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Si Lagarde a été dispensée de peine, ce n'est pas pour protéger les élites coupables

Eric Le Boucher, mis à jour le 22.12.2016 à 17 h 18

Simplement, le dossier de l'accusation était vide.

PAUL J. RICHARDS / AFP

PAUL J. RICHARDS / AFP

Un bon jugement est un jugement clair, droit et compréhensible par tous. La sentence émise par la cour de justice de la République (CJR) contre Christine Lagarde, jugée «coupable de négligence» mais dispensée de peine, est son exact contraire, le procès a été tout du long bancal, le résultat est de la même facture, contradictoire. L’ancienne ministre de l’Économie est jugée coupable mais impunie. L’impression donnée à l’opinion et reprise dans les médias (ici) est la pire qu’il soit: dans notre France, les coupables dès lors qu’ils sont haut placés, s’en sortent toujours. Mme Lagarde est coupable mais dispensée de peine parce qu’elle représente la France à la tête du FMI et qu’après DSK il ne faudrait pas qu’un second scandale ternisse définitivement l’image de notre belle nation.

Quoi de pire qu’une décision qui aboutit à faire croire que justice de la République est achetée par la caste des puissants et des riches? Les juges qui l’ont prise abîment la démocratie à un moment où elle n’en a vraiment pas besoin. La vérité n’est pas que Mme Lagarde est une coupable impunie, elle n’est pas que la justice de France est pourrie, elle est ce jugement-là est de la mauvaise justice, rendue par cette cour-là qui est une mauvaise cour. 

Mauvaise justice par la contradiction du jugement. La cour voulait-elle assurer la tête de Christine Lagarde au FMI? Vraiment? Si c’est le cas, voilà une stratégie bien risquée. Les membres de la CJR ignorent absolument tout de la façon complexe dont le Board du FMI nomme ses dirigeants et que l’éthique y est prioritaire. En clair, rendre un jugement mi-chèvre mi-chou était prendre un sacré risque. La défense de la France, si c’était le but, ne peut supporter qu’on joue ainsi dans la totale ignorance. Ce ne sont pas là des juges sérieux.

Négligence sur un délit non établi

Y a t-il une autre raison pour que la culpabilité ne mérite pas peine? On se perd dans les supputations. L’accusation de l’ancienne ministre a été incapable de la poursuivre pour avoir participé «à un vaste complot» ayant abouti à donner 405 millions d’euros à Bernard Tapie. Elle a dû abandonner toute suspicion d’enrichissement et toute poursuite d’abus d’autorité. Il n’y a rien d’une faute majeure et volontaire dans le dossier.

Logique, le parquet a demandé la relaxe. Les juges de la commission d’instruction voulaient pourtant poursuivre, ils ont dû se rabattre sur une infraction secondaire et non volontaire, cette «négligence», trouvaille inédite et totalement indéfinie. Alors? Est-ce que la cour en son fort intérieur trouvait que c’était un reproche finalement bien pauvre, si pauvre qu’il ne méritait pas peine? Voilà une main de justice bien hésitante…

Mauvaise justice à cause de la CJR elle même. Il faut rappeler que la CJR juge la ministre mais que les autres protagonistes de l’affaire auront à faire avec la justice ordinaire. Or,  celle-ci est loin de pouvoir aboutir puisque l’enquête n’est toujours pas close, l’affaire ne sera jugée que bien des mois. Voilà donc la ministre jugée d’une négligence sur un délit non encore établi! Belle cohérence que voilà.

Là encore, les juges ont dû en rabattre pour se sortir de cette impasse. Ils ont rusé. Mme Lagarde était accusée d’une double négligence, celle d’avoir donné son aval pour que le cas Tapie passe par un arbitrage privé, celle ensuite de n’avoir pas contesté le résultat une fois connu. Le jugement ne rend pas coupable Mme Lagarde de la première, qui constitue pourtant le délit pour lequel on la poursuit depuis le départ, le grand complot Tapie! Il la condamne de la seconde négligence, celle de n’avoir pas fait appel. On est ici dans du Molière: si vous ne l’avez fait, c’est que vous l’avez dit, si vous vous l’avez dit c’est que vous l’avez pensé, si vous ne l’avez pas pensé, c’est que vous auriez pu le penser. Au trou!

Le «tous pourris» n'avait pas besoin de ça

Arrêtons les interrogations sans réponse. La vérité est celle d’un procès mal conduit qui aboutit à une décision incompréhensible. C’est de la mauvaise justice. De cette mauvaise justice qui nourrit le populisme.

Les juges qui nous amenés là feraient bien de réfléchir au résultat de leur action. Qu’ils soient animés par la volonté de demander des comptes aux responsables politiques afin de renforcer la démocratie, c’est très compréhensible et louable. Mais le résultat est inverse de celui voulu: à la fin, ils nourrissent le discrédit de toute la classe politique mise dans un même sac et ils alimentent les rancœurs contre la caste d’une élite se serrant les coudes. Mme Lagarde coupable mais sauvée par la justice des riches. Tous pourris.

La quête des juges est justifiable, encore une fois, au regard d’une classe politique rarement sanctionnée pour ses échecs. Mais elle très dangereuse lorsqu’elle conduit à franchir la séparation des pouvoirs, socle de la démocratie. Les juges n’ont pas à vouloir juger la décision politique. Robert Badinter avait prévenu en commentant la création de la CJR après l’affaire du sang contaminé:

«La question de la séparation des pouvoirs et de l'impossibilité pour le juge d'apprécier le comportement purement ministériel qui relève par définition de la responsabilité politique, prend là véritablement toute son acuité car c'est vraiment la définition par le juge de la bonne gouvernance et ce après coup.» 

Il ajoutait: «Mais qu'est-ce que la fonction ministérielle sinon communément un choix entre deux mauvaises solutions?»

En outre, comme l’écrit l’avocat Daniel Soulez-Larivière sur le Huffington Post: «Avec cette poursuite insolite de négligence on se retrouve, comme dans l’affaire du sang contaminé avec la question d’une infraction involontaire pour un responsable politique.»

Victimes collatérales

Voilà pour le fond. La forme cause le même trouble. Car de quoi s’agit-il vraiment avec Christine Lagarde? Du complot Tapie. L’homme d’affaires qui avait séduit la gauche a réussi à mettre Nicolas Sarkozy dans sa poche. Les juges visent en réalité ces deux personnages qu’ils détestent autant l’un que l’autre. La ministre de l’Économie est la victime d’un tir qui manque sa cible. Les juges qui demandent des comptes au politique et la presse qui les épaule, ont tort dès lors qu’ils visent mal des acteurs collatéraux, dès qu’ils utilisent les armes de la vindicte médiatique, qu’ils écrasent au passage les secrets de  l’instruction.

Ils ont tort quand leur jugement est faussé par leur quête de «nettoyer» la politique. Ils ont tort quand ils s’emportent dans un combat carrément politique et qu’ils s’érigent en dernier secours «en justice» des pauvres, des affamés et des maltraités. Autant de justifications qui rompent la séparation des pouvoirs et qui nourrissent un effroyable sentiment que même les bons petits juges et les valeureux journalistes n’arrivent pas à mettre les vrais coupables au trou. Que décidément la caste pourrie se défend bien.

Non, pitié! Ce n’est pas vrai. Ce qui est vrai est que l’arrière pensée politique, la cause bancale et la procédure vindicative n’arriveront jamais à de la bonne justice. Et que la mauvaise débordant de son rôle, nous pousse là où les populistes s’abreuvent, dans le ruisseau.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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