Histoire

Comment les journaux français accueillaient le 1er janvier 1917

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 01.01.2017 à 22 h 20

«L'année géante! On ne peut pas la voir arriver, solennelle, à l'horizon, sans un frisson...»

Des ouvriers de l'usine Putilov en grève à Petrograd en février 1917, dans un des premiers mouvements annonciateurs de la Révolution.

Des ouvriers de l'usine Putilov en grève à Petrograd en février 1917, dans un des premiers mouvements annonciateurs de la Révolution.

En ce premier jour de l'an 17, ce n'est pas Poutine qui est à la une, mais Raspoutine. Les journaux français du 1er janvier 1917 ont reçu la nouvelle de la mort, deux jours plus tôt, du célèbre mage russe, confident de la tsarine, victime à Petrograd d'une conjuration de ses nombreux ennemis. La presse dessine, visage du célèbre barbu en médaillon, la légende de l'«éminence grise», de cet «étrange personnage», ce «simple homme du peuple, à demi illuminé et en même temps doté d'une remarquable dose de ruse», et de son aventure à laquelle «il manquait le je-ne-sais-quoi d'inachevé qui convient aux histoires légendaires mieux encore qu'aux grandeurs vraies». Dans le même temps, elle se félicite du désir d'un de ses adversaires, le Premier ministre de Nicolas II Alexandre Trepov, de donner plus de pouvoir au Parlement russe. Elle ne sait pas encore que, quelques mois et deux révolutions plus tard, ce dernier n'existera plus.

«1917! L'année géante! On ne peut pas la voir arriver, solennelle, à l'horizon, sans un frisson... Tout va tellement s'y modifier, les frontières des nations et les frontières morales. Les temps sont accomplis...», lance, apocalyptique, le chanoine Pierre L'Ermite dans le quotidien La Croix. «1917 sera une grande année dans l'histoire du monde», promet, comme en écho, le futur député et ministre radical Albert Milhaud dans Le Rappel, soulignant que «l'Allemagne campe chez ses ennemis, [...] mais la misère campe chez elle».

La prédiction est un art difficile, surtout quand elle concerne le futur. «J'avais cru que 1916 serait l'année de la Victoire. Je me suis trompé. Salut donc à 1917, qui réalisera nos espérances!», écrit l'éditorialiste du Journal. En 1914, les journaux français attendaient une bonne année, une année sans guerre, sans savoir qu'elle éclaterait sept mois plus tard. En 1915, l'espoir d'une victoire rapide pourtant envolé, elle osait encore croire à une fin proche du conflit, tout comme à l'orée de la sanglante année 1916. La guerre s'est installée, et ce 1er janvier 1917 est le 882e jour de combats. «Quatre millésimes s'inscrivent déjà en lettres de sang sur les pages du livre où les historiens raconteront bientôt la plus grande épreuve des temps modernes», écrit Ouest-Éclair, l'ancêtre de Ouest-France, en s'interrogeant sur la façon dont la France avait pu «imaginer de réparer d'un seul coup, par un acte de foi et d'unanime dévouement, quinze ans de politique imprévoyante, de distractions insensées et d'antimilitarisme criminel». Le Petit Journal, lui, congédie presque sèchement les douze mois qui viennent de s'écouler: «L'année qui vient de se clore est trop chargée de ruines, de deuils et de douleurs pour mériter une expression de gratitude.»

La guerre est partout

La guerre est partout. La veille de la Saint-Sylvestre 1916, le bourreau Anatole Deibler a brièvement abandonné l'uniforme pour enfiler la redingote de l'exécuteur et trancher le cou de Jean Roose, un Belge accusé d'avoir égorgé deux de ses compatriotes, devenu le premier exécuté à Paris depuis le début de la guerre.

1916 a été une énième année sanglante, et la France communie dans le sang des plus de 160.000 morts tombés lors de la défense «victorieuse» de Verdun. Dans Le Matin, l'ancien chef du gouvernement Louis Barthou estime qu'«aucune gloire n'a égalé dans aucun des temps de l'histoire celle dont les soldats de la France, héroïques et surhumains, se sont couverts pendant une résistance épique de six mois, qu'a suivi une foudroyante et triomphante offensive». Des «soldats de France», y compris des soldats d'Afrique française, comme ceux que vante au Petit Journal, «en un français très pur», un dirigeant algérien, Si Salah Si Ahmed, qui a aussi un mot pour les soldats de l'arrière venus repeupler les usines: «Partout, les musulmans qui y sont employés et que j'ai vus sont enchantés, heureux de leur sort. Leur joie est grande, sincère, de travailler aux côtés de leurs camarades, les ouvriers français.»

Une énigme mathématique publiée par L'Écho de Paris le 1er janvier 1917 (via Retronews)

De l'avant à l'arrière, du front au Parlement, l'heure est au combat, jusqu'aux mondanités et aux spectacles, telles ces matinées de l'opéra qui se doivent d'être «patriotiques». Même la page des jeux de l'Écho de Paris semble envahie: l'énigme mathématique exige du lecteur de faire des calculs d'aviation et un jeu de mots croisés a pour solution L.U.S.I.T.A.N.I.A, du nom du paquebot britannique coulé par l'Allemagne dix-huit mois plus tôt.

