Culture

Cette femme a l'un des jobs les plus cools au monde

Mathilde Carton et Stylist, mis à jour le 03.01.2017 à 9 h 25

Alexandra Patsavas a été pionnière dans le domaine de la supervision musicale: ses associations du son et de l'image dans les séries ont illustré avec brio les sentiment des personnages... jusqu'à devenir le business qu'on connaît.

Alexandra Patsavas lors d'une conférence à Beverly Hill (Californie), en octobre 2009.

Alexandra Patsavas lors d'une conférence à Beverly Hill (Californie), en octobre 2009.

Qui se souvient de l’épisode 5 de la saison 6 de Gossip Girl, diffusé le 12 novembre 2012, dans lequel Sage tente de séparer Steven et Serena en plein bal des débutantes? Pourtant «Monstrous Ball» n’est pas un épisode comme les autres et pas seulement à cause de la robe de Blair. Sa particularité tient dans la bande-son, entièrement pilotée par Frank Ocean, qui venait alors de sortir son premier album, encensé par la presse. Le sous-texte musical enrichit l’épisode grâce à sa critique de la bourgeoisie tandis que le chanteur fraye son chemin vers un auditoire mainstream.

Mais que vient faire le chouchou du R&B dans une série de gosses de riches déclinante? L’ingénieure de ce plan audacieux est Alexandra Patsavas, la superviseuse musicale de la série. Cette grande brune de 48 ans, née à Chicago, a révolutionné l’art de placer la musique dans les séries ou les films. Ce qu’on appelle la synchronisation musicale. Jadis job de bureaucrate, c’est désormais l’un des derniers bastions rentables de l’industrie musicale. Outre Gossip Girl, Patsavas a rythmé les bandes originales (BO) des quinze dernières années: Newport Beach, Grey’s Anatomy, Mad Men, Hart of DixieTwilight, Hunger Games

À force de façonner le goût de l’époque, elle est même devenue un personnage pop: dans Girls, le groupe de Marnie prétend ainsi avoir été contacté par les sbires de Patsavas. Croulant sous les projets –la nouvelle série de Shonda Rhimes, Still Star-Crossed, et la comédie A Futile & Stupid Gesture pour Netflix–, la nouvelle prêtresse de la musique incarne l’essor d’un des jobs les plus cool du monde.

Un personnage = une chanson

Newport Beach devait être l’histoire de Ryan, un garçon perdu des bas-fonds de Los Angeles, adopté par une famille yuppie d’Orange County. Mais contrairement aux prévisions de la Fox, le blondinet-voyou a rapidement été éclipsé par son meilleur ami. Loin des quarterbacks carrés qui peuplaient jusque-là les séries US, Seth Cohen est un garçon romantique (il écoute Death Cab for Cutie), cultivé (il cite Beck), et qui ne se prend jamais au sérieux (Super Furry Animals rythme la perte de sa virginité).

Avant Patsavas, la musique dans les séries avait vocation à habiller l’arrière-plan plutôt qu’à enrichir l’histoire.

 

Pas besoin de longues scènes d’exposition: dans Newport Beach, la musique fait partie du scénario. Il suffit de tendre l’oreille pour comprendre ce que les héros ont dans les tripes. On doit cette petite révolution à Alexandra Patsavas. L’électricité des retrouvailles entre Olivia Pope et Fitz après leur rupture dans la saison 2 de Scandal? «I don’t know why» de Stevie Wonder. Le désespoir de Meredith Grey qui se noie dans la saison 3? «Make This Go On Forever» de Snow Patrol. 

Avant Patsavas, la musique dans les séries avait vocation à habiller l’arrière-plan plutôt qu’à enrichir l’histoire. La première tentative de narration musicale remonte aux années 1970: Gloria Monty, productrice du soap opera General Hospital, invente alors le montage –soit plusieurs scènes rapides à la suite liées par une chanson triste ou heureuse. C’est l’occasion de sortir du «score» (la musique instrumentale de la série) pour proposer des chansons que les téléspectateurs connaissent. Mais les chaînes restent frileuses: pourquoi payer les droits de chansons célèbres si les séries disposent de leurs propres nappes musicales?

Lorsqu’Alexandra Patsavas démarre à la fin des années 1990, la supervision musicale existe à peine. Le métier consiste uniquement à négocier les droits (entre 4 000 et 100.000 dollars pour quelques secondes à l’antenne). Patsavas, elle, décortique des catalogues poussiéreux à la recherche de morceaux bon marché. Son premier job ? Un film de série B dans une prison spatiale dédiée aux femmes. Ses ex-camarades de classe, eux, cherchent les talents de demain pour des labels richissimes. Nettement plus prestigieux.

Pas grave, la passion d’Alex paie: elle se fait bientôt embaucher sur la série Roswell, après avoir monté sa propre structure, Chop Shop Music Supervision. Alexandra réussit à placer des morceaux qu’elle aime. Son plus joli coup: un montage au son de Radiohead. «C’est la chanson qui correspondait le mieux à l’histoire et elle a complètement porté la scène», se souvient-elle.

«Alexandra Patsavas a mis la musique au service de l’image de la série»

Rebecca Delannet, superviseuse musicale à Paris. 

En 2003, les producteurs Josh Schwartz et Stephanie Savage lui proposent de travailler sur leur première série, Newport Beach. Encore une fois, Patsavas se retrouve avec un petit budget. Elle écume les comptes MySpace de groupes inconnus. C’est le déclic: la série se pare d’une aura rock indé bien à elle. «Au lieu d’utiliser No Doubt, très à la mode à l’époque, on a pris le chanteur folk Joseph Arthur pour illustrer le sentiment de perdition de Ryan», explique Schwartz sur MTV. L’association est tellement forte que certains morceaux restent liés à la série, comme «Hide and Seek» d’Imogen Heap qui illustre une bagarre fraternelle filmée au ralenti (la scène fera l’objet d’une parodie dans l'émission Saturday Night Live). «Alexandra Patsavas a mis la musique au service de l’image de la série», commente Rebecca Delannet, superviseuse musicale à l'agence My Melody à Paris.

