Culture

Un livre peut-il changer le monde?

Titiou Lecoq, mis à jour le 26.12.2016 à 8 h 34

Upton Sinclair a modifié une partie du fonctionnement de la société grâce à un seul roman. C’est exceptionnel. Pourtant, il en gardera un regret éternel.

Couvertures de «La Jungle», d'Upton Sinclair

Couvertures de «La Jungle», d'Upton Sinclair

Malgré mon immense amour pour la littérature, j’ai toujours été convaincue que non. Et puis, j’ai découvert Upton Sinclair. Bien qu’il fasse partie du panthéon littéraire américain, il n’est pas si connu que ça en France. Mais à force de voir son nom cité par les auteurs que j’aime, j’ai décidé de me plonger dans un de ses romans, La Jungle. Et c’est comme ça que j’ai découvert que ce livre avait vraiment changé la société américaine –et que Upton Sinclair ne s’en réjouissait même pas, voire en a conservé une certaine amertume.

Disons-le tout de go: La Jungle est le livre le plus déprimant que j’ai lu. Vous trouvez Zola un peu misérabiliste? Et bien, sachez que Zola c’est Marc Lévy en comparaison d’Upton Sinclair. J’ai retrouvé une sensation perdue depuis des années: à la moitié du livre, l’ouvrir est devenu est une forme de torture. Je me posais à moi-même des dilemmes: «Tu préfères changer la litière du chat ou continuer de lire La Jungle La litière n’a jamais été aussi propre.

Évidemment, ça commence plutôt bien. C’est l’histoire d’un couple, Jurgis et Ona. Ils sont très jeunes et follement amoureux. Elle ressemble grosso modo à un chaton mouillé. (Le chat de Shrek auquel on aurait ajouté des petits seins.) Lui, il est grand, fort, honnête et il croit au rêve américain, à la valeur travail, à la vie et à l’amour. Evidemment, il se sent une mission virile de protéger sa petite chatte et de lui offrir une belle vie, surtout qu’elle vient d’une famille qui a eu un peu d’argent mais a tout perdu. Ils quittent la Lituanieb dont ils sont originaires avec une partie de leurs familles respectives, et arrivent aux Etats-Unis d’Amérique. Des connaissances leur ont dit que «the place to be» c’est le quartier des abattoirs à Chicago.

Dès l’arrivée, ça pue, au sens littéral –rapport aux huit à dix millions d’animaux vivants qu’on transforme ici chaque année en denrées comestibles. Jurgis trouve très vite un boulot dans les abattoirs. La cousine peint des boîtes de conserve. Comme ils ne sont pas idiots, ils préfèrent acheter une maison plutôt que de payer un loyer. Ils se méfient vachement avant de signer le contrat, demandent à la police de vérifier que tout est en ordre. Ils signent. <Insérer ici le seul moment de bonheur du livre.> Ils se font arnaquer évidemment.

En fait, les traites sont plus élevées que prévu. Chaton mouillé, le vieux père de Jurgis et un petit frère de 13 ans doivent aussi aller travailler à l’usine pour rembourser les intérêts. Leurs vies commencent à prendre une teinte merdique. Ensuite, ils découvrent que la maison a été construite sur un tas d’ordures insalubres qui rend malades les membres les plus fragiles de la famille. A partir de là, c’est voyage au bout de l’enfer.

Mort, chômage, intoxication, mort

Je vous cite quelques moments phares de l’intrigue:

- Un enfant meurt d’une intoxication alimentaire (à cause des saucisses, on reparlera des saucisses plus tard).

- Le père de Jurgis finit avec les pieds rongés par les produits chimiques dans lesquels il patauge à l’usine. Il meurt d’une infection pulmonaire.

- Jurgis n’a pas de diplôme en psychologie mais il voit bien que son chaton mouillé n’a pas la grande forme. Elle est enceinte et prise de crises de larmes inattendues. Elle finit par lui avouer que non seulement son chef la viole régulièrement mais en plus que maintenant qu’elle est enceinte il ne veut plus la violer, donc qu’elle va perdre son boulot. Jurgis va trouver le chef pour lui foutre sur la gueule. Il est arrêté, et hop il part en taule. Quand il en sort, il retourne chez lui et découvre qu’une autre famille vient d’acheter sa maison– puisque sans son salaire à lui, ils ne pouvaient plus rembourser les traites. Il finit par trouver son chaton en train d’accoucher dans un taudis. Elle meurt dans d’atroces souffrances. Le bébé meurt.

- Il se retrouve seul avec leur premier enfant mais celui-ci meurt noyé dans une rue. (Oui, le gamin meurt noyé dans une rue parce que les rues sont boueuses, pleines de la vase des ordures qui les composent et qui aspirent l’enfant comme des sables mouvants.) Jurgis devient alcoolique. Il part clochardiser à la campagne où il découvre que les conditions de travail des ouvriers agricoles sont tout aussi affreuses. Il revient à Chicago. Il retrouve la cousine de Chaton mort qui est devenue prostituée accro à la morphine. Et il apprend que l’enfant qui avait commencé à bosser à 13 ans a été enfermé par erreur dans l’usine une nuit et il a été dévoré vivant par les rats. Il est mort. Jurgis devient socialiste. Fin.

Le livre que tu lis en te demandant «mais pourquoi donc je m’inflige ça?»

