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La terrible réponse du Royaume-Uni aux mineurs isolés de Calais

Philippe Boggio, mis à jour le 25.12.2016 à 16 h 57

Deux mois après la fermeture du campement de réfugiés à Calais, et après que le Royaume-Uni a refusé de les accueillir, beaucoup des enfants et ados qui y vivaient se retrouvent dans une impasse.

Des gendarmes indiquent le chemin à des enfants à Calais, le 3 novembre 2016, après la fermeture du camp de réfugiés | PHILIPPE HUGUEN / AFP

Des gendarmes indiquent le chemin à des enfants à Calais, le 3 novembre 2016, après la fermeture du camp de réfugiés | PHILIPPE HUGUEN / AFP

Ils sont plus de 1500. Afghans, Sud-Soudanais, Erythréens, beaucoup de jeunes gens, mais aussi des enfants, des garçons en majorité, mais également des filles, répartis par petits groupes un peu partout en France, après leur évacuation, aux derniers jours d’octobre, de la «Jungle» de Calais. Ils ont quelque chose de ces petits personnages, orphelins, chiens perdus sans collier, dont regorgent les contes de Noël à la télé, mais dans leur cas, sans garantie d’heureux dénouement. Tous prétendaient au droit d’être transférés en Grande-Bretagne en vertu du règlement, dit de Dublin III, permettant à des mineurs isolés, bloqués à Calais, mais qui pouvaient se prévaloir de proches parents installés outre-Manche, de gagner légalement la côte anglaise pour rejoindre leurs familles.

La réponse de Londres est tombée le 9 décembre: c’est non. Non pour tous. D’un bloc, tous les 1500. Pas de détails. Plus d’exceptions. Même pour les filles, même pour les enfants, alors qu’un amendement récent à la loi anglaise sur l’immigration fait en principe obligation au ministère d’ouvrir les portes de la Grande-Bretagne à celles, à ceux qui n’ont pas de famille directe sur place. La colonie toute entière. Toutes les grappes de gosses qui attendaient depuis des semaines, dans les centres d’accueil des régions vers lesquels le hasard logistique de l’éparpillement calaisien les avait dirigées, d’être appelées, un matin, un par un, dans le bureau du directeur pour y apprendre une bonne nouvelle, puis qui, faute d’être appelées, faute de la bonne nouvelle en question, s’étaient mises à se décourager, à mesure qu’avançait la fin de l’année.

Un bras d'honneur

La réponse est non pour solde de tout compte. Fin octobre, dans le camp de la Lande, à Calais, on comptait encore 2200 mineurs isolés. Londres a accordé un peu plus de 400 sauf-conduits. 750 pour l’année 2016. Bien sûr, le Brexit est passé par là. Mais le ministère de l’Immigration, rattaché au Home Office (ministère de l'Intérieur), manifestait déjà un zèle avant-coureur, avant la rétractation nationaliste insulaire. La Grande-Bretagne n’est pas plus sensible aux ados réfugiés et aux enfants esseulés que les pays européens les plus réfractaires aux migrants –comme la Hongrie. Elle pratique avec flegme ce que Pierre Henry, le directeur général de France Terre d’asile, appelle une politique «d’insupportable goutte à goutte». Elle entrebâille, en s’effarouchant au moindre incident. Elle fait le mort. Au point qu’en réaction, le sort des migrants mineurs est devenu le premier dossier de contentieux de l’ambassade de France à Londres, et que Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’intérieur, comme Emmanuelle Cosse, la ministre du Logement, avaient passé une partie de leur automne à rappeler le cher voisin à ses devoirs. Même François Hollande a dû hausser le ton, à plusieurs reprises

«La France aura accueilli plus de 13.000 migrants relevant du statut de réfugiés depuis Calais en mois d’un an, avait déclaré le chef de l’État, avant l’évacuation de “la Jungle”. Il est donc logique que le Royaume-Uni assume sa part de cet effort.»

C’est pourtant non, et encore non. L’annonce de l’assèchement définitif des passages a même été sertie d’une bonne dose de cynisme par Robert Goodwill, le ministre anglais: «Les jeunes restants, a assuré celui-ci, sont en sécurité, aux bons soins des autorités françaises». Le gouvernement français a évidemment pris la remarque pour un bras d’honneur. Pendant le démantèlement tellement médiatisé du camp calaisien, le Royaume-Uni avait tenté de se donner meilleur rôle. Il avait fait croire qu’après des mois d’esquives, il s’emparait du dossier. Il avait obtenu de faire procéder aux enquêtes et entretiens directement par ses propres fonctionnaires, à même les cars vers les centres d’accueil, puis, à l’arrivée, de longs jours durant, parmi les jeunes gens, à un bout ou l’autre de la France. Il s’était montré optimiste pour beaucoup de dossiers parmi les 1500.

