France

La droite dit aimer Séguin, mais il ne gagnera pas la présidentielle

Jérémy Collado, mis à jour le 08.01.2017 à 11 h 47

François Fillon se revendique de Philippe Séguin, homme d'ordre et farouche opposant au traité de Maastricht disparu il y a pile sept ans. Mais l'ancien premier président de la Cour des Comptes se serait-il reconnu dans le programme austéritaire du candidat de la droite en 2017?

François Fillon et Philippe Séguin, le 13 mars 2001 à Paris. THOMAS COEX / AFP.

François Fillon et Philippe Séguin, le 13 mars 2001 à Paris. THOMAS COEX / AFP.

C'est une histoire d'héritage et de transmission comme seules la religion et la politique savent en produire. Henri Guaino, qui se défend pourtant d'être le «gardien du Temple» du séguinisme, participa à la jonction entre Philippe Séguin et le patron droitier des Hauts-de-Seine, Charles Pasqua. Il fait désormais figure de légataire officiel du député-maire d'Épinal, disparu il y a pile sept ans, le 7 janvier 2010. Or, dans son esprit, la victoire à la primaire et le programme libéral de François Fillon signent la seconde mort de Philippe Séguin, dont le candidat de la droite fut lui aussi proche.

«A-t-il jamais été séguiniste? A-t-il jamais partagé réellement les grands combats politiques de Philippe Séguin?», s'interroge à haute voix le député LR des Yvelines et ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy devant un croissant et un double expresso, place du Palais-Bourbon. «Mais, comme les morts ne parlent pas –en l’occurrence, il vaut mieux–, la seule question qui vaille est: y'a-t-il le moindre rapport entre ces combats et le programme économique et social de François Fillon aujourd’hui?»

Réponse d'Henri Guaino: non. Avant d'ajouter:

«Je veux quand même au moins rappeler qu’en 1995, François Fillon n’était pas du côté de ceux qui, comme Philippe Séguin et moi, se battaient pour un programme de réduction de la fracture sociale et une “autre politique” aux côtés de Jacques Chirac, mais du côté de ceux qui prétendaient appartenir au “cercle de la raison”.»

«Contresens»

À l'époque, François Fillon, alors ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, avait choisi le Premier ministre Édouard Balladur, provoquant l'ire de son mentor. La fracture est la même aujourd'hui, entre une droite minoritaire qui affirme vouloir tenter de poursuivre l'oeuvre du Général de Gaulle, et une droite victorieuse sur la ligne économique libérale que défend François Fillon aujourd'hui.

Réforme de l'Assurance-maladie, suppression de la durée légale du travail, augmentation de la TVA de deux points, réduction drastique du nombre de postes de fonctionnaires, dégressivité des allocations chômage... Il n'en fallait pas plus pour que l'ancienne plume de Nicolas Sarkozy dénonce une «purge» jamais connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et compare le programme de l'ancien Premier ministre –avec lequel il n'était déjà pas d'accord sur la politique économique à conduire du temps du quinquennat précédent– à celui de Pierre Laval dans les années 1930:

«La politique économique promise par Fillon est bien une politique déflationniste qui vise à rétablir les comptes publiques en dégradant ceux des ménages. On peut justifier la politique de Barre à la fin des années 1970 car celle-ci était mise en place après les Trente Glorieuses: nous sortions d'une époque prospère et l'inflation était galopante, la part des profits dans le revenu national s’était effondrée. La politique proposée aujourd’hui est un contresens semblable à celui de 1935.»

Dupont-Aignan au bazooka

Même son de cloche du côté de Nicolas Dupont-Aignan, candidat souverainiste à la présidentielle, qui fut secrétaire du RPR aux fédérations en 1998, lorsque Philippe Séguin dirigeait alors le parti gaulliste: «La solution Fillon ne marche pas!», «Le programme de François Fillon est fou», «François Fillon est une imposture gaulliste... NDA dézingue au bazooka celui que certains médias présentent comme un gaulliste social, sans réellement donner du contenu à cette désignation flatteuse à droite.

«J'entends qu'on va détruire la Sécurité sociale, une grande œuvre gaulliste», dénonçait le député de l'Essonne à la Mutualité, début décembre, après la victoire de François Fillon à la primaire. «Nicolas Sarkozy n'avait pas osé démanteler la Sécurité sociale, la privatiser. François Fillon le prépare...». Avant de conclure: «On peut redresser le pays sans faire souffrir les Français, sans démanteler l'héritage du conseil national de la Résistance, c'est ça l'enjeu!»

