Culture

Comme leur pays, les musiciens américains sont devenus moins joyeux

Brice Miclet, mis à jour le 01.01.2017 à 16 h 01

En 2016, «Happy» a laissé place au triomphe du «To Pimp a Butterfly» de Kendrick Lamar, «Blurred Lines» à «Formation» de Beyoncé. L'actualité a été lourde, et la musique américaine s'en est fait l'écho. Durablement?

Beyoncé au Superbowl 2016 à Santa Clara (Californie). TIMOTHY A. CLARY / AFP.

Beyoncé au Superbowl 2016 à Santa Clara (Californie). TIMOTHY A. CLARY / AFP.

2013 avait eu «Blurred Lines» de Robin Thicke. 2014 «Happy» de Pharrell Williams. 2015 «Uptown Funk» de Bruno Mars. Des odes à l'hédonisme, des hymnes naïfs, des tubes planétaires se voulant universels et positifs. Mais il semblerait que 2016 n'ait pas eu envie de rire. En tout cas, moins que ces autres années.

Peut-on mesurer à quel point l'actualité influe le contenu de la musique son propos? Ce qui est certain, c'est que le 31 décembre 2015, Trump a déjà commencé à déverser son torrent d'immondices sur l'actualité, une partie des populations noires américaines scande «Black Lives Matter» plus que jamais et des attaques terroristes partout dans le monde viennent assombrir le climat ambiant. L'année qui va suivre sera musicalement forte.

Bisounours contre Black Panthers

Un moment musical vient annoncer la couleur de cette nouvelle année 2016, et surtout, illustre le cap qui s'apprête à être franchi en 2016. Lors du cinquantième Super Bowl, le 7 février, le fameux show de la mi-temps s'ouvre sur le groupe Coldplay, qui, dans une performance bien Bisounours et au niveau musical douteux digne d'une cérémonie d'ouverture de Coupe du Monde de football, fait jouer de faux violonistes et danser une troupe d'enfants sur son titre «Paradise». Gênant. Bruno Mars vient ensuite interpréter «Uptown Funk», hit de l'année passée, toujours efficace. Mais ce que retiendra l'Amérique, c'est l'arrivée de Beyoncé. Avec une troupe de danseuses «déguisées» en Black Panthers, elle lance son titre «Formation», sorti la veille.


Un titre parlant, débutant, dans sa version studio, par une voix se demandant: «What happened at the New Orleans?» Le clip enchaîne sur des images de Queen B juchée sur une voiture de police submergée par les inondations, puis la montre en domestique dans une maison bourgeoise. On y voit l'inscription «Stop shooting us», une pochette où les cheveux de la chanteuse sont le principal sujet, des policiers barrant la route à un enfant noir. A la fin du show du Super Bowl, l'une des danseuses de Beyoncé posera sur Instagram avec une pancarte «Justice 4 Mario Woods», en honneur à un jeune homme mort sous les balles des forces de l'ordre un mois auparavant. La sortie du single et la performance au Superbowl divisent. Le message anti-police et les références aux Black Panthers sont plus clivants que les sourires et les tours sur lui-même de Chris Martin.

L’œuf ou la poule

Quelques jours plus tard naîtra même le mouvement Boycott Beyoncé, mené par Patrick D. Hampton de l'Urban Youth Ministry, qui déclare à Fox News:

«Je suis fatigué de Black Lives Matter. Je suis fatigué des New Black Panthers. Je suis fatigué de voir des femmes noires twerker à la télévision. Je suis fatigué des divisions raciales. Je travaille dans un quartier défavorisé avec des adolescents. Il y a une semaine, mon mentor a été abattu dans la rue non pas par un policier, pas par un homme blanc, pas par l'industrie pénitentiaire, pas par un système dirigé par les blancs. Il a été abattu par un membre noir d'un gang rival.»

Le débat est lancé et jette la musique de 2016 dans le grand bain de l'actualité, influencée par elle, cherchant son rôle. Beyoncé, quoi que l'on pense d'elle, a rompu la tradition voulant que le Super Bowl soit un échappatoire au monde morose.

