient-Occident

Au XIXe siècle, la Russie était tiraillée entre les aspirations occidentales de ses grandes métropoles et le reste du pays, tourné vers l’Asie, ce qui a d’ailleurs été extraordinairement exploité par les romanciers et dramaturges russes. Ivan Tourgeniev et Fiodor Dostoïevski pouvaient débattre tant qu’ils voulaient de la meilleure direction à prendre pour la Russie, personne ne remettait en question l’existence d’un dilemme Orient-Occident. Le phénomène n’était pas purement géographique. Avec l’institution du servage, jusque dans les années 1860 (et longtemps au-delà dans les faits), un noble russe n’avait qu’à se promener à travers ses propriétés pour laisser l’Europe loin derrière lui.

Malheureusement, le dilemme Orient-Occident de la Russie est aujourd’hui en train de devenir le problème central de la politique internationale beaucoup plus que de la littérature. D’un côté, il y a une Chine qui a depuis longtemps surpassé la Russie tant économiquement que démographiquement et qui aspire de plus en plus à la prééminence militaire en Asie. De l’autre côté de la Russie, il y a une Europe qui, en dépit de sa prospérité, est devenue politiquement introvertie et s’appuie excessivement sur les États-Unis pour sa défense.

 La Russie est une puissance typiquement «eurasienne», à cheval sur les deux continents, mais n’appartenant véritablement à aucun des deux

Henry Kissinger

Dans son dernier livre, L’ordre du monde, Henry Kissinger oppose quatre conceptions incompatibles de l’ordre international: américaine, européenne, chinoise et islamique. La Russie occupe une place ambiguë au sein de ce schéma. «De Pierre le Grand à Vladimir Poutine, les circonstances ont changé, mais le rythme est resté extraordinairement régulier», a écrit Kissinger, pour qui la Russie est «une puissance typiquement “eurasienne”, à cheval sur les deux continents, mais n’appartenant véritablement à aucun des deux. La Russie a, selon lui, appris la géopolitique à la dure école de la steppe, où des hordes nomades rivalisent pour des ressources sur un vaste terrain avec peu de frontières fixes».

Guerre cybernétique

La Russie, pourrait-on rétorquer, est sans doute la puissance qui se soucie le moins de l’ordre mondial. Vladimir Poutine contesterait sans doute cela. Il affirmerait que la meilleure garantie pour la préservation de l’ordre serait que les grandes puissances respectent mutuellement leurs sphères d’influence et leurs différences politiques locales. D’un autre côté, la Russie est aussi la puissance la plus encline à utiliser les nouvelles armes de guerre cybernétiques, contre lesquelles Kissinger nous avait déjà mis en garde en 2014:

L’omniprésence des communications électroniques dans les secteurs sociaux, financiers, industriels et militaire a révolutionné les vulnérabilités. Sortant du cadre de la plupart des lois et règlements (et, à vrai dire, échappant techniquement à la compréhension de nombreux législateurs), elle a, à certains égards, engendré l’état naturel théorisé par les philosophes et c’est la volonté d’échapper à ce dernier qui a, d’après [Thomas] Hobbes, constitué le leitmotiv même de la création d’un ordre politique.… [L’]asymétrie et une certaine forme de désordre mondial congénital font partie intégrante des relations entre les cyberpuissances, tant d’un point de vue diplomatique que stratégique.… En l’absence de l’articulation de certaines règles de conduite internationales, une crise naîtra de la dynamique interne du système.

