Histoire

De ses racines ottomanes à la Shoah, Michèle Sarde rompt le silence familial

Ariane Bonzon, mis à jour le 01.01.2017 à 18 h 03

Dans «Revenir du silence», la romancière et essayiste reconstitue d'une plume sensible le parcours de sa famille, issue de la méconnue tribu des Séfarades de l'Empire ottoman.

Photo de Michèle Sarde enfant. Tous droits réservés.

Photo de Michèle Sarde enfant. Tous droits réservés.

Le réveillon du 31 décembre 1944 fut euphorique. Paris avait été libéré, au mois d’août précédent. Jenny, Jacques et leur petite Michou venaient de réintégrer leur appartement parisien.   

Alors cette nuit de la Saint-Sylvestre, c’est la grande fiesta au 8, rue César-Franck. Restrictions alimentaires obligent, Jenny et Jacques se sont chargés du foie gras qui se vendait sans ticket comme tous les produits de luxe. Un des convives est arrivé avec une caisse: il «connaissait un type qui connaissait un type qui travaillait dans le champagne». Un autre s’est procuré des huîtres. Un troisième des volailles. «Le Système D, quoi».

Les beaux aviateurs anglais et américains pressentis avaient dû décliner l’invitation. Ils étaient allés «se faire trouer la peau dans les Ardennes pour que l’ennemi n’ouvre pas de brèche et ne reprenne pas Paris». Mais il n'était pas question de se passer d'Américains à table. On finit par dénicher de «gros paysans de l’Ouest. Un peu rustres (…) Ils ont bu du champagne à flot. Ils étaient complètement abrutis», se souvient Jenny.

Les grands absents qui ne reviendront jamais

La bande des Béhar, Janovski, Franck, celle d’avant-guerre était là, qui avait commencé à se reconstituer. Certes, Lily s’était abstenue: ni son mari ni sa famille n’étaient encore rentrés d’Auschwitz. Certains des copains avaient bien hésité: ne fallait-il pas attendre le retour des déportés? Mais le désir, le besoin même, de faire la fête, l’avait emporté. Et puis personne ne savait qu’ils ne reviendraient jamais….

Les convives de la rue César-Franck ont bien fait de ne pas remettre à plus tard. Ce 31 décembre 1944 marque un avant et un après. Il faudra près de 70 ans à Michèle Sarde, l’écrivaine et essayiste en laquelle la petite Michou s’est transformée, pour briser la chape de silence qui va à partir de cette date recouvrir l’indicible et l’inaudible. 

«Michou» et ses parents

Conformément au désir des nazis, les déportés se sont évanouis dans la nuit et le brouillard, sans laisser de traces

Michèle Sarde

«Il était "indélicat" voire "indécent" d’évoquer le sujet de la déportation pour cause raciale (…) Conformément au désir des nazis les déportés se sont évanouis dans la nuit et le brouillard, sans laisser de traces», écrit-elle dans un formidable roman, Revenir du silence (Julliard, 2016), qui raconte son histoire familiale.   

La folie, le déni ou l’assimilation totale

Pas de funérailles même symboliques, ni de cérémonies pour les disparus. C’est elle, la romancière, qui en dressera la première la liste: cousins ou amis (Pepo Benveniste, Marc Amon...), «ombres affamées de sépulture errant aux confins de ces années terribles». Ses deux parents, Jenny et Jacques, tentent de survivre au naufrage. Car il apparaît vite que Marie Jerusalmi et Moïse Benrey, les grands-parents de la petite fille, ne reviendront pas non plus.

Tandis que son mari s’enfonce peu à peu dans le déni, puis dans la folie, Jenny adopte une toute autre stratégie. Leur fille devra réaliser ce que ses parents ne peuvent plus réussir: l’assimilation totale. Ecole Victor Duruy, leçon particulière de catéchisme, baptême, communion… Tout est bon pour faire de la petite «israélite d’origine ottomane» une bonne petite catholique française.

