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En Europe, la colère d'extrême droite se banalise toujours davantage

Bruce Stokes, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 27.12.2016 à 6 h 04

Les électeurs européens n'ont jamais été aussi nombreux à être hostiles aux immigrés, aux musulmans et à l'Union européenne.

Manifestation à Digoin (Saône-et-Loire) le 29 octobre 2016, après l'arrivée dans la région de migrants évacués de la jungle de Calais. ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Manifestation à Digoin (Saône-et-Loire) le 29 octobre 2016, après l'arrivée dans la région de migrants évacués de la jungle de Calais. ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Après le Brexit et le référendum italien, et avec des élections nationales qui se profilent en 2017 aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, la crainte que l'Europe se fasse balayer par une vague populiste, gonflée aux sentiments anti-mondialisation, anti-musulmans et anti-immigrés, et galvanisés par les partis d'extrême droite, est de plus en plus justifiée. De fait, la stratégie a l'air de fonctionner: les sondages montrent que les individus ayant une opinion favorable au Front national (FN) en France, au parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) outre-Rhin et au Parti pour la liberté (PVV) aux Pays-Bas sont, ont tendance à être plus hostiles aux immigrés, aux réfugiés et aux musulmans, que le reste de leurs concitoyens. Ils sont aussi davantage eurosceptiques et méfiants vis-à-vis de la mondialisation que leurs compatriotes.

La rhétorique pernicieuse et nativiste d'une Marine Le Pen ou d'un Geert Wilders, fondateur du PVV, est sans doute essentielle pour attirer des partisans. Mais le fait est que l'intensité et l'ampleur des sentiments populistes et d'extrême droite chez leurs sympathisants –et dans une frange non négligeable de l'opinion publique globale– se fait de plus en plus sentir en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.

La question, à laquelle il est encore impossible de répondre, consiste à savoir si ces opinions encore minoritaires en Europe continueront à s'y banaliser. Selon une enquête du Pew Research Center menée en 2016 dans dix pays européens, c'est déjà le cas en Pologne et en Hongrie, où, concernant la diversité, les immigrés et les musulmans, il n'y a quasiment plus aucune différence entre les opinions des électeurs dans leur globalité et celles des sympathisants déclarés des partis d'extrême droite.

L'altérité dérange plus au FN

En France, pour 45% des individus ayant une opinion favorable du FN, la diversité dégrade l'état du pays. Un avis que partagent seulement 24% de l'ensemble de la population française. Sauf que 34% des sympathisants du parti Les Républicains (LR) sont d'accord avec ceux du FN. Et leur candidat, François Fillon, est aujourd'hui favori pour remporter la présidentielle de 2017. Parallèlement, à peu près la moitié des sympathisants du FN déclarent être hostiles aux musulmans, contre 29% du reste de la population. Quasiment les trois-quarts des partisans du FN estiment que les réfugiés en provenance de Syrie et d'Irak représentent une menace d'envergure pour la France, une opinion que partagent 45% des Français. En d'autres termes, sur la majorité (mais pas la totalité) des opinions relatives à «l’altérité», les sympathisants et les partisans du FN sont bien plus négatifs et préoccupés que les autres familles d'électeurs. Reste que le sentiment anti-diversité des partisans LR mérite notre considération.

En Allemagne, à peu près 60% des individus déclarant avoir une opinion favorable à l'AfD estiment que la diversité est mauvaise pour leur pays. Dans l'opinion publique globale, on tombe à 30%. Et on remonte à 39% chez les sympathisants du CDU/CSU de la chancelière Angela Merkel. L'hostilité envers les musulmans est deux fois plus prégnante chez les sympathisants de l'AfD que dans l'ensemble de l'opinion publique (59% contre 29%), idem pour l'idée que les réfugiés représenteraient une menace pour le pays (63% contre 31%). En ayant appelé de ses vœux une interdiction de la burqa, et estimé que la crise des réfugiés ne devait «plus jamais se reproduire», Angela Merkel prouve qu'elle n'est pas insensible à la poussée des sentiments anti-altérité chez ses propres électeurs.

Aux Pays-Bas, Geert Wilders a récemment été condamné pour incitation à la haine raciale. Ceux qui soutiennent son parti ont une opinion bien plus négative de l'altérité que la population néerlandaise en général. Plus de 60% de ses partisans estiment que la diversité détériore l'état de leur pays –contre seulement 36% de la population néerlandaise. Le fossé est comparable sur la question des musulmans (62% des partisans du PVV leur sont hostiles, contre 35% du reste de la population) et des réfugiés (59% contre 36%). Selon un récent sondage de l'institut Maurice de Hond, le PVV pourrait remporter une majorité confortable lors des prochaines élections législatives de 2017.

L'Europe de tous les maux

L'euroscepticisme et la question du contrôle national, un cri de ralliement essentiel parmi les électeurs britanniques ayant voté pour le Brexit, sont aussi des points communs à bon nombre de partis populistes européens.

Les sentiments anti-altérité, ne sont pas encore majoritaires dans l'ensemble de la population, mais ils parlent à des minorités significatives.

 

Parmi les Allemands, trois-quarts des sympathisants de l'AfD ont une opinion défavorable de l'Union européenne (UE) et 60% souhaitent que davantage de décisions se prennent à Berlin et non plus à Bruxelles. Dans la population générale, on en est à peu près à la moitié: 48% ont une opinion défavorable de l'UE et 43% souhaitent un regain de pouvoir de l'État-nation.

Aux Pays-Bas, environ 70% des partisans du PVV ont une opinion défavorable de l'Union européenne (46% dans le reste de la population) et 60% aimeraient que La Haye ait davantage son mot à dire (contre 44% dans l'opinion publique en général).

La France fait quelque peu figure d'exception. Sans surprise, vu l'euroscepticisme affirmé de Marine Le Pen, 67% des sympathisants de son parti sont hostiles à l'Union européenne. Mais c'est aussi le cas dans 61% de la population française. De même, 47% des partisans du FN aimeraient que l'UE transfère certaines de ses prérogatives à la France, idem pour 43% de l'électorat du parti Les Républicains et 39% de l'opinion publique en général.

Méfiance envers la mondialisation

La méfiance vis-à-vis de la mondialisation est une autre caractéristique des opinions d'extrême droite, même dans des pays lourdement dépendants à l'économie mondiale.

Dans l'Hexagone, plus de la moitié (53%) des sympathisants du FN estiment que l'intégration de la France dans l'économie internationale est une mauvaise chose, sur le plan des salaires et de l'emploi. Une opinion partagée par 45% de la population française en général.

Chez les Néerlandais, 43% des sympathisants du PVV estiment que l'intégration de leur pays dans l'économie mondiale est une mauvaise chose, contre seulement 24% de la population en général. En Allemagne, 38% des sympathisants de l'AfD estiment que la mondialisation n'est pas bonne pour le pays. Seuls 24% de tous les Allemands partagent cette opinion.

L'élection néerlandaise est prévue pour mars 2017. En France, la présidentielle se déroulera en avril et en mai. En Allemagne, les élections auront probablement lieu en septembre. Il est encore trop top pour présager des résultats des partis d'extrême droite dans ces différents pays. Mais vu l'état de leurs opinions, il semblerait qu'ils aient déjà réussi à séduire un nombre considérable d'électeurs, en tablant sur l'hostilité envers les immigrés, les musulmans, l'Union européenne et la mondialisation. Des sentiments qui, pour la plupart, ne sont pas encore majoritaires dans l'ensemble des populations. Sauf qu'ils parlent à des minorités significatives et que l'impact des partis populistes est d'ores et déjà observable. Des hommes et femmes politiques de centre-droit, comme Fillon ou Merkel, ont commencé à se faire l'écho de discours anti-musulmans et anti-immigrés qui se font de plus en plus entendre chez des personnalités briguant les plus hautes fonctions électives. En Europe, le populisme interpelle de plus en plus d'électeurs. Et si le Brexit et l'élection de Donald Trump laissent entendre quelque chose, c'est que face à ce tsunami mondial, nous n'en sommes encore qu'au creux de la vague.

Bruce Stokes
Bruce Stokes (2 articles)
Directeur au Pew Research Center.
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