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Comment l’idée d’égalité hommes/animaux fait son chemin dans le débat public

Unity is strength | Dhinakaran Gajavarathan via Flickr CC License by

Unity is strength | Dhinakaran Gajavarathan via Flickr CC License by

Quelque part entre 30  millions d’amis et Martin Luther King, l'antispécisme veut devenir LE mouvement des droits civiques des années 2010. Voici sa stratégie.  

Saucisse est un chien. Baladé de famille cruelle en famille cruelle, Saucisse est surtout 
le personnage principal du Teckel, nouveau film du réalisateur Todd Solondz. Malgré sa gentillesse et son enthousiasme sans faille, il se retrouve toujours en position de victime. Comme l’explique une mère bobo (Julie Delpy) à son fils malade, «un chien n’est pas un être humain. La nature ne s’en soucie pas. C’est triste mais c’est comme ça». Cette phrase sur l’inégalité de traitement entre l’homme et l’animal n’aurait sans doute choqué personne, il y a quelques années. Pourtant, on vous conseille d’y aller mollo aujourd’hui: la défense des animaux est passée de hobby pour vieille actrice acariâtre à combat pour blogueur engagé.

D’ailleurs, il ne s’agit plus seulement de s’opposer à la chasse aux phoques mais de revoir la hiérarchie même des espèces. C’est l’antispécisme, philosophie selon laquelle tous les êtres vivants doivent être traités avec les mêmes égards. Humains et rats au même niveau. La cause n’a certes réuni que sept cents personnes pour une manif à Genève en août, à l’occasion de la Journée mondiale pour la fin du spécisme, mais elle infuse largement le débat public: le 18 octobre, vingt-trois intellectuels dont le psychiatre Boris Cyrulnik et le moine bouddhiste Matthieu Ricard signaient un manifeste dans Le Monde pour la création d’un «secrétariat à la cause animale» dans lequel ils appelaient les hommes à engager d’autres rapports avec le monde animal et demandaient le renforcement des contrôles pour lutter contre la maltraitance. Une préoccupation qu’on retrouve dans de nombreux essais sortis récemment: Révolutions animales (éd. Les Liens qui Libèrent), Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kymlicka qui vient d’être traduit en français (éd. de l’Alma) et bien sûr Antispéciste d’Aymeric Caron (éd. Don Quichotte). Et même dans un roman, Règne animal (éd. Gallimard), en bonne place sur la liste du Goncourt. À mi-chemin entre 30 millions d’amis et Martin Luther King, le l'antispécisme veut devenir LE mouvement des droits civiques des années 2010. On vous explique sa stratégie.  

Le pouvoir du moment présent  

Bien avant le véganisme et les bars à jus, Pythagore, entre deux triangles rectangles, refusait les banquets/grillades et même d’enfiler une toge en laine par respect pour la vie animale. Pour Renan Larue, professeur à l’université de Santa Barbara (1) : «Les arguments de Pythagore font aujourd’hui partie du débat public. La réflexion sur notre lien à l’animal est en passe de devenir l’idée majeure du XXIe siècle.» En partie grâce aux chevaux de Troie que sont le véganisme et le végétarisme, appétissantes portes d’entrées vers l’antispécisme. Car il est recommandé d’arrêter le bacon avant de donner le droit de vote aux cochons (ce qui ne pourra pas empirer la situation). Selon un sondage réalisé pour TerraEco en janvier 2016, 3 % des Français sont déjà végétariens et 10 % envisageraient de le devenir. Alors que nos connaissances sur les animaux, leur intelligence et leur sensibilité n’ont jamais été aussi avancées, «le grand public est prêt à de nouvelles approches. Il est plus sensible aux avancées des chercheurs», explique le primatologue Frans de Waal qui vient de publier un ouvrage passionnant (2), sur l’intelligence animale.

Ces images qui retournent le bide font appel à notre émotion. Ça nous permet d’être mieux entendus sur ces arguments rationnels que l’on essaie de faire entendre depuis des années

Brigitte Gothière, co-fondratrice de L214

Mais la vraie nouveauté, c’est la stratégie militante, plus offensive que jamais. Chez les antispécistes, l’association L214 (à ne pas confondre avec des gouttes homéopathiques) est sur toutes les lèvres. C’est à ce collectif lyonnais que l’on doit ces vidéos trashs de poussins broyés ou de bœufs saignés en caméra cachée dans les abattoirs, qui envahissent depuis quelques mois votre feed Facebook. «Ces images qui retournent le bide font appel à notre émotion, reconnaît Brigitte Gothière, co-fondratrice. Ça nous permet d’être mieux entendus sur ces arguments rationnels que l’on essaie de faire entendre depuis des années.» Les images, obtenues grâce à des lanceurs d’alerte présents sur le terrain, sont d’une rare violence mais leur succès est incontestable. «Avec nos premières actions, 
plus pédagogiques, on n’avait aucun retour. Aujourd’hui, nos vidéos sont médiatisées et contraignent les politiques à réagir»
, se félicite cette pasionaria de la cause animale.  

«Dans ce mouvement de libération animale, on retrouve la nostalgie des grandes utopies de la fin du XXe siècle, commente le philosophe Francis Wolff (3). Sauf qu’ici, c’est l’animal qui est le nouveau prolétaire et l’homme qui est le bourreau.» Et comme pour toutes les utopies, il fallait un gourou. En France, le nom d’Aymeric Caron, et son essai tombé à point nommé, revient sans cesse. Si les spécialistes interrogés sont nombreux à regretter un livre «faible», voire «certaines incompréhensions», tous lui reconnaissent le mérite d’avoir publicisé le terme et mis en avant la distinction entre spécisme et antispécisme.

