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«Personne ne s'attendait à ce que "Le Dessous des cartes" dure aussi longtemps»

Ulyces, mis à jour le 29.12.2016 à 13 h 37

L'ethnologue, créateur de l'émission d'Arte qui passionne les téléspectateurs depuis un quart de siècle, est décédé le 28 décembre à l'âge de 69 ans.

Le générique du «Dessous des cartes» (Arte).

Le générique du «Dessous des cartes» (Arte).

À l'été 2014, Julien Cadot et Arthur Scheuer, de notre partenaire Ulyces, rencontraient l'ethnologue Jean-Christophe Victor, créateur de l’émission d'Arte «Le Dessous des cartes», disparu mercredi 28 décembre à l'âge de 69 ans. Nous republions ci-dessous le début de cet entretien, dont la version complète peut être lue sur Ulyces.

Pouvez-vous nous raconter les débuts du «Dessous des cartes»?

C’était au moment de la création de la chaîne Arte, projet franco-allemand initié par Kohl et Mitterrand. Je connaissais de façon indirecte les fondateurs. J’allais beaucoup en Asie à l’époque et j’y vais toujours beaucoup. Ils préparaient trois films sur trois femmes au pouvoir, Benazir Bhutto, Margaret Thatcher et Corazon Aquino, et ils n’arrivaient pas à se mettre en relation avec la présidente des Philippines. Or, je la connaissais personnellement à l’époque. Ils sont venus me demander: «Pourriez-vous obtenir son accord pour un film?»

Je suis retourné aux Philippines, et j’ai demandé à Cory ce qu’elle en pensait. Elle m’a dit: «J’ai trop de problèmes avec la presse américaine, internationale, française. J’accepte à une condition… que ce soit toi qui fasse l’entretien. Comme cela, je suis sûre du sérieux de la démarche.» Je suis revenu avec cette réponse auprès d’Arte. Ils m’ont confié le soin de mener cet entretien, qui était filmé par un réalisateur, et cela a donné deux heures d’émission sur Corazon Aquino. À la suite de cela, ils sont revenus vers moi quelques mois après: «N’auriez-vous pas réfléchi à une façon d’ouvrir une fenêtre un peu sérieuse sur l’état du monde, une approche d’un laboratoire de recherche?»

Je suis un ancien des Affaires étrangères, je ne suis pas journaliste. J’ai pondu un projet qui est devenu «Le Dessous des cartes»: c’est-à-dire faire comprendre, non pas faire savoir. On sait beaucoup de choses, mais on ne sait pas forcément ranger ce qu’on absorbe. L’idée, c’était d’aider les gens à faire du rangement, en s’appuyant sur des cartes de géographie spatialisées et historiques. L’espace et le temps sont deux dimensions extrêmement importantes.

Je voulais montrer des cartes, mais absolument pas apparaître à l’écran. «C’est moi qui écris, prenez un comédien», leur ai-je dit. La structure, la démarche, c’est cela qui m’intéresse, pas ma personne. Ils ne voulaient pas de comédien, ils voulaient que ce soit quelqu’un qui raconte. Comme j’enseignais, nous avons fait quelques essais. Le problème, c’est que je n’étais pas intimidé du tout. C’est ainsi que cela a démarré. Personne ne s’attendait à ce que cela dure aussi longtemps, avec un succès tout à fait raisonnable et un public tout à fait varié à partir d’un objet audiovisuel qui n’existait pas.

L’émission a presque vingt-cinq ans, mais le format, très actuel, ressemble à ce que certaines chaînes proposent maintenant.

C’est vrai.

Comment l’idée du traitement d’un problème complexe en moins de dix minutes vous est-elle venue? C’est courant aujourd’hui, mais à l’époque…

Plusieurs facteurs ont joué. Étant enseignant, je vois bien en combien de paragraphes il faut diviser un cours d’une heure. Deuxièmement –cela n’a rien d’immodeste–, j’écris avec une grande densité de vocabulaire, une syntaxe très resserrée. La concentration, avec cette densité-là, ne tient pas 20 minutes. Elle chute. Nous avons tâtonné, nous nous sommes aperçus que le bon format était autour de 8, 10, 12 minutes. Troisièmement –même si cela n’a pas été le plus important–, la cartographie numérique est chère. Plus on augmentait le temps, plus on augmentait le budget.