Cette crise est déjà arrivée. À l’heure où j’écris ces lignes, la question la plus brûlante de la politique américaine est de savoir à quel point le gouvernement russe a réussi à influencer le résultat de l'élection présidentielle de novembre. Le fait que la Russie ait effectivement tenté de le faire ne prête plus trop à controverse. Des hackers russes sont parvenus à avoir accès aux e-mails du Comité national démocrate. WikiLeaks leur a servi de réseau de diffusion. Les diffusions d’e-mails qui en ont résulté ont sans doute renforcé la mauvaise image d’Hillary Clinton auprès des électeurs. Compte tenu de la marge très étroite dont disposait Donald Trump pour l’emporter dans les swing states clés, certains estimeront que ces fuites ont joué un rôle primordial (même s’ils n’ont sans doute été ni plus ni moins décisifs que tous les autres facteurs pouvant influencer des électeurs capitaux dans cette élection ou «tout comptait». Le président Barack Obama affirme désormais que «si un gouvernement étranger tente de porter atteinte à l’intégrité de nos élections… nous devons agir. Et c’est ce que nous allons faire» (il vient d'ailleurs d'annoncer une série de sanctions contre la Russie, ndlr).

Reste à savoir à quel point l’équipe de Trump avait conscience de recevoir de l’aide de Moscou. Et si tel était le cas, y avait-il une quelconque contrepartie cachée? En juillet dernier, Franklin Foer écrivait pour Slate que Poutine «a un plan pour détruire l’Occident, et ce plan ressemble beaucoup à Donald Trump». Dans le Washington Post, Anne Applebaum a qualifié Trump de «candidat mandchou», en référence au film Un crime dans la tête. Ces allégations proviennent bien entendu de présomptions. Lorsqu’il a recruté Paul Manafort pour diriger sa campagne, Trump ne pouvait ignorer que ce dernier avait travaillé pour l’ami du Kremlin Viktor Ianoukovitch, président corrompu de l’Ukraine de 2010 à 2014. Un autre ancien conseiller de la campagne de Trump, Carter Page, fervent défenseur de l’annexion de la Crimée par la Russie, entretenait aussi des liens assez discutables avec Moscou.

Les partisans des théories complotistes citent également le fait que Trump a qualifié l’OTAN d’organisation «obsolète» et «onéreuse», son désir de conclure un «grand accord» avec Poutine s’il était élu et le fait qu’il a refusé à plusieurs reprises d’accepter que la Russie soit derrière les cyberattaques menées contre son adversaire (attaques qu’il avait lui-même incitées, même si c’était sur le ton de la plaisanterie, en juillet).

Je pense que nous pourrions sans doute bien nous entendre avec Poutine. Je ne sais pas… J’en sais rien, Bill. Peut-être que oui, peut-être que non

Donald Trump

Cette controverse suscite des débats plus animés qu’éclairés. Tout d’abord, le fait que la Russie tente d’influencer des élections occidentales n’a rien nouveau: durant la guerre froide, ce type d’opérations «psychologiques» étaient conduites par les services secrets des deux côtés du rideau de fer. Les nouvelles technologies les rendent sans doute plus faciles à conduire et plus efficaces, mais elles demeurent plus ou moins acceptées dans le cadre des relations internationales (à l’inverse, par exemple, des armes biologiques). Ensuite, dans ces élections caractérisées par leur manque général de retenue, Trump a pu simplement exploiter un avantage inattendu, mais fort bienvenu. Si un autre gouvernement étranger avait fourni à un site progressiste des e-mails embarrassants volés à des comptes républicains,l’équipe de Clinton les aurait-elle ignorés? Troisièmement, rien de ce qu’a dit Trump durant les élections ne l’oblige envers la Russie de Poutine, comme il l’a précisé à Bill O’Reilly sur Fox News en avril. «Je pense que nous pourrions sans doute bien nous entendre [avec Poutine], a dit Trump. Je ne sais pas… J’en sais rien, Bill. Peut-être que oui, peut-être que non».

La véritable question que nous devons nous poser est: pourquoi le gouvernement russe aurait-il tenu à influencer les élections en faveur de Trump? La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle pourrait le paraître au premier abord: c’est parce que la Russie avait urgemment (on pourrait même dire désespérément) besoin d’un président plus tendre à son égard que Clinton ne l’aurait été. L’ingérence de Moscou dans la politique américaine reflète non pas sa force ou sa sophistication stratégique, mais sa faiblesse et sa dépendance à des tactiques héritées de la guerre froide, comme les opérations psychologiques.