L'inéluctabilité de la tragédie

Le plus insupportable dans le livre ce n’est pas tant les atrocités décrites que le sentiment d’inéluctabilité. Une fois le pied posé en Amérique, leur existence est guidée par des mécanismes qui mènent inéluctablement à la souffrance et la mort, de même que l’animal qui pose sa patte dans le premier couloir du système d’abattage va de façon inexorable vers sa mort sans en avoir conscience.

Images des abattoirs via Wikimedia CC

Et encore, dans ce résumé, je vous ai épargné les descriptions des abattoirs et du traitement de la viande. Là, on est dans l’horreur absolue. Un exemple pris au hasard: les ouvriers affectés aux cuisines «avaient une fâcheuse tendance à basculer dans les cuves béantes dont le rebord supérieur affleurait le sol. Quand on les repêchait, il ne restait plus grand chose à montrer au public. On ne s’apercevait parfois de leur disparition qu’au bout de plusieurs jours: leur dépouille, à l’exception des os, était déjà partie pour être vendue aux quatre coins du monde, sous forme de saindoux cent pour cent pur porc de chez Durham.» (p. 150)

Bon appétit bien sûr.

Malentendu

Pour écrire La Jungle, Upton Sinclair a passé six mois à enquêter dans les abattoirs. Il s’est notamment fait embaucher pendant plusieurs semaines. C’est l’époque des muckrakers, les ancêtres du journalisme d’investigation. Le terme est popularisé par le président Theodore Roosevelt dans un discours de 1906, justement après la publication de La Jungle. Les muckrakers vont enquêter sur le terrain pour dénoncer l’inhumanité d’un système, les fraudes, les pots de vin. Ainsi, Nellie Bly se fait interner dans un asile pour pouvoir ensuite témoigner des maltraitances subies par les «aliénées».

Si Upton Sinclair n’est pas journaliste, il accepte l’appellation de muckraker. Mais quand La Jungle sort, il y a un malentendu. Sinclair l’avait écrit pour dénoncer les conditions de travail et de vie des ouvriers, pour que les Américains comprennent que leurs frères humains qui rêvent de choses pourtant simples sont traités comme de la chair par le capitalisme – et il ne nous avait épargné aucun sadisme pour nous apitoyer sur le sort de Jurgis et Chaton Mouillé Mort. Mais les lecteurs n’en ont rien à foutre de Chaton, de ses viols, de sa mort en couches. Ce qu’ils retiennent c’est qu’ils mangent de la merde épicée de mort aux rats. La description du traitement de la viande va provoquer un véritable scandale.

Les Américains découvrent ébahis ce qui s’apparente à une entreprise d’empoisonnement nationale

Scandale sanitaire

Les Américains découvrent ébahis ce qui s’apparente à une entreprise d’empoisonnement nationale, menée dans le seul but de réduire les coûts de production. De la viande malade et avariée est reconditionnée et vendue. On fait avaler n’importe quoi aux consommateurs, en-dehors de tout respect des principes élémentaires de l’hygiène. Le scandale couvait déjà depuis plusieurs années mais c’est la première fois que le mécanisme d’altération des aliments est décortiqué de l’intérieur.

Un exemple avec les fameuses saucisses, page 206:

«On y ajoutait également les rognures qui avaient traîné par terre dans la sciure et la saleté, qui avaient été piétinées par les ouvriers, souillées par leurs crachats. (…) Quand les ouvriers chargeaient à pleine pelle la viande dans les wagonnets, ils ne prenaient pas la peine d’éliminer les cadavres des rongeurs. (…) Comme les hommes n’avaient aucun endroit où se laver les mains avant le déjeuner, ils avaient pris l’habitude de le faire dans l’eau destinée à la saucisse. (…) Le tout finissait sur la table du petit-déjeuner.»

L’impact du livre est énorme. Le président Theodore Roosevelt, après avoir affirmé que Sinclair racontait n’importe quoi, finit par lancer une enquête officielle qui confirme les descriptions de La Jungle (hormis la partie sur les travailleurs qui tomberaient dans les cuves et dont les corps seraient mélangés au reste de la viande). Le plus étonnant, c’est que les propriétaires des abattoirs étaient au courant de l’arrivée des inspecteurs, ils avaient donc pris soin de présenter leurs usines sous leur meilleur visage. Et bien même cette visite sous surveillance a suffi à scandaliser les enquêteurs.

Le rapport officiel va ensuite entrainer l’adoption de deux lois fondamentales en 1906: le Meat Inspection Act (loi sur l’inspection des viandes) et le Pure Food and Drug Act, une des lois les plus importantes de l’histoire des États-Unis. Le congrès y interdit la production et la vente d’aliments nuisibles et toxiques. Chaque produit destiné à la consommation humaine doit dès lors mentionner ses ingrédients sur son emballage. L’industrie agro-alimentaire est surveillée, on met en place des normes. Le Pure Food and Drug Act entraine ensuite la création de la toujours puissante Food and Drug Administration (FDA). Le gouvernement devient responsable de la non-nocivité des produits commercialisés.

Upton Sinclair a donc modifié une partie du fonctionnement de la société grâce à un seul roman. C’est exceptionnel. Pourtant, il gardera un regret éternel de ce malentendu. Il dira dans une interview que le succès de son livre ne s’explique pas «parce que les lecteurs se préoccupent des travailleurs mais simplement parce que le public ne veut pas manger de la viande tuberculeuse». Dans une autre, «je voulais toucher le cœur du public et par accident j’ai touché son ventre».

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (172 articles)
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