LGBTQParents & enfants

«Je me dis que papa était sur le point de faire son coming out avec moi»

Whitney Joiner, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 02.01.2017 à 8 h 08

Que se serait-il passé si mon père était sorti du placard il y a 24 ans?

Whitney Joiner et son père

Whitney Joiner et son père

Un samedi soir, en avril 1992, alors que j’avais 13 ans, mon père m’a dit qu’il fallait que nous parlions. Nous nous sommes assis sur la couverture bleue qui recouvrait le lit de la chambre que je partageais avec mon frère, âgé de 8 ans. Je ne savais pas ce qu’il allait me dire. Je le savais. Je ne voulais pas le savoir.

Au cours des mois précédents, mon père avait effectué de nombreux allers-retours à l’hôpital de Lexington, dans le Kentucky, à une demi-heure du duplex qu’il louait à Richmond depuis que lui et ma mère avaient divorcé, trois ans auparavant. Papa était professeur de droit des affaires à l’Eastern Kentucky University, et servait de diacre dans notre église. Mon frère et moi passions l’essentiel de notre temps avec notre mère et notre beau-père, à deux heures de chez papa, dans une petite ville au sud de Louisville, et son existence nous semblait très éloignée de la nôtre quand nous ne vivions pas avec lui.

Je savais qu’il avait une sorte de «problème de sang» depuis quelques temps; il me l’avait expliqué lorsque je l’avais accompagné à des prélèvements de sang quand je passais l’été avec lui. «Comme la leucémie?», lui avais-je demandé, un jour que nous quittions en voiture le cabinet du docteur en pensant aux livres de Lurlene McDaniels qui trainaient absolument partout dans les classes de mon école primaire, dans lesquelles d’innocentes cheerleaders combattaient courageusement le cancer ou d’autres maladies terribles, espérant recevoir un doux baiser avant de rendre le dernier soupir. «Un truc comme ça», avait-il répondu.

Confession intime

Mon père avait l’air en bonne santé. Il mangeait de bonnes salades, jouait au racquetball (un mélange entre le tennis et le squash) tous les matins et se rendait à la salle de gym tous les après-midis, son sac de sport sur l’épaule. Les soirs d’été, après le repas, nous faisions de longues balades, donnions du pain sec aux canards d’un étang voisin ou bien nous faisions le tour de l’université en parlant de ce que Peter Jennings avait raconté ce soir-là au journal télévisé, avec mon frère qui cavalait devant nous. Parfois, on se tenait par la main.

Il y avait tout de même quelques signes que ça n’allait pas. En décembre 1991, papa m’a appelé pour me dire qu’il allait devoir subir une sorte d’intervention chirurgicale à l’anus. C’était tellement bizarre et tellement éloigné de mon quotidien –les parties de basket, mon premier petit copain– que je n’ai pas trop posé de questions. J’étais une bonne élève, du genre abonnée aux A, et pourtant je n’ai jamais demandé à mon père ou à ma mère si c’était lié à cette histoire de sang. Avec le recul, il s’agissait sans doute de ma part d’un oubli volontaire: faisons en sorte que la vie, telle qu’elle s’écoule, continue de s’écouler de la même manière, aussi longtemps que possible.

Si je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’ouvertement gay, je savais à quoi ils étaient censés ressembler grâce aux stéréotypes des films et des séries télévisées, et papa correspondait bien au modèle

Quelques semaines après l’intervention, papa était de retour à l’hôpital. Les docteurs avaient trouvé une lésion au cerveau. Crise de démence. J’ai essayé d’ignorer les choses bizarres qu’il m’avait dites pendant les heures de visite. Ce n’est que lorsqu’il put sortir, rentrer chez lui et à même de s’occuper de nous pendant un week-end complet qu’il m’a dit qu’il fallait qu’on parle.

«Je suis séropositif», m’a-t-il dit d’une voix brisée, alors que nous étions assis l’un en face de l’autre, sur mon lit.

«Une punition pour les pédés»

Je savais ce que cela voulait dire. J’étais abonné à Time. J’avais lu des choses sur le sida, l’absence de soin, Ronald Reagan, Ryan White et les maisons de certains malades détruites par des incendies criminels. Je savais qu’il allait mourir vite, au cours des prochaines années, voire avant, et de la manière la plus inacceptable qui soit, d’une maladie qui était pour moi associée à des manifestations et à des slogans hostiles dans les journaux télévisés.

Mes camarades de classe faisaient régulièrement part de leur opinion sur le sida: ils disaient que toutes les personnes séropositives devaient être déportées sur une île, que c’était une punition pour les pédés et qu’ils le méritaient. Je savais aussi que mon papa devait être homosexuel –parce que bon, naturellement. Si je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’ouvertement gay, je savais à quoi ils étaient censés ressembler grâce aux stéréotypes des films et des séries télévisées, et papa correspondait bien au modèle: il adorait faire la cuisine; il nettoyait tout de manière obsessionnelle; il avait toujours le dernier exemplaire de l’International Male Catalogue à portée de main parce que, disait-il, «j’adore les fringues».

