Science & santé

«Cela fait maintenant plus de deux mois qu'il ne se passe plus rien entre nous»

Lucile Bellan, mis à jour le 03.01.2017 à 15 h 16

Cette semaine, Lucile conseille Noémie, une jeune maman qui s'interroge sur sa perte de libido.

Femme accroupie | de Pablo Picasso via Wikimedia CC License by

Femme accroupie | de Pablo Picasso via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.
Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:cestcomplique.slate@gmail.com.

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

J'ai 34 ans, je suis en couple depuis sept ans et nous avons un petit garçon de 3 ans. Mon problème est d'ordre sexuel et probablement sentimental. Du plus loin que je me souvienne, la sexualité, le désir, la tendresse et la jouissance ont toujours été très importants pour moi. J'ai même quitté un homme que j'aimais infiniment parce que son désir pour moi était mort.

Mais voilà que de mon côté, tout s'est éteint. J'y vois plusieurs raisons: mon compagnon a connu des déboires professionnels qui l'ont rendu tout un temps assez invivable et cela a créé une sorte de distance entre nous. Même si aujourd'hui cette période est close, il en reste des séquelles. Ensuite, je ne me remets pas bien d'une épisiotomie très (trop) importante et qui a mal cicatrisé. J'ai été opérée depuis et c'est moins douloureux mais je garde un inconfort qui n'est apparemment pas modifiable. Cela a changé mon rapport à mon corps, je me sens moins à l'aise. Enfin, je suis de nouveau enceinte, avec fatigue, nausée et ballonnements qui ont achevé le peu d'amour propre qui me restait.

Cela fait maintenant plus de deux mois qu'il ne se passe plus rien entre nous, je ne sens plus rien venir et j'ai peur de rester bloquée comme ça

Cela fait maintenant plus de deux mois qu'il ne se passe plus rien entre nous, je ne sens plus rien venir et j'ai peur de rester bloquée comme ça. Comme si c'était impossible de tout avoir, qu'il y avait un temps pour tout. Faut-il accepter cette idée? Un temps du moins? Je déteste pourtant l'idée de ces couples qui font chambre à part et n'ont plus jamais un geste de tendresse l'un envers l'autre.

Est-il possible de ressentir du désir quand on a des enfants, des jobs prenants, aucune minute à soi (pour faire du sport, voir une expo ou ses amis = pas le temps de tout faire), plus un rond pour s'acheter des vêtements neufs (aller au restaurant, partir en week-end = tout part dans les frais de garde et le remboursement du crédit de l'appart) qu'on vit dans la pollution, les transports en commun pourris, dans un contexte d'alerte attentats? Franchement je me demande si cela est même possible et raisonnable? Est-on alors condamné à attendre que quelque chose advienne? Cette perspective me glace... mais surtout comment renaît-on de ses cendres?

Noémie 

Chère Noémie,

C’est parce que j’ai connu le rapport malmené au corps après la maternité, le quotidien qui pèse et le couple qui n’est plus une priorité, que votre témoignage m’a particulièrement touchée. Oui, c’est compliqué de se mettre dans une ambiance propice quand rien ne nous épanouit, quand le quotidien est une suite d’obligations familiales et professionnelles. Comment avoir envie de l’autre, épuisée après une journée de travail éreintante, la préparation du dîner, les lessives et l’histoire du soir?

Il y a aussi la pression et l’angoisse de boucler les fins de mois. Tout cet argent qui ne part que dans des dépenses pour les enfants parce qu’ils sont la priorité. Je connais tout ça. Et j’ai cru aussi un temps que je n’allais pas m’en sortir. Parce qu’à un moment, la fatigue et le stress passent le corps en mode survie et mettent en veille les désirs. Et on n’existe plus. On devient un fantôme dédié aux autres.

Je ne crois pas que ce soit une fatalité et ou une évolution naturelle pour les femmes. Mais je crois que c’est un combat dur à mener. Vous avez le droit de demander de l’aide, de prendre ce temps pour vous (nous sommes d’accord que c’est moins glamour et excitant que de prendre le temps d’aller boire des mojitos ou d’aller à l’institut de beauté mais ça peut être la première étape vers une reconstruction et une réappropriation de vous-même). Une heure par semaine pour aller voir un psychologue ou un psychiatre et parler. Voilà de quoi, moi, j’ai eu besoin la première fois que j’ai commencé à disparaître.

Vous devez prendre conscience que votre désir, qu’il soit sexuel ou autre, est personnel. Et qu’avant d’avoir envie de partager des choses avec votre conjoint, ou avec qui que ce soit d’autre, vous devez avoir d’abord envie de vous offrir ce plaisir. C’est un processus qui commence avec le regard que l’on porte sur son corps, oui. Et, spécifiquement après un accouchement (a fortiori dans votre cas, où les suites médicales ont été compliquées), par une réappropriation de votre propre plaisir, seule. Vous devriez aller explorer cette zone qui a été abimée, détruite puis reconstruite.

C’est un conseil qui peut paraître étrange mais touchez-vous puis, quand vous serez à l’aise, laissez-vous toucher

C’est un conseil qui peut paraître étrange mais touchez-vous puis, quand vous serez à l’aise, laissez-vous toucher. Prenez le temps d’un massage, d’une application d’huile après le bain ou la douche (puisque vous êtes enceinte, n’hésitez pas à user en fin de grossesse d’huiles de massage pour le périnée, très bonnes préparations à l’accouchement). Vous avez un corps et vous l’avez oublié. Il vous faut retrouver ce plaisir du contact. Enlevez vos vêtements déjà, cette carapace fonctionnelle de mère et de femme active. Je ne vous dis pas d’investir dans de la lingerie, mais juste d’être nue.

Oui, ça parait être le bout du monde et mes conseils peuvent sembler saugrenus. Mais ce plaisir physique, gratuit, accessible à tous, c’est ce qui fait le sel de la vie, ce qui nous rapproche et nous éloigne le plus de l’animal. C’est le plaisir qui nous rappelle ce que c’est d’être vivant. Vous n’êtes pas une cause désespérée, Noémie, vous êtes perdue. Et vous allez vous retrouver. Mais c’est votre chemin, votre combat, le vôtre en tant que femme et non pas en tant que mère ou en tant qu’épouse. Il est là votre salut.

Lucile Bellan
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