Le nouveau jukebox

Newport Beach devient culte. Et, avec elle, les groupes choisis par Patsavas. 

En 1993, lorsque les Flaming Lips jouent pour Brenda et Brandon dans la série Beverly Hills 90210, tout le milieu rock hurle à la trahison. « Les groupes étaient convaincus que leur passage à l’antenne allait entamer leur crédibilité », explique Alex Patsavas. Vingt ans plus tard, ils rêvent tous d’apparaître dans les séries télé.

Les maisons de disques, frappées de plein fouet par le téléchargement illégal, regardent d’un œil nouveau la synchronisation. Puisque Newport Beach est devenu un tremplin, les labels y envoient leurs poulains. Chaque fois, l’effet de publicité est énorme: des millions de jeunes téléspectateurs découvrent The Killers, The Walkmen, Bloc Party… entre deux séparations de Ryan et Marissa. 

Plus besoin de se brancher à la radio pour découvrir les nouveaux tubes, il suffit d’écouter la télé.

 

Ad Age, le magazine spécialisé dans la pub, sacre Patsavas reine du marketing de divertissement en 2006. L’effet est décuplé lorsque Josh Schwartz et Stephanie Savage créent Gossip Girl un an plus tard. Exit les petits groupes, ce sont désormais les popstars qui se bousculent: Florence and the Machine, Hilary Duff, Lady Gaga... Même No Doubt et Sonic Youth s’incrustent.

La chaîne WB publie les playlists de chaque épisode après diffusion –les téléspectateurs téléchargent leurs morceaux préférés sur iTunes. Plus besoin de se brancher à la radio pour découvrir les nouveaux tubes, il suffit d’écouter la télé.

La réputation d’Alex Patsavas n’est plus à faire. Elle habille toutes les productions de Shonda Rhimes –son travail sur Grey’s Anatomy lui vaut une nomination aux Grammy. Mieux: elle parvient à synchroniser une chanson des Beatles pour la saison 5 de 
Mad Men. Un exploit (les ayants droit ne donnent que très rarement l’autorisation). «Plus elle gagne en contrôle, plus elle est créative: sur le premier film Twilight, Alex a synchronisé les chansons; sur le deuxième, elle les a directement produites sur son label Chop Shop en faisant appel à ses groupes préférés», note le compositeur Brad Hatfield, son collègue sur la série Rescue Me.

Death Cab for Cutie, St. Vincent ou Bon Iver signent la bande-son du film de vampires. La BO est tellement attendue que sa date de sortie est avancée d’une semaine. Pour Hunger Games, Patsavas suit la même formule, et va jusqu’à mettre l’actrice Jennifer Lawrence au chant: «The Hanging Tree» devient numéro 1 en Allemagne, numéro 12 aux États-Unis, 23ème en France. La superviseure s’étonne encore:

«Il y a vingt ans, la supervision musicale était une niche de l’industrie de la télé et du film; aujourd’hui, c’est un département essentiel au cœur de l’industrie de la musique.»

 

Augmentation de la candence 

Alors que l’industrie de la musique a du mal à se remettre de la crise du disque, la télé, elle, connaît son âge d’or. Les séries deviennent prestigieuses, et misent sur un habillage sonore sophistiqué. Surtout, elles se multiplient. En 2015, on compte presque 400 séries diffusées aux États-Unis. Aux chaînes du câble, il faut ajouter les plateformes de streaming Netflix, Hulu, Amazon… et YouTube. Le marché de la supervision musicale a explosé.

Pour faire face à la demande, Alex Patsavas et une poignée d’homologues montent en 2007 une guilde des superviseurs musicaux, comme celle des acteurs et des scénaristes. Trois ans plus tard, ils créent un prix pour récompenser les meilleures supervisions dans 14 catégories, allant des films aux jeux vidéo. Les anciens employés de Chop Shop deviennent des stars, comme Andrea Von Foerster, en charge de Modern Family et de la série Scream.

Mais la pression s’accroît: les superviseurs n’ont parfois que quelques heures pour choisir et obtenir une chanson pour une série télé. Les boîtes de production télé se mettent à acheter des droits en masse, histoire de disposer d’un stock de chansons utilisables rapidement. Pour les labels, c’est une aubaine. Entre 2013 et 2014, les revenus de la synchronisation augmentent de 8,4 %, selon l’Ifpi, le syndicat international des éditeurs de musique. Résultat, les contrats des artistes sont renégociés pour faciliter le passage de leurs chansons à l’antenne. «Même pour les artistes indépendants, c’est plus simple: je peux acheter les droits des titres d’un groupe espagnol ou indien en quelques heures sans passer par le service juridique des majors», s’enthousiasme Patsavas.

La transformation du secteur est telle que le job fait son apparition en France: les professionnels du disque licenciés par les labels montent leurs propres affaires. Et ils suivent la méthode Patsavas avec attention. «Pour la saison 3 de Mafiosa, on disposait d’un tout petit budget, explique par exemple Pascal Mayer, de l’agence Noodles. On est allés puiser dans les catalogues d’artistes inconnus, ce qui a donné une couleur musicale particulière à la série».

«Le futur ne m’inquiète pas», sourit Alexandra Patsavas. Et pour cause: son carnet de commandes affiche complet d’ici 2019.

Mathilde Carton
Mathilde Carton (10 articles)
Stylist
Stylist (138 articles)
Mode, culture, beauté, société.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte