Monde

2016 n'était pas la «pire année» de l'humanité

Vincent Manilève, mis à jour le 29.12.2016 à 11 h 03

Tentons la voie de la positive attitude.

Comme chaque année, des Français célèbrent la nouvelle année à Antibes, le 1er janvier 2016. JEAN CHRISTOPHE MAGNENET / AFP

Comme chaque année, des Français célèbrent la nouvelle année à Antibes, le 1er janvier 2016. JEAN CHRISTOPHE MAGNENET / AFP

Sur internet, ces derniers temps, un mème s'est imposé en guise de bilan de l'année. Avec «Moi au début de l'année 2016 vs. moi à la fin de l'année 2016», des internautes du monde entier veulent montrer à quel point l'année a été éprouvante pour eux.

Dès juillet, après un mois marqué par la tuerie d'Orlando, le Brexit, l'attentat de Nice et la tentative de coup d'État en Turquie, certains voulaient déjà annuler le reste de l'année. Et il suffit de jeter un regard sur les événements qui ont marqué les douze mois écoulés pour être tenté de leur donner raison, comme le notait le New Yorker le 14 décembre dernier.

«Il y a eu Zika. Il y a eu des attaques terroristes presque tous les jours, notamment les bombes à Bruxelles et les morts du 14 juillet à Nice. En juin, 50 personnes ont été tuées dans un club gay à Orlando; en juillet, un seul kamikaze a tué 292 personnes à Bagdad. David Bowie est mort, tout comme Prince, Mohammed Ali, Leonard Cohen.»

Depuis la publication de cet article, on a pu ajouter à cette triste liste l'attaque terroriste de Berlin ou encore les décès récents de George Michael et Carrie Fisher. Dans une revue de presse des journaux internationaux au lendemain de l'attentat en Allemagne, France Culture avait relevé une phrase symbolique du Guardian: «A moins que le bon sens ne l'emporte sur la haine, 2016 marquera le début d'une ère sombre.»

Prendre du recul, spatial et temporel

Le constat est important, mais il faut pourtant y apporter plusieurs nuances. D'abord en détaillant l'endroit d'où l'on regarde l'année qui vient de s'écouler. Un Français n'a pas la même vision qu'une personne vivant aux États-Unis, au Moyen-Orient ou en Amérique du Sud. Ainsi, la vague d'articles américains sur 2016 élue «pire année» doit être lue en prenant en compte des événements comme l'attaque du club d'Orlando, qui a terrifié tout un pays, et l'élection de Donald Trump, malgré un nombre total de voix inférieur à celui de son adversaire. Mais il faut aussi souligner que d'autres Américains, qui ont voté pour Trump, n'ont évidemment pas la même lecture. De même, en France, un Parisien, qui aura pu être durement frappé par l'année 2015, aura peut-être une perception différente de celle d'un Niçois, qui a dû faire face cette année à un terrible attentat sur un lieu qu'il fréquente régulièrement, la Promenade des Anglais.

Et cette remise en perspective peut être encore plus drastique si on évoque le drame quotidien vécu actuellement par les Syriens, notamment à Alep, cette ville qui pourrait bientôt devenir le «plus grand cimetière de l'histoire». Dans le Telegraph, en juillet dernier, le journaliste Harry Mount résumait ainsi la différence de perception:

«Si vous vivez en Syrie, le pays le moins paisible et le plus terrifié du monde, vous pouvez dire que l'année 2016 a été l'une des années les plus terribles de l'Histoire. Si vous êtes assez chanceux pour vivre dans un pays riche d'Europe, un pays paisible comme la Grande-Bretagne, les choses ne sont certainement pas parfaites, mais elles ont été bien pires.»

C'est là qu'apparaît la seconde nuance importante, à savoir l'échelle temporelle sur laquelle on se place. On a tendance, parce qu'il s'agit de l'époque dans laquelle on vit, à ne considérer que les dernières décennies quand il s'agit de porter un jugement. Les horreurs du passé, bien que leur mémoire soit entretenue, appartiennent aux livres scolaires, aux témoignages, aux archives. Et pourtant, comme le soulignaient plusieurs historiens l'été dernier, 2016 n'est pas la pire année de l'humanité, loin de là, si tant est que le concept de «pire année» ait un sens.