La position du missionnaire

C’est sur le campus d’Oxford que se diffuse pour la première fois, en 1970, le concept de spécisme. Sur des tracts qui reprennent les thèses du psychologue Richard Ryder, auteur de Speciesism, pamphlet fondateur dans lequel il critique l’expérimentation animale. Et qui pose les bases d’une remise en question de l’inébranlable supériorité de l’homme sur les autres espèces animales, théorisée depuis Aristote. En 1975, de l’autre côté de l’Atlantique, le philosophe Peter Singer poursuit la réflexion dans La Libération animale, qui devient l’ouvrage de référence sur le sujet. Son objectif: dépasser la simple défense des animaux et acter que chaque individu compte pour «un», quelle que soit son espèce. Vous souffrez? Les animaux aussi. Sur cette base, vous êtes égaux. CQFD. S’en suit une lente diffusion du concept dans la société. «La progression de cette idée s’est faite de manière tout à fait traditionnelle, commente Francis Wolff. D’abord sur les campus américains puis ceux des pays du Nord. La notion devient une discipline universitaire, avant que les médias s’en emparent.»

Et nous voilà arrivés à ce moment de maturation médiatique qui contraint chacun à se positionner sur la question. Spéciste ou antispéciste. Deux positions irréconciliables, comme en témoigne une scène assez éloquente d’«On N’est Pas Couché» (notre version fun d’un samedi soir). Aymeric Caron, venu présenter son Antispéciste chaussé de ses Converses en toile, explique qu’une espèce ne peut pas valoir plus qu’une autre à un Yann Moix rebuté par l’idée que «l’homme est un animal comme les autres», l’une des premières phrases de l’ouvrage. Les deux hommes ont beau s’accorder sur la condamnation de la souffrance animale, on a l’impression d’assister à un débat entre un évolutionniste et un créationniste, Caron promettant aux animalosceptiques le jugement des historiens du futur. Ce débat est l’illustration parfaite de la façon dont les antispécistes s’y prennent pour construire leur argumentation de manière morale. Dans le milieu, ils sont connus pour avoir recours aux «exercices de pensée» (sorte de jeu du «tu préfères?»). Ça ressemble généralement à ça: on commence par «entre un chien et un bébé dans une maison en feu, tu sauves qui?» pour finir quasi invariablement par le point Godwin de l’antispécisme: «Et entre un chien sauveteur et Hitler?»

Pour vous y retrouver dans ce sophisme géant, on vous résume les conclusions du QCM. a) Vous êtes spéciste si vous répondez «je sauve l’homme» parce que la vie humaine a plus de valeur. 
b) Vous êtes antispéciste si vous prenez en compte les intérêts de chacun avant de décider. Vous êtes un b) ? Félicitations ! Vous vous inscrivez dans ce qu’Aymeric Caron définit comme le «marxisme du XXIe siècle».

Technique kamikaze

Le problème avec l’antispécisme, c’est que, comme le marxisme (outre le fait que la moitié d’entre vous qui s’en réclament n’a pas jamais ouvert Le Capital), l’appliquer à la lettre, 
c’est risquer de virer radical. «Il y a beaucoup de débats au sein de la pensée antispéciste 
sur la manière dont ils doivent se traduire dans les faits»
, avance Estiva Reus, rédactrice aux Cahiers antispécistes, revue de référence lancée en 1991. Pour le courant de pensée welfariste, la moindre amélioration de la situation des animaux est bonne à prendre. D’autres vont plus loin, comme Sue Donaldson et Will Kymlicka, auteurs de Zoopolis, qui réfléchissent carrément à leur donner la citoyenneté. Certains sont encore plus radicaux: parmi leurs figures de proue, il y a Gary Francione, juriste, philosophe américain qui prône la stérilisation des animaux domestiques, «seul moyen de mettre fin à 
leur esclavage»
. Son objectif: créer une société humaine sans animaux, unique façon d’en finir avec ce rapport «colon/colonisé».

Ça vous paraît un poil exagéré? L’antispécisme radical a pourtant le goût des analogies extrêmes. L’élevage intensif est associé aux camps de concentration. Et les références à la peine de mort sont fréquentes. «Que ces analogies tiennent ou pas du point de vue philosophique, on peut se demander s'il est stratégique pour les militants d'y avoir recours», interroge François Jacquet, philosophe et militant pour la cause animale. Or, ce type de comparaison peut se révéler une tactique kamikaze pour qui les formule (en plus de décourager ceux qui seraient tentés par une défense plus modérée des animaux). En défendant l’idée que l’animal nous ressemble et que l’humain est la seule espèce à avoir des responsabilités envers lui, les antispécistes défendent paradoxalement tout ce qu’ils exècrent: l’anthropocentrisme. Et créent un statut animal plus ou moins calqué sur celui des humains, pourtant stigmatisé comme le grand ennemi. C’est ce que demande par exemple Aymeric Caron, qui veut une «assemblée naturelle», aux côtés de l’Assemblée nationale, où siégeraient des experts représentant les animaux. On se permet de vous rappeler que trouver que ça va trop loin n’est pas une raison pour vous amuser à balancer un chat contre un mur.

1 — Le Végétarisme et ses ennemis, Puf. Retourner à l'article

2 — Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre 
les animaux ?, LLL. Retourner à l'article

3 — Il n’y a pas d’amour parfait, Fayard. Retourner à l'article

 

 

 

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