Culture

Grâce à Carrie Fisher, nous n'oublierons ni la princesse Leia ni la générale Organa

Vincent Manilève et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 27.12.2016 à 23 h 11

L'actrice est décédée à l'âge de 60 ans, un an après son retour dans la saga avec «The Force Awakens» et quelques jours à peine après sa recréation virtuelle dans «Rogue One».

Carrie Fisher dans le rôle de Leia Organa, dans Star Wars: A New Hope, sorti en 1977. (Lucasfilm)

Carrie Fisher dans le rôle de Leia Organa, dans Star Wars: A New Hope, sorti en 1977. (Lucasfilm)

La première image que l'on conserve de Carrie Fisher, disparue le 27 décembre à l'âge de 60 ans, c'est celle de la princesse Leia Organa dans l'ouverture de A New Hope: le premier volet de la saga Star Wars, sorti en 1977, marque aussi son premier rôle principal après une brève apparition dans Shampoo de Hal Ashby. Après quatre minutes de film, et la violente entrée en scène de Dark Vador, Leia Organa se dévoile petit à petit à son public. Une main, d'abord, qui livre les plans de l'Étoile de la Mort au droïde R2-D2. Puis une silhouette, cachée dans la fumée des machines. Et enfin un visage, qui nous frappe avec ses yeux perçants et surtout cette coupe reconnaissable entre mille, que des fans tout autour du monde, jusqu'à Jennifer Aniston dans Friends, imiteront par la suite.

Une image obsédante, et qui obsède d'ailleurs le jeune Luke Skywalker (Mark Hamill) quand il la découvre, défilant en boucle, sur un petit hologramme projeté par R2-D2, qu'il vient d'acheter à la casse: «Qui est-ce? Elle est belle!». Qui l'obsède jusqu'à ce qu'il la retrouve, allongée dans une cellule de l'Étoile de la Mort, dont il va la libérer.

La dernière image de Carrie Fisher aurait dû être celle de la générale Leia Organa dans The Force Awakens, l'épisode VII de la saga, sorti à Noël 2015 et dont le titre optimiste semble répliquer celui de A New Hope. Alors que la jeune Rey (Daisy Ridley) s'apprête à aller chercher Luke Skywalker, sage en exil, celle-ci lui lance la phrase la plus célèbre de la galaxie: «Que la Force soit avec toi.»

Image extraite de Star Wars: The Force Awakens, sorti en 2015. (Lucasfilm)

The Force Awakens tuait littéralement le père –Han Solo (Harrison Ford), le mari de la générale Organa– mais, dans sa révérence aux anciens, rendait hommage à la mère. Comme l'a expliqué sur Twitter l'auteure Anne Thériault à l'annonce de son décès, «tout le monde partage des photos de Carrie Fisher quand elle était jeune, mais laissez-moi vous montrer la Leia qui a été la plus importante pour moi: la générale Organa». Soit une Leia qui, trente ans après, continue de diriger la rébellion après avoir perdu tous ses proches et sans doute pas mal d'illusions: «Dans la générale Organa, je vois une femme transformée par la perte mais pas détruite.»

Un personnage de fiction qui, il y a quelques mois, avait été comparé par la journaliste Rebecca Traister à une grande perdante, celle de la plus frustrante des défaites de l'année 2016: Hillary Clinton.

Recréation d'une image obsédante

Mais en réalité, l'histoire de la princesse Leia et de Carrie Fisher ne s'est pas arrêtée là (attention, on va spoiler, mais c'est la faute de la Mort). En attendant la sortie de l'épisode VIII à Noël prochain (Leia Organa y réapparaîtra post-mortem grâce aux scènes qu'elle a finies de tourner l'été dernier), la dernière image de la princesse dont on dispose aujourd’hui, c’est à Rogue One qu’on la doit. Sorti le 14 décembre dernier, ce film, situé chronologiquement juste avant A New Hope, narre la mission-suicide de rebelles partis voler les plans de l’Étoile de la Mort, ceux-là même que Leia transmet à R2-D2. À la fin de Rogue One, comme pour récréer le lien avec la trilogie originelle, le réalisateur Gareth Edwards nous montre la princesse qui récupère les plans et prononce le mot «hope», l’espoir. Une Leia figée dans une jeunesse éternelle, comme, justement, sur cette image qui obsède Luke Skywalker dans A New Hope, sur la planète Tatooine. 