Papa n’avait jamais eu quelqu’un après le divorce –il ne faisait même pas attention aux femmes quand elles passaient devant lui. L’idée que mon père se mette en couple avec une femme me semblait aussi peu naturelle qu’absurde et, égoïstement, cela ne me dérangeait pas. J’adorais l’idée d’être la seule femme de sa vie.

«Tu sais, ai-je alors dit à papa, j’ai demandé une fois à maman si tu étais gay.» Je venais de poser LA question à mon père sans vraiment la lui poser.

«Gay?», a-t-il dit d’un ton moqueur, surpris, un peu dégoûté. «Je ne suis pas gay. On peut aussi l’attraper avec des femmes, tu sais.» Il avait trompé maman, une fois, lors d’une conférence à Nashville, des années auparavant, disait-il. Une hôtesse de l’air. Une seule erreur.

* * *

«Tu ne sais pas à quel point c'était dur»

Cinq mois plus tard, quelques semaines après le début du collège, mon père est mort. Maman m’a confirmé ce que j’avais déjà deviné.

«Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais savoir à propos de ton père?», m’a-t-elle dit dans la cuisine après une longue conversation avec Pat, un ami de l’université, ouvertement gay, qui avait été apparemment le confident de papa. Je sais que cela peut paraître étrange, mais c’est tout ce dont je me souviens de cette conversation. Des années plus tard, Maman m’a appris que selon Pat, Papa avait été une figure très active dans des clubs gays de Lexington et de Louisville. «Tu ne sais pas à quel point c’était dur», avait tenté de lui expliquer Pat.

Il n’y avait alors aucune organisation d’activistes contre le Sida, pas d’Act Up, pas de PFLAG dans mon petit coin du Kentucky. Et même si ces organisations avaient existé, je ne suis pas sûre que papa les aurait rejointes. Je ne connaissais presque personne qui avait perdu un de ses parents, et encore moins du sida, et les membres de ma famille étaient très fâchés contre mon père. Pour faire ce saut, pour commencer à me mettre en quête d’autres personnes traversant une expérience similaire, il fallait tout d’abord que je me lève et que je dise: «C’est arrivé.»

Le deuil et la joie

Mais ma famille n’était pas prête pour ça, et moi non plus d’ailleurs. Malgré les mensonges que j’ai pu dire après la mort («d’un cancer») de mon père, je n’ai jamais vraiment cherché à dissimuler son identité. Mais je ne me suis jamais montrée très empressée de l’évoquer non plus. Bien qu’ayant été journaliste et rédactrice durant toute ma carrière, c’est la première fois que j’écris sur lui. J’ai tissé des liens avec mon père, au fil des années; en étudiant sexualité et politique ainsi que la théorie queer à l’université; en regardant Longtime Companion; en assistant avec mon frère et en compagnie d’une foule immense à Irving Plaza, treize ans après la mort de mon père au concert d’Andy Bell, chanteur d’Erasure, séropositif, qui chantait «Drama!» avec d’immenses ailes d’ange.

 Il s’agissait sans doute de ma part d’un oubli volontaire: faisons en sorte que la vie, telle qu’elle s’écoule, continue de s’écouler de la même manière, aussi longtemps que possible

Ce soir-là, j’ai dansé pour mon père, qui n’avait jamais pu voir Andy Bell chanter et j’en suis ressorti en sueur, vidée –et terriblement excitée de me sentir connectée à ce que j’imagine avoir été la part joyeuse de l’identité de mon père.

Avec le recul, il s’agissait sans doute de ma part d’un oubli volontaire: faisons en sorte que la vie, telle qu’elle s’écoule, continue de s’écouler de la même manière, aussi longtemps que possible.

J'aurai tant aimé

De temps en temps, mon frère et moi nous nous demandons ce qui se serait passé si. Si papa était resté en vie plus longtemps, si les médicaments avaient été autorisés plus tôt, si le temps et un changement de notre culture avaient pu l’adoucir. Est-ce que je le retrouverais pour un dîner à New York? Est-ce que je prendrais l’avion pour aller le voir à Louisville ou à Lexington avec son compagnon?

Avec le recul, je me dis que papa était sur le point de faire son coming out avec moi. Quand il est allé voir In Bed with Madonna avec son coiffeur, Mickey, il m’en a parlé. Il m’avait envoyé une carte postale étoilée depuis Londres sur laquelle il avait écrit «Devine quoi! Tu connais Jimmy Somerville d’Erasure? Je l’ai rencontré dans un club ici!» (Pas grave si Somerville faisait en fait partie de Bronski Beat, un autre des groupes préférés de papa.) Mais le faire pour de bon –s’asseoir sur la couverture bleue, me regarder droit dans les yeux et me dire qu’il était gay– c’était impossible pour lui.

Ce fut sans doute une des plus difficiles conversations de ses trente-huit années d’existence. Je ne lui en veux pas; j’aurais juste aimé qu’il en soit autrement. J’aurais aimé savoir qu’une part de lui-même acceptait ce qui était –et en était même fière.

Alors j’aurais dit «j’ai demandé à maman si tu étais gay». Et il m’aurait répondu: «Je suis gay.»

Whitney Joiner
Whitney Joiner (1 article)
Journaliste
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