France

Kev Adams, Gad Elmaleh, ou le racisme par l'effacement

Claude Askolovitch, mis à jour le 23.12.2016 à 12 h 46

On est aux antipodes, dans le sketch des deux humoristes d’autres sketches à accent, des plaisanteries admises sur tel ou tel groupe humain, du rire de Debbouze sur sa maman, de La Vérité si je mens, du tailleur-ministre Schmile de Georges Ulmer, du César de Pagnol. On les connaissait. Ils se sont racontés. On moque en tendresse des voisins de chair et d’âme. L’Asiatique n’a pas cette chance. On l’ignore. Ici est la blessure.

Capture d'écran M6

Capture d'écran M6

Le film s’appelle Do the right thing: fais ce qui te semble juste. En 1989, des émeutes raciales ravagent le Brooklyn de cinéma de Spike Lee, quand des Noirs fâchés du quartier Bedford-Stuyvesant ravagent la pizzeria locale, pour une histoire de wall of fame qui tourne mal. Les brothers auraient voulu que des photos de brothers rejoignent les clichés en noir et blanc de Sinatra et Rocky Marciano sur les murs du restaurant, puis d’une incompréhension l’autre, le drame se noue sur fonds de Public ennemy. La trattoria en cendre, la foule veut tourner sa rage contre une supérette que défend alors son propriétaire, minuscule coréen qui brandit un balai devant son échoppe en hurlant, accent hystérisé: «I not white! I am black! You, me, same!». Vous et moi, c'est la même chose! Les vandales rient. Ils le laissent.

Un Coréen est noir? Un asiatique est un immigré? Un parmi les autres, légitime à la solidarité mythique des impétrants? Aux Etats-Unis, à l’époque, cela n’a rien de spontané. En 1991, le rappeur Ice Cube chante «Black Korea», méchante adresse à ces asiatiques qui s’accaparent le commerce dans les quartiers populaires: «Chaque fois que je veux boire une putain de bière, je dois aller au magasin des deux enculés de leur mère d’orientaux qui comptent leurs sous.» Entre les noirs, autochtones délaissés, et les asiatiques, immigrés réputés surdoués, se rejoue une tragédie, les affrontements entre dépossédés et affamés débarqués, faite de xénophobie jalouse et de clichés. Les Asians sont destinés à rejoindre la saga des pouvoirs, et comme les african americans le savent, comme chacun le sait… On est en Amérique, les choses sont dites et filmées dans leur méchanceté. On sait qui on est. On en fera quelque chose. Do the right thing.

Fais ce que est juste? Cela fait quelques jours que certains y tâtonnent, dans une France qui n’est pas l’Amérique mais sa version tempérée et parodique; sur une scène médiatique et sociale, des bourgeois incarnant les écartés de la prospérité se disputent autour des asiatiques. Ce qui suit n’a pas la verve d’un Spike Lee.

Pour résumer.

Dans un spectacle diffusé sur M6, le maître comique Gad Elmaleh et son padawan Kev Adams commettent un sketch poussif sur les asiatiques, déguisés en mandarins de carnaval, tresses et costumes de fausse soie, échangeant des remarques désabusées sur l’inanité de la chose (répliques de Gad Elmaleh) et des saillies d’écolier d’avant le déluge (répliques de Kev Adams), d’où surnagent des accents de caricature et le mot «sushi».

Ayant vu ce sketch, Anthony Cheylan, rédacteur en chef de Clique.TV, l’équipe antiraciste et multiculturaliste dirigée par Mouloud Achour, écrit un texte triste et furieux. On apprend qu’il est d’origine vietnamienne. Son texte devient viral; il exprime une souffrance de français d’origine asiatique (vaste origine), qui commence à saisir l’opinion à force de faits divers racistes; l’été dernier, Chaolin Zhang, couturier de 49 ans, est mort à Aubervilliers après avoir été agressé par des adolescents. La stupidité du sketch arrose les plaies de sel.

Interrompant ses vacances, Mouloud Achour écrit une mise au point. Le racisme anti-asiatique est infâme, mais ces comiques ne sont pas la bonne cible. Cheylan approuve. Son texte disparait du site. Internet clique au complot. Le texte revient alors avec une mise au point sur la mise au point de Achour. La ligne est la même. Gad et Kev ne sont pas racistes mais le racisme anti-asiatique est infâme. Et les animateurs de Clique dénoncent la fachosphère, le racisme et l’antisémitisme qui se sont emparés de leur indignation première.

Le bruit est en cours.

On le résume aussi, tant on vomit d’habitude.

Elmaleh et Adams sont juifs. Pour certains, cela aggrave leur cas, et explique pour d’autres la mansuétude dont ils bénéficient. Ils sont du show-bizz et de la télévision, d’un grand monde ludique et solidaire dont est aussi Mouloud Achour, ce qui expliquerait aussi. Ce débat-là éclipse le sujet asiatique, et que le sujet soit éclipsé ajoute au malaise.

Pensées inabouties

La France mime l’Amérique, sans être capable de la devenir, et exhale des soupirs rances au lieu de nommer les choses

C’est ici que la France mime l’Amérique, sans être capable de la devenir, et exhale des soupirs rances au lieu de nommer les choses. On suggère et l’on embarrasse. On complotise au lieu de dire. On a des pensées sales et inabouties. On n’est pas drôle et on est malheureux.