La tendance d'un artiste, qui plus est un artiste figurant parmi les plus gros vendeurs du monde, à imprégner sa musique d'un message politique est difficile à juger. Imbibe-t-il son art d'un propos sincère? Surfe-t-il sur l'actualité pour rendre sa musique parlante et vendeuse? C'est l'énigme de l’œuf ou la poule. Mais l'effet est le même, peu importe la démarche. Beyoncé, souvent présentée comme la patronne pop américaine, a ouvert une voie. Une semaine plus tard, Kendrick Lamar, alors le rappeur le plus en vue, se présente en prisonnier menotté sur la scène des Grammy Awards. Son album, To Pimp A Butterfly, habité par l'injustice sociale, les luttes raciales et les discriminations, lui permet d'être l'artiste le plus primé de cette édition. Bref, l'année commence fort.

La mort sur tablette

Les exemples qui vont suivre durant l'année sont nombreux, et ça ne sont pas les succès de Justin Bieber, Sia ou Adele qui vont réajuster la balance vers plus de légèreté. D'autant que Donald Trump grimpe dans les sondages et que les attentats frappent Bruxelles, Orlando et Nice. Le bonheur est-il encore vendeur? Le R&B sauce 2016 est emmené par un Drake en plein doute, que ce soit avec Rihanna dans «Work», théâtre d'une dispute conjugale, dans «Hotline Bling» et sa relation à distance déchirante, ou dans «One Dance», pas beaucoup plus joyeux. Les autres grands noms comme Kanye West, The Weekend ou Frank Ocean n'ont pas non plus l'air de se réjouir dans leurs albums respectifs, dans des délires plus arty. Et quand on regarde la liste du Hot 100, qui classe les singles les plus vendus de chaque semaine aux USA, pas de trace d'un équivalent au «Happy» de Pharrell Williams.

Les luttes contre les inégalités raciales n'ont pas connu tel écho aux Etats-Unis depuis le procès d'OJ Simpson en 1994, et forcément, les artistes s'en inspirent. Certes, D'Angelo, dans son album de 2014 Black Messiah, avait été l'un des premiers à s'imprégner de Black Lives Matter, notamment sur le titre «The Charade», ça n'est pas nouveau. Mais au point de placardiser l'hédonisme? On trouvera bien des chansons légères, des délires hip-hop audacieux, des chansons pop sirupeuses, débiles, drôles, du rock sans cerveau et des mélodies salaces en 2016. Mais la tendance est là.


La défaite de la pop culture?

Black Lives Matter a changé la musique de cette année, mais Trump aussi. En octobre, un mois avant son élection, le projet 30 Days, 30 Songs est lancé. Une chanson anti-Trump par jour est publiée, signée d'artistes connus ou moins connus. Face à l'engouement, il se transforme en 30 Days, 40 Songs, puis en 30 Days, 50 Songs. Franz Ferdinand, Thao Nguyen, Moby, R.E.M., Lila Downs, Sun Kil Moon, Andrew Bird ou encore Local Natives donnent de leur voix pour tenter de finir l'année un peu mieux qu'elle n'a commencé. Peine perdue.

Cinq jour après l'élection, le groupe hip-hop mythique A Tribe Called Quest revient après dix-huit ans d'absence en studio. La moitié du duo, Phife, est décédé en mars, mais We Got It From Here... Thank 4 Your Service sort tout de même avec le titre «We The People» en fer de lance. A Tribe Called Quest y rappe le climat ambiant, les noirs, les pauvres, les Mexicains, les homosexuels et les musulmans blâmés ou pris pour cible par toute une partie de l'Amérique à grand coup de bulletins dans les urnes.


En contemplant dans le rétro cette année 2016, on a tout de même l'impression d'avoir assisté à 365 jours musicaux spéciaux, radicalement différents des 1095 précédents. Et même si les problèmes entre la police et certaines populations noires américaines ne sont en rien réglés, même si la menace terroriste plane toujours et si certains présentent l'élection de Trump comme une défaite de la pop culture américaine, qui très majoritairement a lutté contre son futur président, cela faisait longtemps que l'actualité n'avait pas autant imprégné l'actualité musicale. Pour savoir si on a assisté à un vrai tournant, il faudra scruter 2017.

Brice Miclet
Brice Miclet (38 articles)
Journaliste
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