Michou à Victor Duruy 

La démarche est d’une violence psychique inouïe, ainsi que le lecteur le découvrira. Certes, Jenny avait tenu sa promesse à son propre égard, se teindre en blonde si elle «survivait», mais ensuite toute son énergie va se cristalliser sur Michou, avec un but unique: que l’enfant échappe à la «malédiction».

Jenny en blonde

Ma mère était devenue, j’étais devenue, une juive du silence

Michèle Sarde

A l’image de ses ancêtres, les fiers Benveniste de l’Espagne des rois catholiques, qui pour moitiée étaient devenus des «conversos», ces nouveaux chrétiens traqués par l’Inquisition, «ma mère s’était "marranisée" tout en gardant au cœur sa fidélité à la tribu perdue. Elle était devenue, j’étais devenue, une juive du silence».

Les Benveniste

Salonique, la terre de ses ancêtres

En 2000, Michèle Sarde donne une conférence à l’université de Thessalonique lorsqu’elle prend soudain conscience qu’elle est en train de fouler la terre de ses ancêtres ottomans. C’est le déclic. La romancière se transforme en une «arpenteuse de la mémoire»; «Antigone se substitue à Eurydice». L’enquête sera longue, précise, fouillée, rigoureuse aussi. 

De son côté, avant de mourir en 2005, Jenny, la mère de l’auteur, remplit un gros cahier d’écolier dans lequel elle décrit, enfin, le parcours de la famille. Puis elle accepte de revenir sur tel ou tel point, devant un magnétophone. Vérifications faites, confie aujourd’hui Michèle Sarde à propos du contenu de cet entretien avec sa mère, «Jenny ne s’est pas beaucoup trompée». 

 Jenny à Paris en 1924

De ce récit aux tréfonds de la mémoire familiale, longtemps interdite de cité, naîtra donc une trilogie consacrée à cette tribu séfarade, installée quatre siècles durant en terre musulmane avec leur religion et leur langue. Revenir du silence en constitue le premier tome. Michèle Sarde a reconstitué l’exil de Salonique, où s’étaient réfugiés les ancêtres juifs fuyant l’Espagne, l’installation à Paris en 1921, et l’assimilation réussie dans la France des années trente. Le texte est fluide, les anecdotes foisonnantes, les caractères riches et sur fond de tragédie, les pointes d’humour ne manquent pas non plus.

 La coupelle ottomane, le viatique de Salonique

Tout en délicatesse, l’auteur pose aussi la question de l’intégration et de l’assimilation, de la transmission et de la résilience. Sans donner de leçon à quiconque, Michèle Sarde, qui vit entre la France et le Chili après avoir longuement résidé aux Etats-Unis, apporte sa pierre, son témoignage, à la réflexion qui agite la société française.    

Car comme souvent dans ses ouvrages, l’originalité de cette écrivaine réside dans sa capacité à mêler savoir, réflexion et vécu. A la différence de ses autres livres, en revanche, cette démarche littéraire offre à la petite Michou devenue grande une nouvelle liberté,  celle d’un récit familial assumé. Soit une réappropriation de l'histoire familiale et de ses symboles. L’un d’eux n’est autre qu’un objet délicatement ciselé, une coupelle ottomane, destinée à contenir de la confiture de rose, transmise de génération en génération, d’exil en exil.

La coupelle ottomane

 

«Vous voulez la voir?» me demande Michèle Sarde alors que j'évoque le viatique de Salonique durant l’interview dans son appartement parisien. J’acquiesce. La romancière sort la coupelle d'un placard et la pose sur la table. Nous la regardons un long moment, en silence. Comme espérant découvrir l'ultime secret de cet objet d'argent terni, qui a survécu aux cataclysmes successifs de l’histoire majuscule et minuscule de la tribu méconnue des Séfarades de l’Empire ottoman. Et dont l’écrivaine est désormais la dépositaire.

 

Revenir du silence, éditions Julliard, 416 p., 21,50€

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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