Image tirée de Rogue One, sorti en 2016 (Lucasfilm).

Sauf que ce visage, n’est pas celui de Carrie Fisher. Enfin, pas vraiment. Leia a été recréée de toutes pièces grâce à une jeune actrice norvégienne, Ingvild Deila, et des images tirées du film de 1977, remodelées grâce à l’imagerie de synthèse. Carrie Fisher, malheureusement, n’a même pas pu prêter son visage à la version plus jeune d’elle-même. Un choix que le réalisateur Gareth Edwards a justifié à Radio Times: «Idéalement, vous prenez les acteurs originaux pour jouer leur propre rôle, mais trente ans ont passé, alors c’était impossible. Les gens ont tellement vieilli qu’ils ne peuvent pas faire de motion capture. Quand vous vieillissez, vous n’êtes plus le même, tout le langage de votre corps est différent.» Un vieillissement dont Carrie Fisher se moquait, quelques jours avant sa mort, sur Twitter.

Peter Cushing et Carrie Fisher sur le tournage de A New Hope. Tom Simpson via Flickr CC License by.

Cette technique a également été utilisée dans Rogue One pour recréer un autre personnage, avec qui Leia partageait une poignée de scènes inoubliables dans A New Hope. Vétéran des films d'épouvante de la Hammer, Peter Cushing avait encadré la quasi-débutante Fisher sur le plateau du premier épisode. Intimidée par la confrontation (au point de réciter ses répliques avec l'accent britannique, celui de ses années de formation), celle-ci expliquera que l'acteur, loin d'avoir une odeur «méphitique» comme elle l'assène à son personnage dans une scène de la très littéraire VF, fumait ses cigarettes roulées avec des gants et sentait «le lin et la lavande». 

Star Wars dans la «vallée de l'étrange»

Disparu en 1994, Peter Cushing n'a pas pu donner son accord à sa «résurrection», ce qui explique en partie le féroce débat éthique déclenché par cette technique. Carrie Fisher, elle, est remerciée au générique mais l'on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'elle a pu penser de cette dernière image, immortalisation de celle qu'elle n'est plus. Dans sa biographie sortie il y a quelques semaines à peine, The Princess Diarist, elle ne cachait pas sa joie de voir tant de monde s’approprier son personnage originel, mais regrettait aussi de voir que c’est cette image qui était restée, comme un symbole du destin compliqué des femmes à Hollywood.

«Quand des hommes m’approchaient pour me dire que j’étais leur premier amour, disons que j’avais un sentiment partagé. Pourquoi tous ces hommes trouvaient cela si facile de m’aimer à l’époque et si compliqué de m’aimer aujourd’hui?»

Depuis 1977, Star Wars nous a habitué à être une œuvre mouvante, facile à aimer à une époque, mais compliquée à aimer de manière stable et inchangée. Ce qui devait au départ être une trilogie s'est depuis transformé en hexalogie puis ennéalogie, au point que même l'ordre de visionnage est sujet à débat. L'œuvre elle-même a bougé, avec des ajouts et retraits de plans opérés par George Lucas au fil des ressorties, faisant même rajeunir le fantôme d'Anakin Skywalker d'une version à l'autre.

La technique utilisée dans Rogue One pousse à l'extrême cette volonté déstabilisante de contrôle, au point que certains détracteurs ont estimé qu'elle faisait entrer Star Wars dans l'uncanny valley, la «vallée de l'étrange», ce moment où le souci de recréation laisse place au malaise car celle-ci ne sera jamais parfaite. Cette vallée se doublera désormais d'une vallée de larmes, celles de la mélancolie de la perte –celle qui nous saisit aussi, par exemple, quand on voit le jeune disparu River Phoenix interpréter l'apprenti Indiana Jones, toujours bien vivant un quart de siècle après sous les traits de Harrison Ford. La mélancolie suscitée par un personnage de princesse devenue générale puis redevenue princesse, par le destin d'une femme arrivée à l'écran en lançant à un autre personnage qu'il était «son seul espoir» et qui l'aura quitté en nous promettant un nouvel espoir.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (316 articles)
Journaliste
Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (848 articles)
Rédacteur en chef de Slate.fr. Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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