Science & santé

Comment se sortir d'une conversation chiante?

Troy Patterson , mis à jour le 31.12.2016 à 14 h 23

Quelques alternatives au mortel «Et sinon, vous faites quoi dans la vie?» à appliquer en soirée.

Première rencontre dans «500 jours ensemble», sorti en 2009.

Première rencontre dans «500 jours ensemble», sorti en 2009.

Quand on tente d’avoir une conversation avec quelqu’un que l’on vient de rencontrer et que ladite conversation ne décolle pas, quel sujet ou quelle question mettre sur le tapis pour lui éviter de sombrer dans l’ennui voire l’embarras? Parfois, je me retrouve à parler à des gens sans savoir quoi leur dire, une fois que les sujets convenus ont été épuisés.

La prochaine fois que vous vous retrouverez dans ce moment embarrassant, tentez déjà cette réplique éprouvée: «Je vais me resservir un verre. Est-ce que je vous sers quelque chose?» Ça marche à peu près à tous les coups. En vous frayant un chemin vers le bar ou le frigo, il est possible de trouver quelque chose à répliquer et de tendre ainsi, à votre retour, la boisson de votre interlocutrice ou interlocuteur sans perdre le fil de la conversation. Voilà un bon moyen de sortir de l’impasse tout en vous faisant bien voir. Et si ça ne marche pas —si votre subterfuge ne change rien à l’affaire— au moins, vous et votre nouvelle connaissance avez quelque chose de mieux à faire de vos lèvres que de vaguement maugréer contre le climat.

Ne pas mépriser la météo

Je ne voudrais pas ici paraître condamner sans appel les discussions à caractère météorologique. Une des bonnes raisons de parler du temps qu’il fait, c’est qu’il fait parfois mauvais: une haine commune et un dégoût mutuel sont d’excellents moyens de connexion, comme n’importe quel démagogue vous le dira. Une autre excellente raison de parler du climat est de prendre la température du tempérament de votre interlocuteur ou interlocutrice et de lui permettre de se positionner sur un sujet non controversé par essence. Les premières étapes d’une conversation servent, consciemment et pas, à déterminer le statut de votre interlocuteur et à affirmer le vôtre. C’est dans la nature humaine, comme vous le savez sans doute si vous avez fait un peu d’anthropologie au lycée, si vous avez participé à des conférences, étudié vos congénères dans des soirées ou assisté discrètement aux différentes manœuvres des professeurs d’université les uns contre les autres dans le cadre de votre job d’étudiant au sein de tel ou tel club de la fac.

Lorsque l’on débute une conversation avec un parfait étranger, la première tentation est de parler d’une manière qui optimise le potentiel de féérie romantique, d’avancement de carrière, de progression sociale et ainsi de suite. Les craintes et les désirs s’expriment en terme de grammaire, de diction, de vocabulaire et d’élocution, comme Paul Fussell (que certains Français connaissent grâce à ses écrits sur la Seconde Guerre mondiale qui l'a amené en France) l’a exposé dans son ouvrage Class: A Guide Through the American Status System. Rejetant la croyance naïve de Tocqueville que l’organisation politique de ce pays «allait largement effacer les distinctions sociales de style langagier et verbal», Paul Fussell écrit:

A l’inverse, et précisément parce que ce pays est une démocratie, les distinctions de classe se sont développées avec une plus grande rigueur qu’ailleurs, et le langage, bien loin de fusionner en une grande masse centrale sans distinctions sociales, a développé encore bien davantage de marqueurs de classes. Il n’existe vraiment aucune forme de fusion des langues et des sociétés, comme les simples citoyens en ont parfaitement conscience. Interrogés par des sociologues, ils indiquent tous que le langage est la principale manière qui leur permet d’estimer la classe sociale d’un inconnu qu’ils viennent de rencontrer.