Citons ainsi l'année 1348, lorsque la Grande Peste a débarqué le long de la route de la soie puis de la Méditerranée, tuant en un an et demi le tiers de la population européenne. Ou encore l'année 1492, où le «demi-million de musulmans qui habitaient le territoire [de Grenade] allaient être tués, convertis, réduits en esclavage ou expulsés» par les monarques catholiques espagnols Ferdinand et Isabelle. Plus proche de nous, 1943 a marqué l'apogée de la terreur nazie, avec un nombre de victimes juives atteignant plus de 1,3 million au printemps de cette année-là. Au même moment, le Royaume-Uni provoquait une famine dans la province indienne du Bengale, qui tua environ trois millions de personnes.

Ce monde est plus sûr qu'au siècle dernier

Si l'on pousse le raisonnement un peu plus loin encore, et que l'on s'écarte de la couverture médiatique actuelle, on peut même trouver des arguments appuyant l'hypothèse d'une «bonne année 2016». C'est le travail qu'effectue par exemple Steven Pinker, professeur de psychologie et polymathe de l'université d'Harvard et auteur en 2011 de The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined, où il expliquait notamment que la violence dans le monde a largement décliné de siècle en siècle. Dans une interview accordée à Vox.com le 22 décembre dernier, il recommandait ainsi de «regarder l'histoire et les données, pas les titres des journaux».

«Les morts liées à la guerre ont augmenté depuis 2011 avec la guerre civile en Syrie, note-t-il, mais il s'agit d'une fraction des niveaux atteints entre les années 1950 et 1990, quand les guerres et les génocides faisant des millions de morts frappaient partout autour du monde.»

En ce qui concerne les morts liées au terrorisme en dehors des zones de guerre, il rappelle qu'elles sont moins nombreuses qu'à l'époque de l'IRA, des Brigades Rouges ou des Weathermen. Globalement donc, nous vivons dans un monde plus sûr qu'au siècle dernier.

Il est aussi important de rappeler les nombreuses victoires progressistes survenues lors des douze derniers mois. Le blog de gauche britannique Left Foot Forward cite ainsi la ratification de l'accord de Paris sur le climat, les multiples révélations mondiales sur la fraude fiscale, la défaite de l'extrême droite en Autriche ou encore l'élection de Sadiq Khan comme maire de Londres, faisant de lui le premier musulman à diriger une grande capitale européenne. Une avancée symbolique certes, mais importante compte tenu des poussées islamophobes un peu partout en Europe.

Buzzfeed France et Buzzfeed UK proposent eux des listes rappelant les avancées des droits des femmes dans le monde ou les combats menés pour les maintenir. On retiendra ainsi le combat des Polonaises pour garder le droit à l'IVG, ou l'élection de la première femme présidente à la tête de Taïwan (pays qui, au passage, pourrait bientôt être le premier en Asie à légaliser le mariage homosexuel). Notons également que le Liban est sur la voie d'un processus législatif mettant fin au mariage comme réponse à un viol.

Angus Hervey, auteur d'une newsletter sur le progrès, a également fait les comptes, proposant sur Medium 99 bonnes nouvelles pour cette année, en particulier pour la planète. En 2016, la santé dans le monde s'est améliorée dans de nombreux domaines, et pas seulement dans les pays riches. La faim a atteint son niveau le plus bas depuis 25 ans. Et l'urgence climatique semble enfin avoir été prise au sérieux, avec donc la signature des accords de Paris et la stagnation des émissions de carbone dues aux énergies fossiles. Notons également l'engagement de 183 pays pour une meilleure protection d'espèces en voie de disparition ou encore le fait que le nombre de tigres a augmenté pour la première fois en cent ans et que l'on a enregistré un nombre record de naissance de pandas

Bien sûr, l'année a été terrible, scandée au quotidien par des nouvelles dramatiques un peu partout autour du monde, à des degrés différents. Mais il serait dommage de débuter 2017 en pensant que 2016 ne nous a rien apporté de bon.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte