France

Exercice de décorticage des sondages sur les musulmans

Alexandre Léchenet, mis à jour le 23.12.2016 à 17 h 44

Et pourquoi beaucoup les partagent? Les sondeurs persistent à faire des sondages sur «les musulmans» que tout de go, médias, politiques et autres commentateurs reprennent.

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Sans même parler des sondages illégaux menés par Robert Ménard dans les classes de Béziers, de nombreux sondages portant sur «les musulmans» ont été publiés, et repris, pour illustrer les «crispations de l’époque». Des sondages dont la méthodologie est souvent questionnée a posteriori.

Le dernier date du 15 décembre, il a été publié dans le cadre de l’enquête d’Ipsos-Mori «Perils of perception» qui entend comparer une réalité avec un chiffre estimé par les sondés. Selon ce sondage, «les Français» estiment qu’il y a 31% de «musulmans» dans la population. Un chiffre que l’institut rapproche de la «réalité», elle-même tirée d’un sondage, qui voudrait établir qu'il y a 8% de musulmans en France.

L’enquête a d’abord été publiée sur le datablog du Guardian, qui a ensuite inspiré nombre de médias français –dont Slate. L'argument d’autorité (Ipsos fait référence), mêlé à la possibilité de prouver que «les Français» se trompent, rendait l’occasion trop bonne.

Comment Ipsos-Mori est-il arrivé à ce chiffre? Les données (partielles) du sondage compilées par l’institut, branche britannique d’Ipsos, montrent déjà que 20% des internautes ne répondent pas à la question. Ces données, communiquées par Ipsos mais ne figurant pas en complément du sondage, permettent de comprendre un peu mieux la fabrication du chiffre de 31%.

Ce sondage est réalisé en ligne et il est inclus par chaque branche locale d’Ipsos dans son panel. Il est donc possible que quelques personnes mettent n’importe quoi, par provocation ou protestation. Ensuite, les chiffres montrent surtout que seuls 15,6% des sondés –environ 156 sondés puisque l’échantillon est de 1000 personnes mais que les données sont pondérées– estiment à peu près bien la part de musulmans dans la population. On remarque aussi qu’une dizaine de personnes répondent qu’il y a entre 91% et 100% de musulmans en France. Un chiffre pris en compte ensuite pour faire une moyenne des réponses de l’ensemble du panel. Le chiffre obtenu est 31, qui se transforme ensuite en phrase lapidaire: «31% de musulmans en France, selon les Français».

Le délire contestable du comptage de musulmans

Ce chiffre est ensuite comparé à celui du Pew Research Center –pour une année qui n’est pas 2016, qui est également obtenu par sondage alors que des enquêtes plus sérieuses existent, notamment effectuées par l’INED. On peut noter que la définition du terme «musulman» des sondés d’Ipsos-Mori et celle des sondés du Pew Research Center n’est peut-être pas la même. Il peut s’agir des personnes pratiquant régulièrement la religion, des personnes qui se disent musulmanes, des personnes pratiquant occasionnellement, de celles de «culture musulmane».

Ensuite, le fait de demander aux sondés d’estimer la population de «musulmans» est un petit délire déjà contestable.

«On se pose rarement soi-même la question de la proportion de musulmans. Typiquement, c’est ce qu’on appelle un artefact: l’instrument produit la mesure qu’il est censé enregistrer, commente Richard Brousse, directeur adjoint de l’Observatoire des sondages. Sans oublier le postulat selon lequel les gens sont sincères quand on les interroge.»

Consolider les préjugés

Les définitions floues ou orientées se retrouvaient déjà dans l’enquête menée par l’IFOP et publiée par l’Institut Montaigne –think tank de droite– en septembre 2016.

Mélusine, blogueuse militante féministe et antiraciste, avait longuement déconstruit ce sondage. «Même si je suis athée, je sais que je suis considérée comme faisant partie des “musulmans de France” par les sondages parce qu’au moins l’un de mes parents est musulman. Ce manque de nuance me motive pour les critiquer et les contester», nous explique-t-elle.

«La plupart des chiffres présentés dans le rapport font ainsi l’objet d’une interprétation très libre, visant davantage à soutenir des représentations politiques et idéologiques préexistantes à l’enquête qu’à décrire la réalité», avait-elle écrit en ligne.

Elle précise que si elle avait répondu à l’enquête, elle serait considérée par les sondeurs comme «musulmane très conservatrice» alors qu’elle est athée.

