Monde

Comment la carte s'est imposée comme un outil pour dominer le monde

Raphaëlle Elkrief et Stylist, mis à jour le 09.04.2017 à 14 h 21

Avoir de bonnes cartes en main ne sert pas qu’à se repérer en ville.

Après le régime liquide et faire perdre Trump à la prochaine présidentielle, la nouvelle obsession des stars hollywoodiennes est de disparaître de Google Maps. Plusieurs d’entre elles ont rendu leur maison inaccessible sur Google Street View, comme Selena Gomez ou Kim Kardashian. Le site a même fini par flouter tout un quartier de sa map de Los Angeles, le bien nommé Hidden Hills, qui abrite tout le gratin, de Drake à Miley Cyrus en passant par la famille Jenner au grand complet. Un effacement qui rappelle celui du village de Sillamäe, ville militaro-industrielle secrète non loin de Leningrad, complètement absente des cartes à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La comparaison vous paraît hasardeuse parce qu’elle met en regard des prisonniers politiques ambiance goulag et un ghetto de milliardaires? Pourtant, dans les deux cas, les puissants décident ce que le peuple peut lire du monde sur les cartes. Des colons espagnols et leurs traits de crayons arbitraires aux ingénieurs de Google Maps devenus malgré eux les nouveaux cadres sup’ de l’ONU, Stylist vous explique pourquoi tout le monde a intérêt à piocher la bonne carte.

La science du prince

L'été dernier, plus de quinze ans après les accords de Camp David, on a assisté à un nouveau cliffhanger dans la série à rallonge du conflit israélo-palestinien. Début août, un communiqué émanant d’un collectif de journalistes gazaouis s’alarme de la disparition du nom de la Palestine sur Google Maps. L’info fait polémique, pourtant la Palestine n’a jamais figuré sur les cartes de Google. La Cisjordanie et la bande de Gaza y sont délimitées en pointillé, comme c’est le cas pour tous les territoires contestés. Une porte-parole de Google admet néanmoins qu’un bug a fait disparaître temporairement les noms de Gaza et de Cisjordanie de la carte, erreur réparée depuis. Fin de l’incident diplomatique qui prouve cependant que cartographier est un exercice périlleux.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Google se retrouve coincé au milieu des champs de batailles des relations internationales. En 2015, les geeks de Cupertino sont accusés de prendre parti au sujet de la frontière du Sahara occidental et du Maroc, et deux ans avant, le site a intégré d’autorité le Cachemire au Pakistan, déclenchant une protestation officielle de l’Inde qui en revendique la souveraineté. Même au sein des pays aux frontières bien installées, il arrive que les petits dessins de Google génèrent des polémiques.

En 2011, alors que la Coupe du monde et les JO approchent, les Cariocas reprochent à Google Maps de surreprésenter les favelas qui apparaissent beaucoup plus vite quand on zoome sur la ville que d’autres éléments topographiques comme le Pain de Sucre.

«On a toujours dit que la cartographie était la “science du Prince”, rappelle Fabrice Argounes, chercheur au CNRS et spécialiste de géographie politique. Sauf qu’aujourd’hui, et depuis sa création en 2004, le Prince, c’est Google, et son service Google Maps qui se retrouve à devoir jongler avec les mêmes problématiques que celles d’un État-nation.»

Exemple en 2010, quand une troupe de soldats nicaraguayens plante un drapeau sur une île costaricaine au cœur d’une zone contestée depuis des décennies. Motif de l’incursion? La zone a été placée arbitrairement du côté nicaraguayen par Google Maps. Une «preuve» utilisée par le commandant pour justifier son invasion, photos issues du site à l’appui. Et Google, empêtré dans un micmac digne d’une mauvaise partie de Risk, s’est retrouvé obligé de préciser que ses cartes ne devaient pas servir de référence pour décider d’opérations militaires…

Mais si sa position officielle consiste à produire les cartes les plus neutres possibles, la firme est souvent obligée de jouer l’esquive pour éviter de lancer une Troisième Guerre mondiale. «Si vous vous connectez sur le Google russe, vous verrez une frontière séparer la Crimée de l’Ukraine, pour la rattacher à la Russie. Si vous surfez depuis la version ukrainienne, la frontière n’existe pas. Et pour le reste du monde, cette frontière est en pointillé», explique Fabrice Argounes. Il poursuit:

«La carte précède le territoire. Les géographes s’amusent en disant que pour être un État, il faut un accord de l’ONU, une demande d’équipe nationale à la Fifa et une carte en bonne et due forme.» 

Car les cartes sont les enjeux n°1 de la vision du monde. La preuve: vous avez toujours pensé que la France était au centre du monde (spoiler: vraiment pas, non).  

Poker menteur

 

Si vous avez toujours cru que le Groenland était aussi grand que l’Afrique, ce n’est pas uniquement parce que vous étiez une bille en géographie, mais parce que la cartographie est une partie de poker menteur. Pour vous donner une idée des immenses distorsions 
du planisphère tel que vous le connaissez, rendez-vous sur The True Size Of, un site qui vous permet de déplacer le pays de votre choix surune carte du monde pour le comparer aux autres. Vous y découvrirez que l’Afrique peut aisément accueillir l’Europe, l’Inde, la Chine, les États-Unis et le Japon dans ses frontières.