Obama et Poutine le 20 novembre, à Lima, au Pérou. Brendan Smialowski / AFP

Une nouvelle ère… mais quelle ère?

Les choses auraient pu se passer autrement. Il y a vingt-cinq ans, la dissolution de l’Union soviétique marqua non seulement la fin de la guerre froide, mais aussi le début de ce qui aurait dû être un âge d’or dans les relations entre la Russie et l’Occident. Les Russes semblèrent adopter aussi bien le capitalisme que la démocratie avec énormément d’enthousiasme. C’était saisissant. Les villes russes s’occidentalisaient. Les rayons vides des magasins et la propagande pompeuse cédaient la place à l’abondance et à des publicités criardes.

Contrairement à ce que redoutaient certains, il y eut bien un nouvel ordre mondial après 1991

 

Contrairement à ce que redoutaient certains, il y eut bien un nouvel ordre mondial après 1991. Le monde devint un endroit résolument plus paisible à mesure que s’asséchèrent les flux d’argent et d’armes qui avaient transformé tant de conflits régionaux en guerres par procuration. Les économistes américains se précipitèrent pour venir conseiller les politiciens russes. Les multinationales américaines se ruèrent pour investir.

Remontons un quart de siècle en arrière, jusqu’en 1991, et imaginons trois autres avenirs plus ou moins également plausibles. Tout d’abord, imaginons que le coup d’État opéré par les conservateurs en août de cette année ait été opéré de manière plus habile et que l’Union soviétique ait été préservée. Ensuite, imaginons une dissolution bien plus violente du système soviétique, dans laquelle les tensions ethniques et régionales se soient accrues au point d’engendrer une sorte de «super Yougoslavie», comme celle contre laquelle Kissinger avait mis en garde. Enfin, imaginons une histoire qui finit bien, dans laquelle l’économie russe prospère sur la base du capitalisme et de la mondialisation, enregistrant une croissance comparable à celle des pays asiatiques.

De faibles performances économiques

La Russie aurait pu se bloquer. Elle aurait pu se désintégrer. Elle aurait pu exploser. Personne, en 1991, ne savait quel avenir l’attendait. Et, en fait, aucun des scénarios précités ne s’est réalisé. La Russie a conservé les institutions démocratiques établies après 1991, mais l’État de droit ne s’est jamais véritablement installé, et sous Vladimir Poutine s’est mis en place une forme de gouvernement nationaliste et autoritaire, célèbre pour la brutalité avec laquelle il traite toute forme d’opposition et de critique. En dépit de forces centrifuges, notamment dans le Caucase, la Fédération de Russie est restée unie. Cependant, ses performances économiques sont restées bien en deçà de ce que certains avaient espéré. Entre 1992 et 2016, le taux de croissance annuel composé réel du PIB russe par habitant a été de 1,5 %. Comparez donc cela avec celui de l’Inde (5,1 %) ou de la Chine (8,9 %)…

Aujourd’hui, l’économie russe représente à peine plus de 3% de la production mondiale, selon les estimations du Fonds monétaire international calculées en fonction de la parité du pouvoir d’achat. La part américaine est de 16%. Celle de la Chine est de 18%. Calculé sur une base en dollars courants, le PIB de la Russie représente moins de 7 % de celui des États-Unis. L’économie britannique est deux fois plus importante que celle de la Russie.

En outre, l’économie russe dépend incroyablement des énergies fossiles exportées (ainsi que d’autres produits primaires). À en croire l’Observatoire de la complexité économique, le pétrole représente près des deux tiers des exportations russes (63%). La relative faiblesse économique de la Russie s’est aggravée avec la chute libre des cours du pétrole, du gaz et d’autres matières premières depuis 2014, ainsi que par les sanctions imposées par les États-Unis et l’Europe après l’invasion de l’Ukraine et l’annexion de la Crimée la même année.