Une haine commune et un dégoût mutuel sont d’excellents moyens de connexion, comme n’importe quel démagogue vous le dira

 

Je viens d’emprunter ce détour pour reproduire la difficulté qu’il peut y avoir à se lancer sur un sujet un peu provocateur –mais également pour dire que plus vite vous prendrez conscience de cette vérité profonde de la conversation, plus vite vous serez en paix avec elle– pour vous rappeler qu’il est très mal vu pour des adultes de déplacer les sujets de conversation au-delà des limites de classes; et pour dire qu’il peut être très amusant, lors d’une discussion avec des membres de la petite bourgeoisie, de guetter les euphémismes, les tournures de phrase et les expressions élégantes typiques de ce que Fussell appelle «la quête de grandeur et de distinction de la classe moyenne». Quelle est la différence entre un avocat et un procureur? Ce dernier, quand il se présente comme tel, tend à considérer que les trois lettres de plus de son titre lui confèrent ce petit supplément de préciosité.

Puis-je m’éloigner un peu de ce sujet et y aller de mon petit couplet? (Comme je le dis –et comme l’Encyclopédie Moderne l’affirme– la conversation «n’est pas une attaque régulière sur un point, c’est une promenade au hasard dans un champ spacieux où l’on s’approche, on s’évite, on se froisse quelquefois sans se heurter jamais».) «Et sinon, vous faites quoi dans la vie?» est tout sauf une bonne question. Nous autres Américains nous la posons certes très souvent, à tel point que nous ne la trouvons ni déplacée ni vulgaire, mais elle est tout de même d’un mortel ennui et a un peu tendance à tuer la conversation dans l’œuf. «Vous faites quoi dans la vie?» est un des péchés de la conversation à l’américaine. Un passage du livre de Stephen Miller, Conversation: A History of a Declining Art, porte sur le caractère ô combien ennuyeux des conversations sur le travail. Miller évoque la remarque de Charles Dickens qu’aux États-Unis, «les plaisirs de la conversation sont rares parce que “l’amour des affaires” a tendance à rendre les Américains très autocentrés» et cite également Gustave de Beaumont, le compagnon de voyage de Tocqueville, qui remarque que «les Américains ne s’intéressent qu’à une seule chose, leurs affaire». Miller observe que la manière américaine de conduire les conversations s’est longtemps inspirée du livre de Dale Carnegie, Comment se faire des Amis et Influencer les Autres: «Carnegie voit la conversation comme un outil. Le titre du livre induit le lecteur en erreur. Le but n’est pas de se faire des amis.»

«Qu’est-ce qui vous intéresse?»

Pour se faire un ami —ou, a minima, pour glaner des informations qui vous permettront d’enrichir votre compréhension de la comédie humaine—, vous devriez plutôt demander quelque chose comme «Qu’est-ce qui vous intéresse?», ce qui est à la fois sympathique et excitant. Le simple fait de parler de demain tend également à sortir des sentiers battus: «Que comptez-vous faire cet hiver?» invite autrui à évoquer avec enthousiasme ses projets de voyage, ses espoirs et ses rêves et lui offre même la possibilité d’offrir une réponse délicieusement triviale. Il est alors de votre devoir, dans cette improvisation à deux, de poser quelques questions additionnelles. Vous prendrez un grand plaisir à révéler quelque chose de vous-même —l’étendue de votre curiosité, votre état d’esprit— en aidant votre interlocuteur à tracer ainsi son autoportrait en creux.

Gardez à l’esprit qu’au cœur de chaque personne ennuyeuse sommeille une personne intéressante qui n’attend qu’une occasion pour sortir. Parfois, pour atteindre cette personne intérieure, il vous faudra faire preuve d’un maximum de tact —ou bien il vous faudra le pousser un peu, à la manière d’un randonneur qui taquine, du bout de son bâton, une boule de poils dans la forêt pour voir si elle est toujours vivante. Mais si vous faites cela, alors il vous faut devenir un auditeur actif et attentif, et cultiver le talent rare du «silence éloquent» décrit en 1842 par un certain Orlando Sabertash, auteur d’un des innombrables guides intitulés L’Art de la Conversation:

«Celui qui fait attention à la moindre intonation triste —qui ravit l’orateur par l’impression que ses mots semblent provoquer; celui-là, qui se content d’un sourire empathique, ne pose qu’une seule question au bon moment, ou exprime un doute qui ne demande qu’à être levé— est un véritable génie, à nul autre pareil, la plus rare de toutes les apparitions de la société moderne.»

Troy Patterson
Troy Patterson (17 articles)
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