«Les cartes ne sont pas une science exacte, c’est un système de projection de la réalité. Et les mappemondes ne font pas exception à la règle», corrige Olivier Clochard, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des migrations. Depuis le XVIe siècle, on utilise la projection du géographe Mercator pour représenter la sphère terrestre à plat. Un procédé qui augmente la taille des régions éloignées de l’Équateur (donnant l’impression que la France et le République Démocratique du Congo ont une superficie comparable, alors qu’il y a 1,6 million de km2 de différence).

Il a fallu attendre 1973 et les travaux du cartographe allemand Arno Peters pour avoir une idée un peu plus réaliste des proportions de notre planète. Et, c’est là tout l’enjeu: arrêter de surreprésenter les pays riches au détriment de pays pauvres. La projection de Peters, accueillie à bras ouverts par les pays dits du Sud, rappelle combien, encore aujourd’hui, l’histoire des cartes est indissociable de la notion de pouvoir. Du développement du commerce maritime à l’impérialisme des empires coloniaux, jusqu’à la propagande nazie qui utilisait les cartes comme outil de conquête.

«Les cartes n’ont jamais été neutres et ont toujours servi des intérêts économiques et politiques, rappelle Irène Hirt, chercheuse au CNRS, qui travaille notamment sur les impacts de la cartographie. Michel Foucault disait que les cartes sont un instrument de savoir-pouvoir. Une pensée théorisée par le grand historien de la cartographie Brian Harley pour qui “au même titre que les fusils, les cartes ont été les armes de l’impérialisme”.»

Le cartographe est devenu en quelques années le gourou de la «cartographie critique»
un courant de recherche entre géographie et sciences sociales pour lequel aucune carte n’est innocente (VS tout un pan d’ingénieurs et de géomètres pour qui elle est une science exacte).

Sauf que, ce qui vous semble être une querelle d’initiés dans laquelle vous n’avez aucune envie de vous immiscer est en fait un enjeu de taille pour votre compréhension 
du monde. Et pas seulement pour gagner à «Questions pour un Champion», mais aussi 
pour comprendre des questions liées à la vie quotidienne. «Il existe une sémiologie de la carte. Selon la couleur ou les formes utilisées par le cartographe, le message sera reçu différemment», prévient Olivier Clochard. Qui prend pour exemple les cartes représentant l’arrivée des migrants en Europe où l’on voit de grosses flèches noires et flippantes s’abattre sur l’Hexagone. «Des flèches larges et épaisses, noires ou rouges vont donner une sensation de danger, insiste-t-il. Or avec ces choix, c’est très facile de manipuler des lecteurs, qui sont globalement mal formés à ce type de décodage.»  

Rebattre les cartes

Pour reprendre le pouvoir qui leur a été confisqué par les cartographes, certains nobody ou spécialistes ont choisi d’être mieux servis par eux-mêmes. Comme Olivier Clochard, au sein de Migreurop, réseau de chercheurs engagés sur les questions migratoires. «Nous avons produit des cartes sur les décès aux frontières de l’Union européenne, pour sensibiliser le grand public.» Entre travail scientifique et implication militante, de nombreux chercheurs sont convaincus du potentiel de cette production cartographique «décentralisée». «On répète souvent: “Fais des cartes ou tu seras cartographié”», avance Irène Hirt, qui a longtemps travaillé sur la façon dont les Amérindiens avaient été dépossédés de leur histoire par des cartes qui les ignoraient.

«Depuis une trentaine d’années, les peuples autochtones d’Amérique du Nord utilisent la cartographie pour se la réapproprier, explique-t-elle. Que ce soit pour défendre des cas concrets lors de procès ou pour décoloniser les imaginaires, ces peuples ont été contraints de coucher sur papier des cartes qu’ils se transmettaient à l’oral pour prouver l’occupation de leurs territoires pendant des siècles.»

Dans le champ de la cartographie participative militante, un projet s’est aujourd’hui imposé comme leader. En 2004, au moment de la naissance de Google Maps, un ingénieur britannique lance OpenStreetMap, sorte de Wikipédia de la cartographie qui permet aux utilisateurs du monde entier d’actualiser eux-mêmes les cartes. Ce projet de carte libre et gratuit s’est particulièrement illustré lors du séisme en Haïti en 2010, quand des bénévoles ont participé à la création de planisphères opérationnels ou au moment de l’épidémie d’Ebola, avec la production de cartes à destination de la Croix-Rouge ou de MSF.

«La cartographie a profondément changé, conclut Fabrice Argounes. Aujourd’hui, chacun peut avoir son mot à dire. Et les services de géolocalisation, indissociables des procédés de cartographie actuels, fait que le centre, le point bleu, c’est vous. Nous sommes passés d’une centralité étatique à une centralité du consommateur

Ça ne nous suffisait pas de nous croire à la tête des nations, voilà maintenant que chacun va se prendre pour le centre du monde.

 

Raphaëlle Elkrief
Raphaëlle Elkrief (23 articles)
Journaliste chez Stylist.
Stylist
Stylist (169 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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