Quand nous avons décidé, aux environs de 1994-95, que c’était le format autour duquel il fallait rester, je ne pensais pas du tout être précurseur. Internet n’existait pas. Les supports que nous connaissons aujourd’hui vingt ans plus tard n’étaient pas là. Cela a été possible parce que c’était une chaîne qui n’avait pas de contrainte de publicité. Les 10 minutes de pub, c’était 10 minutes de formation. Avec Arte, nous avons toujours considéré que «Le Dessous des cartes» était une sorte de mission de service public. J’imaginais un petit cours, mais avec un grand amphi de 400.000 personnes.

En termes d’accès à l’information, quelles nouvelles technologies ont le plus apporté au format?

Ce sont deux choses différentes. Il y a d’une part l’accès à la donnée, d’autre part la technologie et le format. Nous avons parlé du format. Sur la technologie, ce qui a le plus changé, c’est l’introduction de la haute définition. Elle a donné aux cartes un grain et une beauté encore supérieurs à ce que nous avions avant. Les cartes d’il y a une dizaine d’années, même plus, sont beaucoup moins belles et détaillés qu’aujourd’hui. L’introduction du 16/9e a été importante aussi. C’est avantageux pour un pays comme l’Autriche, mais un gros problème pour le Chili.

Making-of

Cet entretien avec Jean-Christophe Victor, créateur de l'émission «Le Dessous des cartes», est extrait d'une interview réalisée par Julien Cadot et Arthur Scheuer pour Ulyces. Découvrez également sur le site une interview de Joshua Topolsky, l’homme qui prédit la fin de Twitter.

Il faut composer l’écran différemment. Ce sont deux apports technologiques importants. La photo-satellite animée l’est aussi. Google Earth a apporté quelque chose, mais je ne me sens pas endetté vis-à-vis de Google pour autant. Nous l’utilisons parfois. C’est bien d’avoir des reliefs quand nous expliquons le chargement des glaciers dans l’Himalaya à cause de la fonte, cela permet d’expliquer le phénomène de cuvette. Quand nous expliquons l’opposition millénaire entre la civilisation des Han et la civilisation Sanskrit, c’est bien d’avoir la chaîne de l’Himalaya, et puis l’Inde et la Chine de part et d’autre.

La mise en relief est édifiante, meilleure qu’une carte plate: c’est aussi pédagogique qu’avant, mais c’est plus esthétique. En revanche, nous avons demandé au réalisateur de beaucoup travailler les pictogrammes. Ce qu’on nous offre habituellement comme pictogramme, je trouve cela assez banal. Ils ont fait des avancées, des innovations importantes.

En revanche, il y a des déficits de pédagogie sur les flux, les stocks, les statiques. Ils s’expriment très bien, mais pour expliquer les flux financiers, les transports de population, les traits et les flèches, ce n’est pas très satisfaisant. Il y a un déficit de production. Je me tourne vers les cartographes, pas vers les graphistes de l’émission!

Le principe de l’émission, c’est d’utiliser un matériau presque exclusivement graphique à l’écran, enrichi de données. Pourquoi ce matériau, dans la compréhension du monde, est-il aussi important pour vous?

Ce ne sont pas les cartes qui sont importantes, mais la mise en relation des données. Nous, les Français, sommes extrêmement segmentés dans notre approche. Toute notre formation scolaire et universitaire reste extrêmement verticale. Quand vous travaillez avec des Néerlandais, des Américains, des Anglais, ces derniers ont une approche beaucoup plus horizontale des problématiques.

Ulyces
Ulyces (13 articles)
Magazine consacré au journalisme narratif, qui publie des enquêtes, des grands reportages et des interviews
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