Faut-il blâmer Poutine?

À qui doit-on reprocher la nette détérioration des relations qui s’est produite récemment entre la Russie et les États-Unis? Et quand a-t-elle véritablement commencé? Il y a quatre ans, Barack Obama s’est moqué de Mitt Romney qui avait qualifié la Russie d’«ennemi géopolitique n°1» des États-Unis. À ce jour, Obama considère toujours que la Russie est un pays faible. Comme il l’a affirmé à Jeffrey Goldberg de l’Atlantic en mars dernier, «[Poutine] cherche constamment à prouver qu’il est notre égal et qu’il collabore avec nous, parce qu’il n’est pas complètement stupide. Il a compris que la position de la Russie dans le monde s’est énormément détériorée. Le fait qu’il envahisse la Crimée ou qu’il tente de soutenir [Bachar el-] Assad ne fait pas subitement de lui un acteur de premier plan». Il est même allé plus loin durant sa conférence de presse de fin d’année, décrivant la Russie comme «un pays plus petit… un pays plus faible» qui ne «produit rien que l’on veuille acheter».

Toutefois, le ton est très différent de celui qu’avait le gouvernement Obama en mars 2009, lorsque Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État, et son homologue russe, Sergueï Lavrov, appuyèrent symboliquement sur un bouton «reset». (Même s’il s’est avéré que le mot russe inscrit sur le bouton avait été mal orthographié par le Département d’État et qu’il signifiait «surcharge»). La remise à zéro ne fut cependant pas un échec total. Un an plus tard, les États-Unis et la Russie étaient parvenus à un accord concernant la réduction de leurs stocks d’armes nucléaires (traité baptisé New START).

Qu’est-ce qui a mal tourné? L’une des réponses est tout simplement Poutine lui-même

 

Qu’est-ce qui a mal tourné? L’une des réponses est tout simplement Poutine lui-même. J’ai déjà apporté ma contribution à la littérature qui «blâme Poutine», et je ne vais pas disculper le président russe. Je me souviens très nettement du ton qu’il a adopté lors d’un discours qu’il avait prononcé à la Conférence de Munich sur la politique de sécurité de 2007, lors de laquelle il avait fait (comme je l’avais rapporté à l’époque) «une incroyable imitation de Michael Corleone dans Le Parrain –incarnation de la menace implicite».

Néanmoins, il est important de se souvenir de ce qu’a dit exactement Vladimir Poutine à cette occasion. Dans des remarques qui semblaient essentiellement adressées aux Européens de la salle, il prévenait qu’un «monde unipolaire» (c’est-à-dire dominé par les États-Unis) s’avérerait «pernicieux non seulement pour tous ceux qui appartiendraient à ce système, mais aussi pour le pays dominant». «L’utilisation excessive de la force [américaine], avait lancé Poutine, plongerait le monde dans un abysse de conflits permanents». L’allocution ayant été faite à un moment où ni l’Irak, ni l’Afghanistan n’avaient donné de bonnes images des interventions militaires américaines, ces mots avaient retenti avec une certaine force, notamment aux oreilles des Allemands.

Près de 10 ans plus tard, il serait bienvenu que même les critiques les plus hargneuses de Poutine nous fassent réfléchir à notre propre part de responsabilité dans la détérioration des relations entre Washington et Moscou. Le point de vue russe, qui consiste à dire que la faute revient en partie à l’ingérence de l’Occident, mérite d’être pris plus au sérieux qu’il ne l’est généralement.

Faut-il blâmer l’Occident?

Si je reviens sur ce que j’ai pensé et écrit durant la présidence de George W. Bush, il me semble que j’ai sous-estimé à quel point l’expansion de l’OTAN et de l’Union européenne contrariait les Russes.