Reprenons dans l’ordre. Gad Elmaleh et Kev Adams sont juifs? Plus que cela encore. Ils sont juifs, mais hors ghetto et communautarisme, d’une inspiration multicultururaliste, comiques passeurs, ayant campé -Gad- avec une tendresse absolue l’immigré travesti algérien Chouchou, ou s’inscrivant -Adams- dans une solidarité générationnelle, ami entre autres du rappeur Black M… Ce sont deux comiques progressistes, au sens de la France bariolée, deux comiques de l’autre qui est mon frère. Ils ont fait leurs preuves. C’est cela qui les protège. Cela nous accable.

Pourquoi deux types fraternels, pensant bien, s’autorisent-ils la plus idiote des pochades, miment-ils le chinois en Empereur Ming (le méchant de Flash Gordon) de comédie, et attribuent-ils le sushi à la Chine, dans une grimace hors géographie? Imaginerait-on, sur une scène de Singapour, un comique attribuer des cuisses de grenouilles aux ukrainiens? Pourquoi, juste sur ce sujet, deux types drôles deviennent-ils des beaufs de récréation? Pourquoi, là, ne font-ils plus attention? Pourquoi l’asiatique autorise-t-il? Et c’est ici que l’on glisse.

Chez Spike Lee, le Coréen se proclame noir pour se sauver. A Aubervilliers, dans la violence urbaine quotidienne, le couturier chinois n’a pas cette opportunité. Sur la scène de Kev et Gad, le chinois n’a pas droit à la fraternité que l’on réserve aux siens. Moqués, les Asiatiques sont expulsés d’une compréhension commune.

Le racisme de l'effacement

Ce n’est pas le racisme qui est en jeu, ni l’accent. C’est l’inexistence de l’asiatique: le côté hors sol, hors du temps, d’une agacerie sans but, indifférente. Kev et Gad n’évoquent aucun asiatique connu, aucun personnage qui serait familier de nos rues, étudiant ou chauffeur de taxi ou voisin de bureau, homme mur échappé du génocide cambodgien ou immigré chinois. On campe un chinois absolu, qui n’a jamais existé et n’existera pas, sans autre raison que son ridicule. On est aux antipodes d’autres sketches à accent, des plaisanteries admises sur tel ou tel groupe humain, du rire de Debbouze sur sa maman, de La Vérité si je mens, du tailleur-ministre Schmile de Georges Ulmer, du César de Pagnol ou du Jacques Martin de mon enfance qui campait une solide provinciale, Madame Berrichon, dans des sketches à l’heure du déjeuner.

Le Berry existait, comme existent le juif du sentier ou le petit tailleur. On en souriait, avec plus ou moins de grâce. On les connaissait. On les connait. On les a racontés. Ils se sont racontés. Le racisme existe, mais il ne submerge pas tout. On moque en tendresse des voisins de chair et d’âme. L’Asiatique n’a pas cette chance. On l’ignore. Ici est la blessure. On rit de lui qui n’existe pas, comme on riait de l’arabe colonisé, travadja la moukère, avant qu’il ne devienne français.

Ne pas être, sinon un rire ou une compassion désincarnée. Pauvres chinois que l’on agresse? C’est le destin de l’Asiatique en France modérée. Il faut une polémique piteuse pour qu’on le réalise. Anthony Cheylan serait Shylock. Si on moque un asiatique, il ne souffre pas?

On est noyé de mémoires éparses dans nos narrations françaises: il en manque une. On ne sait rien des Français chinois, vietnamiens, cambodgiens?

On est noyé de mémoires éparses dans nos narrations françaises: il en manque une. On ne sait rien, dans nos histoires quotidiennes, des aventures, pérégrinations, constructions, métissages des Français chinois, vietnamiens, cambodgiens? Quelques souvenirs et clichés, des récupérations politiques venues d’avant, tant le vietnamien du Sud est l’ami du para dont le «fellouze» est l’ennemi, tant l’aubaine est bonne si des racailles agressent des chinois, et il est des immigrations qu’apprécient ceux qui détestent les immigrés, et que ne défendent pas spontanément ceux qui les défendent… Des vagues mémoires de tragédies. Et sinon? O vous, frères asiatiques? Ni Gad ni Kev ne s’en passionnent, comme tout le monde.

On peut deviner l’Amérique plus nette, dans sa société et ses représentations. Les Asians ont trouvé une place; pas prégnante encore, mais souvent marquante? Ce ne sont pas encore les archétypes du pays, l’irlandais ou le juif ou le noir ou le mormon, mais des personnages incarnés, existants. Une si belle journaliste dans L’Année du Dragon, qui séduit le polack raciste Mickey Rourke. Des tycoons pour eux-mêmes ou par alliance, dans la nouvelle économie? C’est une intuition. En France? Une présence patente et indifférenciée, qui émerge à peine. Je me souviens, dans les cultures populaires, d’une famille indochinoise qui accueille Bruel, étudiant binoclard à lunettes, dans Force majeure, un drame de Pierre Jolivet. J’ai vu arriver le personnage joué par Frédéric Chau dans Qu’est-ce-qu’on a fait au Bon Dieu?, un chinois du quotidien, enfin, mais qui manquait encore d’épaisseur et de vécu? Je devine le manque. J’attends le jour où Gad nous parlera d’un chinois qu’il connait, et le moquera de bon coeur. Je ne sais pas à qui il ressemblera, mais il ressemblera à quelqu’un.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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