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Pourquoi nous nous sentons obligés de passer une soirée extraordinaire le 31 décembre

Camille Belsoeur et Camille Desmaison-Fernandez, mis à jour le 30.12.2016 à 11 h 08

Le Nouvel An, cette injonction permanente à la fête.

Drink up | Vacant fever via Flickr CC License by

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On a déjà tous fantasmé une soirée du Nouvel An hors du commun. Au lycée, les discussions portaient sur comment organiser une fête avec le plus de monde possible et le maximum d'alcool fort. En mode American Pie. Quelques années plus tard, à la fac, on rêvait d'une nuit au son du DJ le plus branché du moment dans un immense hangar avec 2.000 personnes. Avec les premiers cheveux blancs, on a plus envie d'un week-end dans une capitale européenne dont on ramènera de bons souvenirs avec nos amis, ou une photo (idéalement publiée sur Instagram) d'un repas dans un restaurant trois étoiles. 

Il y a mille manières de fêter le Nouvel an mais, pour beaucoup de gens, c'est la soirée que l'on planifie dès le mois de septembre. Avec cette date fixe, que le monde entier connaît comme une période de fête, la question finit toujours par revenir dans la conversation, parfois avec excitation, parfois avec angoisse: «Et toi, tu fais quoi le 31?»

«Ces moments qui symbolisent le passage du temps nous poussent à la réflexion et donc également à une possible crise. Il est beaucoup plus simple de supporter de tels moments en compagnie que seul, et en faisant la fête au lieu de se perdre dans ses pensées», confiait le sociologue Jörg Stolz au média suisse Migros magazine ce 19 décembre. 

«Pas un choix personnel»

Fêter le passage à la nouvelle année est un acte cérémoniel imposé depuis longtemps par la société. Une manière qu'ont eu les hommes de se rassembler au plus fort de l'hiver, quand le froid mordait et la nuit enveloppait la lueur tremblotante des bougies. 

«Au solstice d’hiver, il y a toujours eu des fêtes, avec le jour qui rallonge. Il  y a toujours eu cette volonté de se regrouper pour fêter la renaissance de la société. Dans la Rome antique par exemple, il y avait beaucoup de jours chômés. Et il fallait les respecter. Les gens qui travaillaient ces jours-là devaient payer une amende qui prenait la forme d’un cochon à céder aux autorités», détaille le sociologue Christophe Moreau, spécialiste des pratiques festives.

La pratique festive est régulée socialement

Christophe Moreau, sociologue

Aujourd'hui, les lumières éclairent les rues des villes sans discontinuer tout l'hiver. Mais la société cherche toujours à se souder en marquant l'année de rites collectifs. 

«Les villes veulent organiser des grands rassemblements. Il y a un enjeu pour les municipalités d’organiser un vivre ensemble, encore plus dans des villes comme Paris après les attentats. La tendance des années 90, c’était de faire la fête chez soi, avec les amis, la famille. Aujourd’hui, il y a un développement de la pratique festive en lieu public», dit Christophe Moreau. 

Concerts, feux d'artifice... Les capitales redoublent de moyens pour attirer les touristes. Car voyager pour fêter la nouvelle année est une pratique de plus en plus répandue. Bars et restaurants l'ont compris aussi, ils peuvent faire partie des organisateurs de soirées exceptionnelles pour ceux qui sont loin de chez eux. L'enjeu économique est de taille, et ils se sont donc appropriés cet événement pour faire leur chiffre, avec des menus souvent uniques à des prix plus hauts que la normale. La ville se fait ainsi plus festive partout. À Paris par exemple, les transports en commun sont ouverts et gratuits toute la nuit. Des fêtards dans les bars à ceux qui se regroupent sur les places, chacun voit la ville changer, ce qui renforce encore l'idée encore que cette nuit n'est pas comme les autres car la fête y est plus visible.

Banalisation de la fête

Dans nos vies, la fête s'est en effet banalisée. De plus en plus de Français font des études supérieures rythmées autant par les partiels que par les soirées estudiantines du jeudi soir, qui s'ajoutent à la traditionnelle sortie du week-end. 

«Je sacralisais à fond le Nouvel An avant mais, maintenant, en tant qu'étudiant, on a tellement l'habitude de se retrouver tout au long de l'année et à n'importe quel moment de la semaine pour faire la fête que ça en perd de sa valeur: si je ne fête pas le réveillon, une fête de la même ampleur peut tout à fait être organisée dans les semaines qui suivent», témoigne Inès, 21 ans. 

Le Nouvel An doit être une nuit qui se distingue du reste, encore plus qu'avant. Pour certains, cela veut dire partir loin. Selon le moteur de recherche HomeToGo, Amsterdam est la destination numéro un en Europe cette année pour aller fêter le Nouvel An. «Oui, j'ai plus tendance à privilégier les plans qui me font découvrir une ville ou un lieu que les plans "grosse fête chez un copain". Ça apporte de la variété», confie Gaël 26 ans et jeune actif.

Ceux qui ne bougent pas veulent aussi une soirée différente de d'habitude. «Je m'attends à une ambiance Guépard de Visconti si je reste à Paris, avec dîner aux chandelles, nourriture folle, mes potes veulent cuisiner des anguilles et des ortolans, et tenues travaillées», dit Laure-Céleste, 23 ans. Pour Maximilien, étudiant, ça n’est pas tant une question de lieu, «mais plutôt une question d’heure. Une teuf qui finit à deux heures ce n'est pas la même chose qu’une fête qui finit à neuf heures.» 

«Ce qui apparaît, c'est l'ennui. On s'ennuie dans les soirées. Autrefois les fêtes avaient lieu tous les trois mois. Maintenant, c’est tous les weekends. La recherche d'une fête différente, mais aussi de l’ivresse, vient combler un vide», note le sociologue Christophe Moreau.

Cette volonté d'un 31 décembre peu banal s'inscrit depuis longtemps dans l'acte cérémoniel du passage à la nouvelle année, mais aussi donc dans la volonté de s'extraire de notre vie de tous les jours.

«C'est l'enfer le métro à minuit»

Mais nous recherchons l'ivresse, nous n'échappons pas à la pression invisible de la société. L'injonction à la fête, cette obligation de «faire quelque chose» au Nouvel An pèse de plus en plus. Celui qui reste seul, n'a rien à faire, ne vit pas un moment particulier est un loser que l'on veut sauver. 

«Faire la fête au Nouvel an ce n’est pas un choix personnel, c’est d’abord lié à des normes sociales. La pratique festive est régulée socialement. On a besoin de se montrer sur les réseaux sociaux, mais aussi de se retrouver avec les autres dans la vie réelle. La fête c’est nouer des relations fortes, amicales mais aussi sexuelles», analyse Christophe Moreau. 

Gaël, qui habite lui, confie lui son anxiété du vide. «La seule fois où je n'avais aucun plan pour le Nouvel An, ça m'a stressé. J'aime bien faire un truc qui sort de l'ordinaire.» Chez certaines personnes, la pression de la fête est poussée à l'extrême, au point qu'elles se rendent à toutes les soirées auxquelles elles sont invitées, quitte à être en transit entre deux appartements quand sonnent les douze coups de minuit. C'est ce qui est arrivé à Laure-Céleste. Après un dîner qui s’éternise, elle décide de se rendre vite à la première soirée où elle avait promis de faire un tour. Résultat: elle se retrouve à fêter le passage à la nouvelle année dans le métro.

«C’est l’enfer le métro à minuit. Plein d'alcool renversé par terre, les gens obscènes, plus aucune limite. Affreux. J'avais envie de disparaître». Pour finir par arriver à une soirée qui ne lui plaît pas du tout. Après deux autres tentatives chez des amis, c’est l’abandon. «J’ai entièrement subi ce nouvel an, je me suis sentie un peu obligée de tout.»

«Ça devient factice»

Finalement, le Nouvel An, c’est une soirée comme les autres. On espère toujours qu’un miracle aura lieu entre 23h59 et 00h00, mais c’est souvent la même chose. «Il faut absolument être heureux, ça devient factice», dit Bertrand, 44 ans. Et plus le temps passe, moins on mise tous ses espoirs pour se divertir sur cette date fatidique. «Quand j'étais jeune, il y a avait de la concurrence pour savoir qui allait rameuter le plus de monde à sa soirée», note Valérie, 49 ans. Avec le temps, elle s'est bien rendue compte que «même si c'est sympa d'avoir une soirée qui sort de l'ordinaire», rien de mieux que se recentrer sur ses amis de longue date, ou sa famille. Là où Bertrand préfère désormais une soirée en (très) petit comité, avec sa concubine, Valérie fêtera la nouvelle année avec un seul couple d'amis.  

Si on ne cherche pas à faire la soirée du siècle, on est jamais déçu

Basile, 26 ans

Pour ne plus être déçu, certains font le choix de ne plus prendre de risques. Ils boudent les soirées trop préparées, et préfèrent les rassemblements spontanés. «Je préfère recevoir un coup de téléphone la veille au soir, voire le jour-même», explique Bertrand. Et pour Basile, installé en Polynésie, si «on ne cherche pas à faire la soirée du siècle, on n'est jamais déçu». Même chose pour Maximilien: «J’essaie de voir le Nouvel An comme une soirée normale depuis quelques années, et ça me réussit plutôt bien, puisque mes trois derniers réveillons, c’était le feu»

Dans les dernières heures de l'année 2015, notre chroniqueuse Nadia Daam écrivait sur Slate.fr sa haine des festivités du 31 décembre. Et concluait sur le sentiment de liberté que lui procurait une soirée sans obligation:

«Choisir de passer le Nouvel An chez soi, seul, ou avec une toute poignée d'amis, devant une série, ou un film même moyen, un repas ordinaire et éventuellement, pousser le symbole jusqu'à se coucher avant minuit, peut avoir quelque chose de vaguement glauque et peu ambitieux en termes de présage pour l'année à venir. Mais ça a le mérite de n'obéir à aucune injonction et ça n'empêche pas de nous souhaiter le meilleur. Et surtout la santé.»

Pensez-y si vous vous retrouvez sur le dancefloor à cinq heures du matin, du champagne plein les chaussures. Mais, peut-être qu'après avoir lu cet article, vous aurez fait en sorte de ne pas connaître ça.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (127 articles)
Journaliste
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