Certaines décisions me paraissent toujours défendables. Étant donné ce qu’ils ont vécu au milieu du XXe siècle, les Polonais et les Tchèques méritaient la sécurité que fournissait l’entrée dans l’OTAN (en 1999, en même temps que la Hongrie) et les opportunités économiques qu’offrait l’adhésion à l’UE (à partir de 2004). Pourtant, la décision américaine, en mars 2007, de construire un site de défense antimissile balistique en Pologne et une station radar en République tchèque semble, avec le recul, plus discutable, tout comme la décision ultérieure de déployer en Pologne 10 intercepteurs de missiles à deux étages et une batterie de missiles Patriot MIM-104. Bien qu’en théorie ces installations étaient destinées à détecter et à contrer les missiles iraniens, ces installations devaient persuader les Russes qu’elles étaient dirigées vers eux. Le déploiement de missiles Iskander à courte portée à Kaliningrad était une réponse prévisible.

Un acte identique de représailles a suivi en 2008 lorsque, encouragé par certains États européens, le Kosovo a proclamé unilatéralement son indépendance vis-à-vis de la Serbie. En réponse, la Russie a reconnu les rebelles en Ossétie du Sud et en Abkhazie et a envahi ces régions de Géorgie. D’un point de vue russe, il n’y avait aucune différence entre ce qu’ils avaient fait et ce qu’avait fait l’Occident au Kosovo.

La plus grosse erreur a toutefois été la volonté du gouvernement Bush de soutenir l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et, plus tard, le soutien par le gouvernement Obama des efforts de l’Union européenne pour trouver un accord d’association avec l’Ukraine. Je me souviens bien de l’ambiance électrique à une conférence pro-européenne à Yalta, en septembre 2013, lorsque les représentants occidentaux ont presque unanimement exhorté l’Ukraine à suivre le chemin pris par la Pologne. Personne n’a pris assez en considération la manière très différente dont la Russie voyait l’Ukraine, ni les divisions Orient-Occident évidentes qui existent à l’intérieur même de l’Ukraine. Et tout cela malgré un avertissement très explicite de Sergueï Glaziev, conseiller de Poutine présent lors de la conférence, qui laissa entendre que signer l’accord d’association avec l’UE entraînerait des «agitations politiques et sociales», un important déclin du niveau de vie et le «chaos».

Je ne tente en aucun cas de légitimer les actions de la Russie de 2014, qui étaient en totale violation avec les lois et les accords internationaux. Je me permets juste de critiquer les gouvernements américains successifs qui ont attaché trop peu d’attention aux sensibilités et aux réactions possibles de la Russie.

Aucun pays n’a un caractère aussi conditionné par l’histoire que la Russie

 

«Je n’ai pas vraiment besoin d’un George Kennan», a assuré le président Obama à David Remnick du New Yorker, début 2014. Mais en réalité, c’était le contraire. Lui et son prédécesseur auraient grandement eu besoin de conseillers qui comprenaient la Russie aussi bien que Kennan. Comme l’a souvent fait remarquer Kissinger, l’histoire est aux nations ce que le caractère est aux gens. Ces dernières années, les politiciens américains ont eu tendance à oublier ce point et à s’indigner lorsque les autres États agissaient d’une manière qu’ils auraient pu anticiper s’ils avaient eu une bonne connaissance de leur histoire. Rappelons qu’aucun pays n’a un caractère aussi conditionné par l’histoire que la Russie. Il était stupide d’espérer que les Russes verraient avec sérénité le départ de l’Ukraine—berceau de la Russie médiévale, grenier de l’empire tsariste, cadre de La Garde blanche de Mikhaïl Boulgakov, scène de crime de la famine organisée par Joseph Staline et cible principale de l’opération Barbarossa menée par Adolf Hitler— dans la sphère d’influence occidentale.

On pourrait croire que les responsables politiques américains auraient tiré une leçon des événements de 2014. Pourtant, le gouvernement Obama n’a pas cessé de se méprendre sur la Russie. C’était sans aucun doute une erreur de laisser l’Allemagne et la France s’occuper seules de la crise ukrainienne, alors qu’une implication plus directe des États-Unis aurait permis de mettre l’accord de Minsk en application. Laisser entrer Poutine dans le conflit syrien en lui confiant le démantèlement (partiel) de l’arsenal chimique de Bachar el-Assad a été une terrible erreur. L’un des accomplissements durables de Kissinger, au début des années 1970, fut de repousser les Soviétiques hors du Moyen-Orient. Le gouvernement Obama a détruit cela, et les conséquences sont désastreuses. Nous découvrons aussi à Alep ce qu’est réellement l’Armée russe: un corps expert des tactiques du milieu du XXe siècle, qui remporte ses victoires en bombardant aveuglément des villes.

Une fresque murale de Vilnius, en Lituanie . Brendan Smialowski / AFP

La paix à quel prix?

Pourtant, je ne suis pas encore convaincu que la réponse à apporter à ces erreurs de la politique américaine soit de cesser de sous-estimer la Russie pour, au contraire, la surestimer. Une telle approche pourrait potentiellement devenir une énième variante sur le thème de la mauvaise compréhension.

Il n’est pas très difficile de deviner quelles conditions Poutine aimerait voir apparaître dans un «grand accord» conclu avec Trump. Tout d’abord: une levée des sanctions. Ensuite, la fin de la guerre en Syrie selon les termes de la Russie (ce qui inclurait de laisser Assad au pouvoir durant au moins un «intervalle décent»). Troisièmement, la reconnaissance de facto de l’annexion de la Crimée par la Russie et un changement constitutionnel destiné à rendre impuissant le gouvernement de Kiev en accordant un veto pro-russe permanent à la région orientale du Donbass.

Il est toutefois assez difficile de comprendre pourquoi les États-Unis accepteraient d’accorder à la Russie ne serait-ce qu’une fraction de tout cela. Que pourrait donner exactement la Russie aux États-Unis en échange de telles concessions? C’est la question que l’équipe de Trump en charge de la sûreté nationale devrait se poser avant ne serait-ce que d’accepter un appel de courtoisie du Kremlin.

Personne ne conteste que la guerre en Syrie doit cesser, ni que le conflit dans l’est de l’Ukraine doit être résolu. Mais les termes de la paix peuvent et doivent être très différents de ceux que Poutine a en tête. Tout accord qui pacifierait la Syrie au prix du sacrifice de l’Ukraine serait une grave erreur.

Ce que Trump devrait dire à Poutine

Barack Obama a eu raison de dire que la Russie est une puissance bien plus faible que les États-Unis. Le problème est qu’il n’a pas su exploiter cet avantage des États-Unis

 

Barack Obama a eu raison de dire que la Russie est une puissance bien plus faible que les États-Unis. Le problème est qu’il n’a pas su exploiter cet avantage des États-Unis. Au contraire, il a permis à la Russie de jouer de manière très tactique et agressive alors qu’elle n’avait en main qu’un jeu très faible. Trump se vante d’être un grand négociateur. Il devrait donc être en mesure de faire beaucoup mieux. Voici ce qu’il devrait dire à Poutine.

Premièrement, aucune sanction ne pourra être levée tant que les forces armées et agents russes n’auront pas été retirés de l’est de l’Ukraine.

Deuxièmement, c’est aux Ukrainiens, et non à des puissances étrangères, de décider de l’avenir politique de leur pays.

Troisièmement, nous sommes prêts à étudier la possibilité d’un nouveau vote en Crimée compte tenu de la nature quelque peu discutable de sa cession à l’Ukraine à l’époque de Nikita Khrouchtchev, mais des représentants étrangers crédibles devront pouvoir surveiller le vote.