Une question de responsabilités

Cette catégorisation sommaire a été critiquée par Patrick Simon, socio-démographe et directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED), dans les colonnes du Monde, après la parution et la reprise du sondage, et de ses conclusions. Les musulmans et personnes «de culture musulmane» interrogés y sont rangés dans trois groupes, dont 28% des enquêtés «qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République».

Cibler un pseudo-groupe de “rigoristes” sur la base de questions non significatives est scientifiquement infondé et peu responsable dans le contexte de tension actuel

Patrick Simon,

socio-démographe

Le chercheur de l’INED note que les réponses données par les personnes se disant musulmanes ne sont pas comparées à celles de l’ensemble de la population française, puisqu’elle n’est pas interrogée, et que les musulmans sont classés en fonction d’opinions plutôt que sur leurs pratiques. «Cibler un pseudo-groupe de “rigoristes” sur la base de questions non significatives est scientifiquement infondé et peu responsable dans le contexte de tension actuel», conclut Patrick Simon. «Il y a une vision naturaliste des musulmans, renchérit Mélusine. Les questions qui sont posées ne le seraient jamais pour des catholiques.»

Patrick Weil, dans une interview reprise par Slate.fr, énumère et reprend les erreurs et biais dans les questions posées, avant de conclure: «On termine la lecture de ce questionnaire avec le sentiment qu’il contribue à enfermer nos compatriotes ayant un lien avec l’Islam dans une identité religieuse pour le moins forcée.»

Du danger des sondages tautologiques

Des sondages donc qui servent à se réconforter sur la situation telle qu’on l’imagine. Leur reprise est «une escalade dans les anticipations de ce que l’opinion aime à entendre: on est dans un champ de forces de type tautologique», analyse le chercheur Alain Morice dans le Journal de l’Anthropologie, dans l'introduction d’une critique des sondages commandés par la Commission consultative des droits de l’homme (CNCDH), sur le racisme en France.

La version 2016 de ce sondage CNCDH, réalisée par l’Ipsos, pose notamment des questions comme: «Pour chacune des opinions suivantes, dites-moi si vous êtes tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout? “Les Français musulmans sont des Français comme les autres”» Les options égrenant juifs, gens du voyage ou Roms aux côtés des musulmans.

Ou encore:

«A votre avis, les personnes qui tiennent publiquement des propos racistes, comme par exemple “Sale arabe”, doivent-elles être condamnées sévèrement par la justice, condamnées mais pas sévèrement ou bien ne pas être condamnées?»

Une méthodologie de questions chocs reprise notamment par Ipsos dans un autre sondage, publié fin janvier dans le JDD et réalisé sur demande de la Fondation du Judaïsme Français. Il demandait ainsi dans une question si des groupes spécifiques posaient des problèmes –«comportements agressifs, insultes, agressions», mêlant dans ces groupes les personnes d’origines maghrébines, les personnes de confession musulmanes, Roms entre autres. Des réponses qui montraient par ailleurs que les trois groupes sus-cités «posaient problème» et étaient «les moins bien intégrées».

L’enquête ne sert plus à rien qu’à vérifier le présupposé

Alain Morice, anthropologue au CNRS et chercheur à l'Urmis

Alain Morice analyse ainsi, concernant le sondage de la CNCDH, que les mots des sondeurs, «et les associations qu’ils suggèrent préexistent bel et bien, comme théorie, aux opinions dont ils sont censés contribuer à supputer la dimension»: «l’enquête ne sert plus à rien qu’à vérifier le présupposé».

C’est d’ailleurs pour ça que ces sondages sont si prestement repris. Même si la méthodologie n’est pas parfaite, «ça montre que c’est un sujet qui clive», et c’est «le signe clairement de quelque chose qu’on peut pas nier: les perceptions sont fausses», explique-t-on chez Ipsos. Peu importe que ce soit précis ou non, ça correspond à l’idée que l’on veut se faire du monde. Mélusine se plaint du manque de transmission par les médias des remises en cause faites par des scientifiques des sondages. «Les sociologues et les statisticiens ont beau dire que l'enquête est mauvaise, le mal est déjà fait, le sondage a déjà fait tous les gros titres.» «Dire des sottises que tout le monde reprend, Donald Trump fait ça très bien», commentait l’Observatoire des sondages, avant de préciser qu’au moins, pour Donald Trump, ces sottises ne sont pas reprises sans critique. La post-vérité, c’est aussi ça.

Alexandre Léchenet
Alexandre Léchenet (13 articles)
Data-journaliste
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