«Arrêtez madame, c'est une Boche!»

La presse française est optimiste pour ses armées. Pas tant pour leur situation intrinsèque que parce qu'elle devine, ou tente de se convaincre, que l'Allemagne, alors prise sur deux fronts, est à bout de souffle. «Une des nations engagées pourrait subir [...] des répercussions intérieures d'une telle nature qu'elle deviendrait incapable de supporter l'état de guerre», écrit l'académicien Alfred Capus dans Le Figaro: cela deviendra très vite vrai de la Russie, avec la révolution de février, puis de l'Allemagne, bien plus tard, avec les mutineries ouvrières de l'automne 1918. En attendant, le gouvernement de Guillaume II a, fin 1916, proposé aux Alliés des négociations de paix, sèchement refusées à la plus grande joie de la presse française –sauf de L'Humanité de feu Jaurès qui, fidèle à son internationalisme, réclame que Berlin puisse détailler ses propositions et estime que «cette diplomatie au grand jour ne peut que servir l'intérêt des peuples, jusqu'ici ballottés, échangés ou meurtris au gré des mystères diplomatiques».

La une du Petit Journal du 1er janvier 1917.

Elle est bien seule sur cette position dans une France où l'opinion générale est que pas une tête ne doit dépasser. «Jamais, même aux jours de la Convention et du Comité de salut public, dont ceux qui en parlent le plus volontiers ne savent pas toujours assez bien l'histoire, la Nation française n'a été plus fraternelle, plus disciplinée», vante Le Journal des débats politiques et littéraires. Et ce même si les Français râlent, bien sûr. Face, par exemple, aux hausses d'impôts qui les frappent en ce 1er janvier, et qui, constate un député fataliste, déclenchent «l'expression de la mauvaise humeur du contribuable, qui proteste toujours contre la plus légère addition à l'avertissement du percepteur».

Au printemps, après l'échec de l'offensive Nivelle au Chemin des Dames, plusieurs dizaines de soldats mutins seront exécutés; en octobre, on fusillera à Vincennes l'espionne Mata-Hari. En guise de bonne résolution, dans les colonnes de L'Action française, l'écrivain Léon Daudet réclame lui dès ce premier jour de l'année que soient déchus de leurs droits les citoyens allemands installés en France et que l'on «procède à l'arrestation immédiate et à l'envoi en conseil de guerre des cinq cents Boches, Austro-Boches et embochés qui trahissent la France à l'intérieur et causent ainsi la mort de milliers et de milliers de braves soldats». Soit ceux qu'il appelle le «clan des ya et son chef», l'ancien Premier ministre Joseph Caillaux, partisan de la paix. Sous le titre «Une ressemblance bien ennuyeuse», le Petit journal raconte ce jour-là les mésaventures d'une Parisienne partageant les traits d'une fleuriste allemande réputée, et qu'un soldat désigne sur les Grands boulevards parisiens en criant: «Arrêtez madame, c'est une Boche!».

«Plus d'esprit de secte, nulle part, rien qu'un esprit national»

Joseph Caillaux sera arrêté en janvier 1918 pour «intelligence avec l'ennemi», quelques semaines après le retour au pouvoir de son vieil ennemi Georges Clémenceau, que l'Action française accuse encore en ce début janvier d'avoir sabré les budgets militaires lors de ses précédents passages au pouvoir. Fin novembre, le Tigre promettra que seront punis «des crimes contre la France qui appellent un prompt châtiment» tout en jurant que la France a «payé [ses] libertés d'un trop grand prix pour en céder quelque chose au-delà du soin de prévenir les divulgations, les excitations dont pourrait profiter l'ennemi». Acclamations de la Chambre des députés. Cette même Chambre que, le 1er janvier 1917, Maurice Barrès, dans L'Écho de Paris, enjoint de laisser derrière elle, «comme un serpent se délivre de ses vieilles peaux, la bigarrure des partis. C'est racorni, hors d'usage. Plus d'esprit de secte, nulle part, rien qu'un esprit national».

Un esprit national qui, en France plus qu'ailleurs, se nourrit souvent de la mystique du chef. «C'est un fait constant dans notre histoire qu'à l'heure voulue, on a toujours vu surgir les hommes nécessaires», écrit pour étrenner l'année Le Gaulois, faisant l'éloge, «à la tête de l'armée, [d']un ministre qui, partout où il a passé, a montré de merveilleuses aptitudes d'organisateur». Le ministre en question, le général Lyautey, démissionnera trois mois plus tard sur des désaccords avec le Parlement, et la France finira 1917 avec un Clemenceau cumulant, sur son programme de «guerre intégrale», la présidence du gouvernement et le ministère de la Guerre. Le même Clemenceau qui, un siècle plus tard, est devenu une référence quasiment consensuelle des politiques français, d'Emmanuel Macron à François Fillon et, surtout, Manuel Valls.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (905 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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