Quatrièmement, nous sommes également prêts à discuter d’un nouveau traité confirmant le statut neutre et non aligné de l’Ukraine, semblable au statut de la Finlande lors de la guerre froide. L’Ukraine renoncerait alors à intégrer l’OTAN et l’UE, ainsi que toute organisation analogue chapeautée par la Russie, comme l’Union douanière eurasiatique. Toutefois, un tel traité devrait inclure des clauses garantissant la souveraineté et la sécurité de l’Ukraine, comme cela avait été le cas avec le traité international de 1839 fixant le statut de la Belgique. Contrairement à Barack Obama, qui n’est pas parvenu à faire respecter les conditions du Mémorandum de Budapest (1994), les clauses de ce traité seraient défendues, si nécessaire, par l’usage de la force.

Cinquièmement, en retour de ces concessions, les États-Unis attendent de la Russie qu’elle participe de manière coopérative à une conférence spéciale des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU afin d’établir une paix durable dans le Nord de l’Afrique et au Moyen-Orient. L’objet de cette conférence ne devrait pas se limiter à la Syrie, mais s’étendre également à d’autres pays de la région touchés par la guerre civile et le terrorisme, notamment l’Irak et la Libye. Cette conférence devrait aborder des questions oubliées depuis que les accords Sykes-Picot, il y a un siècle, ont tracé les frontières du Moyen-Orient d’aujourd’hui, comme la possibilité d’un État kurde indépendant.

Avec une proposition audacieuse de ce type, le gouvernement Trump reprendrait l’initiative, non seulement dans les relations russo-américaines, mais aussi sur la scène internationale, de manière plus générale. Par-dessus tout, cela contrerait les aspirations de Poutine, qui souhaite voir le rétablissement d’une relation bilatérale entre les deux superpuissances d’hier (relation à laquelle la Russie ne peut plus prétendre en dépit de tout son pétrole et de sa puissance militaire). En outre, cela impliquerait dans le problème de la stabilité au Moyen-Orient les deux puissances européennes qui possèdent un intérêt historique dans la région ainsi qu’une puissance asiatique (la Chine) qui dépend de plus en plus de l’énergie du Moyen-Orient.

La question russe en elle-même pourra être réglée un autre jour. Mais en recentrant l’ordre international sur la coopération plutôt que sur les impasses au Conseil de Sécurité, les États-Unis posent enfin la question autrement. La Russie apprendra-t-elle à coopérer avec les autres grandes puissances? Ou continuera-t-elle à se poser en adversaire de l’ordre dans le monde? Cette dernière option est peut-être celle qu’elle choisira. Après tout, un système économique qui préfère voir le prix du baril de pétrole à 100$ plutôt qu’à 50$ trouve sans doute son intérêt dans l’escalade des conflits au Moyen-Orient et dans le nord de l’Afrique (surtout si ces conflits débordent sur les champs de pétrole du Golfe persique).

Cependant, si telle est vraiment la stratégie de la Russie, il est difficile de prévoir durant combien de temps encore Pékin et Moscou vont être en mesure de coopérer au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Pékin a besoin d’une production de pétrole stable et de prix bas, soit exactement l’inverse de ce que recherche la Russie. En raison des récentes tensions avec les États-Unis, la Russie a consenti au programme «One Belt, One Road», qui étend l’influence économique de la Chine en Asie centrale, jadis domaine réservé des Russes. Il y a aussi ici un conflit d’intérêts possible.

Au final, ce n’est pas aux États-Unis de résoudre la question russe. C’est à la Russie elle-même de le faire. Mais en rétablissant la règle de Kissinger (selon laquelle les États-Unis devraient être plus proches de la Russie et de la Chine que les deux pays ne le sont l’un de l’autre), le gouvernement Trump pourrait faire un premier pas important vers la résolution des problèmes géopolitiques que lui a légué le gouvernement de Barack Obama.

Niall Ferguson
Niall Ferguson (1 article)
Niall Ferguson est l’auteur de «Kissinger: 1923-1968: The Idealist», qui a récemment remporté le Arthur Ross Book Prize du Council on Foreign Relations.
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