Gaulliste devant l'Éternel, pied-noir colérique peu enclin à produire des troupes en ordre de marche, Philippe Séguin a tout de même fait des adeptes qui défendent aujourd'hui sa vision. Et se veulent les héritiers d'une doctrine et d'une posture qui a peu à peu disparu depuis que Jacques Chirac a accédé au pouvoir puis n'a pas démissionné après le référendum raté de 2005. Le séguinisme, c'est un certain attachement au modèle social français. C'est l'ordre plus la générosité. C'est l'idée que la politique, si elle veut, peut changer les choses. C'est enfin savoir dire non. S'opposer pour rester fidèle à soi-même et aux valeurs de la France. Une France qu'il voulait forte, républicaine, laïque. Humaniste, mais lucide sur les questions de son temps. Une France indépendante et fière qui ne trouvait son salut ni dans les partis, ni dans la société civile, mais bien dans une certaine idée de l'État.

«Le séguinisme, comme le gaullisme d’ailleurs, n'est pas un catéchisme», prévient encore Henri Guaino. «Aujourd’hui tout le monde l’encense, alors qu’il fut bien abandonné par les uns et les autres», complétait Nicolas Dupont-Aignan après le décès de celui qui était devenu premier président de la Cour des Comptes. Et donc chargé de veiller à la bonne tenue des deniers publics... «Il était trop grand pour la vie politique de notre pays. Il était attaché à l’essentiel: la Nation, l’Etat. Il détestait le show-biz, écrivait ses discours lui-même. Il n’acceptait aucun compromis. Tout le contraire d’un politicien», grinçait encore Dupont-Aignan.

Séduire les classes populaires

Fils d'une institutrice et pupille de la Nation (son père est mort pour la France à 23 ans), Philippe Séguin pensait que l'État avait un rôle important à jouer dans l'économie et la société. Mais avait appliqué le programme de Jacques Chirac en 1986, en supprimant notamment l'autorisation administrative de licenciement. «Il avait une fibre sociale affirmée, il avait du respect pour le service public et la fonction publique. Et il disait que "le principal problème du mouvement gaulliste, c’est de résister à sa droitisation..."», ajoute Henri Guaino, justifiant ainsi les contradictions d'un homme dont il est difficile de savoir ce qu'il aurait pensé du contexte français actuel.

Philippe Séguin dénonçait le traité de Maastricht. Il abhorrait la technocratie et finançait, à grand coups d'emprunts, ses projets pour sa ville d'Épinal. Il défendait un RPR au programme droitier qui ne laissait que peu de place au Front national, et s'était allié à Charles Pasqua pour mieux marquer son désaccord avec Jacques Chirac. Qu'aurait-il pensé du «totalitarisme islamique», sujet sur lequel François Fillon a écrit un livre qui a véritablement fait décoller sa campagne? Difficile à dire. Il n'empêche: «Il était pour l’assimilation et contre le communautarisme mais il était comme Albert Camus: il avait vécu son enfance en Tunisie avec des camarades de toutes origines et de toutes confessions, de son départ il avait gardé une blessure mais nulle rancoeur», se remémore Henri Guaino, qui voit dans François Fillon «la revanche d’une certaine droite qui se sent brimée depuis longtemps»:

«Cette droite pense que la France est depuis la Libération un pays quasiment communiste et que De Gaulle, au fond, était collectiviste. Elle rêve de prendre sa revanche sur le Front populaire et sur le Conseil national de la résistance, et même sur le gaullisme, comme, au XIXe siècle, une autre droite rêvait de prendre sa revanche sur la Révolution. Le contraire de ce que Philppe Séguin a cherché à incarner durant toute sa carrière politique, lui qui resta fidèle toute sa vie au petit enfant pauvre de Tunis qui continuait de vivre en lui.»

Le député des Vosges reste dans les mémoires plus pour sa posture que pour son action. Mais sur l'évolution de la construction européenne ou le «Munich social», les combats séguinistes ont donné raison à son auteur. Et si l'héritage de Philippe Séguin était plutôt un défi pour François Fillon, qui avait installé son portrait dans son QG de campagne? Celui d'incarner une droite ferme mais généreuse. Républicaine mais soucieuse de préserver des équilibres collectifs. Rigoureuse sur la gestion de l'argent public mais assez étatiste pour préserver des effectifs policiers indispensables en temps de guerre.

L'ancien Premier ministre, qui a réuni un électorat provincial, plutôt aisé et âgé, ne parviendra à remporter l'élection présidentielle qu'à deux conditions: séduire des classes populaires qui ont subi les effets négatifs de la mondialisation et, comme le défendait Philippe Séguin, veulent être protégés d'une crise qui les a secoués, à la fois socialement et culturellement. Mais aussi s'élever au rang de chef d'État honnête et droit, capable d'incarner l'ordre républicain au coeur d'une Europe où les flux migratoires, la menace terroriste et les conséquences de la crise de 2008-2009 bouleversent tous les équilibres politiques. Il ne tient qu'à lui de s'inspirer désormais de la devise séguiniste: État, nation, République. Au début de son livre Faire, il écrivait: «J’entends encore Philippe Séguin citer une phrase de Démosthène: “Je préfère les paroles qui sauvent aux paroles qui plaisent”».

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte