Allemagne

En RDA, le luxe s'achetait sur catalogue, et uniquement depuis l'Ouest

Repéré par Annabelle Georgen, mis à jour le 26.12.2016 à 10 h 55

Repéré sur Der Spiegel

La RDA s'autorisa ainsi quelques petits compromis idéologiques.

Des voitures de Berlin-est se pressent vers la porte de Brandebourg après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 | DERRICK CEYRAC / AFP

Des voitures de Berlin-est se pressent vers la porte de Brandebourg après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 | DERRICK CEYRAC / AFP

Du temps de la RDA, ceux qui portaient de vrais Levi's étaient en général ceux qui avaient la chance d'avoir des proches en Allemagne de l'Ouest. Car il était impossible de se procurer les produits qui symbolisaient la «décadence» de l'Occident capitaliste aux yeux de la dictature communiste en RDA. Il fallait donc compter sur la générosité des proches vivant de l'autre côté du rideau de fer pour obtenir un disque de rock ou une paire de collants en nylon. Mais aussi avoir de la chance, car une grande partie des colis qui arrivaient de l'Ouest étaient confisqués par la douane est-allemande.

Pour le reste, il fallait passer par le catalogue «Genex». Fondée en 1956, cette entreprise de vente par correspondance s'adressait exclusivement aux Allemands de l'Ouest qui avaient des proches à l'Est et qui souhaitaient leur faire des cadeaux. Les citoyens d'ex-RDA n'y avaient pas accès directement. Genex est l'abréviation de Geschenkdienst- und Kleinexporte GmbH, du nom de cette société est-allemande spécialisée dans la vente de cadeaux et les petites exportations. Car la quasi-totalité des produits du catalogue était fabriquée en RDA, explique l'hebdomadaire Der Spiegel, qui retrace l'histoire de ce surprenant pont commercial entre les deux Allemagnes initié il y a 60 ans:

«Étant donné que le commerce par correspondance entre la RFA et la RDA était impossible sur un plan juridique comme idéologique, deux entreprises ont été mises en place au Danemark et en Suisse pour faire lien. Elles prenaient les commandes de la RFA, et évidemment contre de solides D-marks. Car le but de la RDA était d'assainir le budget de l'État avec des devises de l'Ouest.»

Pour ce faire, la RDA s'autorisa même quelques petits compromis idéologiques, allant jusqu'à proposer des voitures de marque BMW et Ford. Car si l'on pouvait offrir à ses proches des boîtes de chocolats, des pyjamas et des grille-pains made in RDA, on pouvait aussi, à condition d'avoir les moyens, leur offrir un poste de télévision en couleur, une piscine pour leur jardin, une cabine de sauna privée voire une maison préfabriquée – moyennant la somme de 128.000 D-Mark pour 150 mètres carrés de surface habitable. Le catalogue proposait également des bateaux, dont la vitesse fut longtemps limitée à 40 chevaux, car la flotte de la Stasi ne disposait pas de moteurs plus puissants.

Avec cette combine, consistant à importer des biens produits dans son propre pays en les vendant beaucoup plus cher qu'à l'intérieur du pays, la dictature est-allemande réalisa d'énormes profits. «Rien qu'entre 1971 et 1981, des commandes d'un volume de 1,4 milliards de D-marks ont été réalisées.» Le célèbre modèle de voiture Wartburg de Luxe, par exemple, coûtait en 1966 environ 17.000 ostmarks, soit 4.200 D-marks, mais elle était vendue 7.315 D-marks sur catalogue.

Jusqu'à douze ans d'attente

Ce système était également une mine d'or pour la Stasi qui, à compter de 1962, se mit à contrôler systématiquement les expéditeurs et les destinataires des cadeaux de luxe du catalogue. Mais, à la longue, le catalogue Genex contribua à créer un fossé entre les citoyens qui avaient de la famille à l'ouest et ceux qui n'en avaient pas, entre les plus riches et les plus pauvres. Car les produits commandés via Genex étaient livrés en à peine quelques semaines. Un délai exceptionnel dans un pays continuellement confronté à la pénurie de marchandises, et qui eu donc pour conséquence d'augmenter drastiquement les délais d'attente des produits qui étaient achetés directement en RDA. Der Spiegel donne un exemple:

«En 1966, une Wartburg sur cinq était réservée pour le commerce Genex. Ceux qui avaient l'immense chance d'avoir des proches à l'Ouest qui leur avaient offert la voiture par le biais de Genex pouvaient aller chercher leur Wartburg neuve quelques semaines plus tard. Le reste de la population de RDA devait lui attendre au moins douze ans pour avoir la voiture.»

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