C’est ce qui avait fait que peu d’ados avaient, en novembre et début décembre, quitté les centres, pour retourner à la clandestinité des remontées vers Calais, par défaitisme. Même ceux qui avaient le cœur plein de soupçons depuis leur exil, s’étaient ouverts à un peu de confiance. D’ou l’importance du choc en retour, maintenant que la nouvelle du refus groupé est connue, qu’elle a gagné jusqu’au plus éloigné des centres d’accueil de village ou de montagne. Pendant les semaines des fêtes, beaucoup de gosses vont se jeter sur les routes pour remonter vers Calais, et tenter de reprendre la rengaine de leurs tentatives de traversée. On apercevra des ombres dans les gares. Certains vont squatter l’un ou l’autre des trottoirs parisiens qui aura échappé aux poses de grilles anti-migrants. Les animateurs qui ont entouré ces jeunes gens estiment qu’un tiers d’entre eux, sans doute, vont rompre l’accueil bienveillant qui leur a été fait. Ils se feront ramasser par les forces de l’ordre. Des procureurs prononceront contre eux des ordonnances de placement provisoire. Ils seront dirigés vers les centres de l’enfance, d’où ils s’enfuiront. Et ainsi de suite, jusqu’à retrouver les mille et un pièges de passeurs et de proxénètes, sur la côte calaisienne.

En quelque sorte, par la froideur anglaise, ce groupe des 1500 a désormais quelque chose de sacré. Ces enfants, ces ados se retrouvent moralement en tête des mineurs isolés auxquels la France doit assistance, de par la règle communautaire et ses propres lois sur l’aide à l’enfance. Ils sont les réfugiés «refusés» par la Grande-Bretagne. L’aurore du Brexit. Et donc à privilégier par une France anti-Brexit. L’enjeu aussi d’une sordide campagne ultra-nationaliste, quasi-raciste par anthropomorphisme, déclenchée par les tabloïds londoniens qui ont surtout vu dans les files d’attente des mineurs sur le départ, le 31 octobre, à Calais, des jeunes trop âgés pour être des mineurs de moins de 18 ans. «Ils ont 40 ans passés», lit-on dans cette presse qui s'indigne en présentant des photos d’adultes à ses lecteurs.

Un rejet massif

Des titres réclament au gouvernement de Theresa May qu’il soit procédé à des tests dentaires ou à des radiographies osseuses pour déterminer l’âge réel des jeunes candidats à l’asile en Grande-Bretagne. Ce dernier examen, non fiable, de moins en moins pratiqué, par la radio des paumes et des doigts, doit permettre de déterminer la masse de cartilage de croissance. Plus il y a de cartilage, plus le sujet est jeune. Mais outre le fait qu’il est illégal de procéder à des radiographies sur des mineurs sans le consentement de leurs parents, cette technique ne tient pas compte des différentes vitesses de croissance entre les individus. Beaucoup de mineurs de 16 ans paraissent plus âgés que nos adolescents de France quand ils viennent de pays beaucoup plus au sud. Sans parler de leur usure précoce, par les kilomètres accomplis.

Le gouvernement britannique a choisi de répondre favorablement à la campagne des tabloïds et des milieux brexistes. Le rejet est massif, et le Home Office compte sur le passage prochain à 2017 pour décourager les rappels à l’ordre de la France. Pourtant de nombreuses familles soudanaises ou afghanes se manifestent, au Royaume Uni, en exhibant les preuves de la justesse de leurs dossiers. C’est bien leur fils, leur sœur! Qu’on les laisse entrer! Des associations humanitaires, des groupes parlementaires ont pris le relais et c’est une guérilla juridique et politique qui se dessine pour le premier trimestre anglais. Le Home Office oublie un peu vite que les parlementaires, même les plus conservateurs, ont voté, en mai 2016, «l’amendement Dubs», du nom du lord travailliste Alf Dubs, âgé de 84 ans, qui avait été sauvé, enfant, des persécutions anti-juives par la politique anglaise d’accueil aux plus jeunes –dite «Kindertransport».

En attendant, les 1500 se retrouvent sous une sorte de triple statut, réfugiés, mineurs isolés, et marqués désormais d’une sorte d’indignité supplémentaire, à l’époque de l’année où les enfants, et les braves gens, voudraient que toutes les histoires tristes se terminent bien. Sûr que les animateurs vont tout faire pour alléger les journées et les soirées à venir des centres d’accueil. Mais il y faudra peut-être plus que le pouvoir du Père Noël sur le mois de décembre.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (161 articles)
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