Double X

L'homme parfait selon Marie Claire est un gros beauf

Judith Duportail, mis à jour le 28.12.2016 à 17 h 19

Le magazine féminin a republié un recueil de témoignages d'hommes qui dressent le portrait de la «femme parfaite». Le résultat est une collection de clichés.

Une couverture de Marie Claire en 1954

Une couverture de Marie Claire en 1954

Êtes-vous un beau ficus? Un rosier grimpant? Une glycine qui s’étale lestement sur une verrière entourée de vos centaine d’amies les abeilles? Non? Et bien, vous n’êtes pas une femme parfaite. Oui oui, car une femme parfaite, c’est avant tout «une belle plante saine» selon Marie Claire, qui publie la définition de «la femme parfaite selon les hommes». Enfin «les hommes», six hommes: un écrivain, un chirurgien esthétique, un directeur d’agence de communication, un «associé», un créateur de parfums, un créateur de réseau social inconnu. Pourquoi leur donner la parole à eux, précisément? Qui sont-ils? Pourquoi donner le nom de leur agence de communication ou le titre de leur livre? Le mystère reste entier. Contactée, la rédaction de Marie Claire n’a pas donné suite à nos sollicitations. «Ces hommes correspondent au profil de la cible du magazine, note Alexie Geers, sociologue et auteure d’une thèse sur Marie Claire. Des femmes aisées âgées d’une quarantaine d’années.»

Chacun des hommes interrogés décrit donc par le menu sa vision de la femme idéale. Et c’est parti pour le festival. D’injonctions contradictoires: «Fine et pulpeuse»; «Elle a des beaux seins, pas trop gros, pas trop petits, et pas de gras sur les hanches. Elle est musclée là où il faut»; «Elle peut passer du temps chez le coiffeur, quand elle en sortira, elle sera parfaitement naturelle»; «Elle a un cul rebondi, ni gros ni gras». Ou de sexisme assumé: «Elle est assez grande, pas trop parce que je veux dominer la situation». De clichés racistes: «Elle porte (...) des anneaux de gitane, en or aussi, pas trop grands. C'est une beauté sauvage»; «les yeux d'une Orientale». D'étalage de noms de marques: «Elle porte une robe du soir longue style Elie Saab (...) avec sa parure de diamants Harry Winston.» D'injonctions: «Elle sourit tout le temps; et même quand elle ne sourit pas, sa bouche fine donne l'impression de sourire»«Elle assume totalement son vécu, elle a autre chose à donner»; «Elle est incroyablement vivante»; «C’est une princesse».  

Les femmes, ces corps

L’accumulation de témoignages au style direct accentue l’aspect à la fois normatif et contradictoire de l’article. Mais les hommes interrogés sont presque tous d’accord sur un point: quel que soit leur âge, la femme parfaite a souvent dix ans de moins. 

Admettons que nous avons tous dans un coin de notre tête des fantasmes d’hommes ou de femmes idéales. Mais pourquoi imposer ces fantasmes réducteurs aux lectrices? Pour leur rappeler combien elles en sont loin? Et dans l’article, pas pas un traître mot sur la personnalité de ladite femme parfaite: ses passions, son travail, son humour... Le message adressé à nous les femmes semble limpide: nous ne sommes que des corps. 

L’article est initialement paru dans le magazine en février 2009, «dans le cadre du dossier “C'est quoi une belle femme ?”» et semble avoir été republié sur son site ce mardi, entraînant une pluie de critiques sur Twitter:

Le fait que cet article ait été jugé republiable tel quel six ans après est déjà une information en soi, note Alexie Geers: «Cela montre que l’article s’appuie sur une normativité bien plus ancienne et toujours d’actualité.» 

Que donnerait cet article s'il parlait des hommes? On eu envie d'imaginer l’homme parfait selon Marie Claire, en 2009 ou en 2016. Pour mieux faire comprendre encore à ces hommes le ridicule de leurs témoignages.

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«Il se situe quelque part entre Jude Law et Johnny Depp, entre Nicolas Sarkozy et Jean-Luc Mélenchon, entre la poire et le fromage. Sur son visage, quelque balafres (il assume totalement son vécu, il a autre chose à donner), ni trop grosses, ni trop fines. Ses implants sont parfaitement incisés sur son crâne. Il peut passer du temps au sein de la clinique de Jérôme Cahuzac, mais quand il sortira, il sera parfaitement naturel. S'il fait du botox, il ne me le dit pas.

Sa silhouette est carrée et imposante, il incarne la virilité, mais tout en légèreté. Il ne ressemble pas à un vigile de supermarché ou un rugbyman non plus! Il a infiniment plus de classe. Du muscle sans être musclé. De son corps dégage de la vitalité, de l'énergie, il a la peau saine, les articulations souples, le poil soyeux, la truffe toujours humide. Sur son omoplate, un tatouage de cinq fruits et légumes différents. Il n'oublie jamais de les consommer chaque jour. L'homme parfait sait prendre soin de lui.

Côté bijou, une simple Rolex, évidemment, passé 50 ans. Un bracelet en cuir tressé au poignet droit. Un os dans le nez pour souligner son côté sauvage, envoûtant. Je l'adore dans son jean favori, ni trop moulant, ni trop ample, ni trop bleu, ni trop noir, ni trop foncé, ni trop clair, ni trop repassé, ni trop froissé, ni trop présent, ni trop absent.»

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Cet homme n'existe pas. Très chers messieurs interrogés, au nom de toutes les femmes, réalisez enfin que vos fantasmes sont réducteurs, qu'ils sont à l'image de femmes que l'on ne voit qu'en feuilletant les pages de papier glacé de Marie Claire (magazine qui a pourtant essayé de ne pas montrer que des mannequins photoshoppés). Comprenez-le, ces femmes n'existeront jamais. Et nous, les femmes qui existent, vous méprisons.

Judith Duportail
Judith Duportail (5 articles)
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