France

Battisti, Suder et Gauger... La mémoire toujours vive des années de plomb

Philippe Boggio, mis à jour le 19.11.2009 à 19 h 10

La doctrine Mitterrand a définitivement vécu: la France est prête à extrader vers l'Allemagne un couple de repentis septuagénaires.

Leur avocate, Irène Terrel, prévient: Sonja Suder et Christian Gauger ne ressemblent pas à leurs prédécesseurs, comme eux anciens extrémistes présumés des «années de plomb» européennes, que le gouvernement, reniant depuis 2002 «la doctrine Mitterrand» sur les réfugiés politiques en France, entend désormais extrader lorsqu'une demande lui est présentée par leurs pays d'origine. Erigée par l'ancien président, en 1990, celle-ci permet aux anciens militants européens ayant renoncé à la violence, de vivre en France et d'échapper aux poursuites maintenues contre eux dans leur pays respectif. Ce, pour favoriser, entre les voisins européens, un droit à l'oubli des «années de plomb».

Ces deux Allemands, soupçonnés d'avoir appartenu, dans les années 70, aux Cellules Révolutionnaires, proches de la Fraction Armée Rouge (RAF) - dite «Bande à Baader» - déclinent à l'avance toute assistance d'éventuels comités de soutien. Ni pétitions d'intellectuels ni intervention de Carla Bruni auprès du chef de l'Etat.

Si la police vient les chercher, ils se laisseront prendre, et renvoyer en Allemagne. Ils ne tenteront pas de s'enfuir au Brésil, comme Cesare Battisti, ou d'entamer «une grève de vie» comme Marina Petrella. Sonja Suder et Christian Gauger sont plus âgés que les ex-militants italiens. Elle a 77 ans; lui, 68. Il est handicapé, victime de graves séquelles et de pertes de mémoire, depuis un accident cardiaque, en 1997. Depuis trente ans, ils forment un couple discret de ce côté-ci de la frontière, et vivent fort modestement, d'abord à Lille, puis en Seine-Saint-Denis, de la vente de vide-greniers et de petites réparations.

C'est donc à moindre risque que le gouvernement peut exécuter sa décision. Comme le Conseil d'Etat, saisi en dernier recours par les deux Allemands, doit rendre son avis au tout début de l'année 2010, leur cas va probablement aller gonfler, à point nommé, la cohorte de chiffons rouges sécuritaires que la majorité entend agiter devant les électeurs pour les Régionales. Pourtant, au-delà du retour des TOC idéologiques, dans l'histoire de la droite, une telle conclusion, si elle advient, sera inexplicable à plus d'un titre; plus incompréhensible encore, si l'on peut dire, que les arrêts d'extradition concernant Cesare Battisti et Marina Petrella - même si cette dernière a finalement bénéficié d'une mesure présidentielle de clémence.

Actions indirects

Dans la chronique des égarements dans le terrorisme d'une certaine jeunesse d'extrême gauche, autrefois en Europe, Sonja Suder et Christian Gauger n'ont jamais joué qu'un rôle secondaire. A Petrella comme à Battisti, les autorités italiennes reprochaient d'avoir commis des crimes de sang. Rien de tel ici. Sonja Suder est soupçonnée par la justice allemande d'avoir approché un militant, Hans-Joachim Klein, pendant la préparation de l'attentat mené par Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos, le 28 février 1975, contre le siège de l'OPEP, à Vienne, au cours duquel trois personnes ont été tuées. Hans-Joachim Klein a fait partie du commando, mais pas Sonja Suder, soupçonnée simplement d'avoir fourni une partie des armes. Célèbre repenti depuis des décennies, Klein, l'ancien activiste de la RAF, aurait d'abord impliqué cette femme, avant de revenir sur ses déclarations. De son côté, Sonja Suder n'a jamais reconnu les faits.

Christian Gauger aurait eu une action plus indirecte encore: la gestion de caches durant la préparation d'attentats à l'explosif contre deux sièges d'entreprises et le château d'Heidelberg, entre 1977 et 1978, attentats auxquels aurait aussi participé sa compagne. Le couple s'est ensuite caché en France où il a longtemps mené une existence clandestine de repentis.

Deux décisions de justice contradictoires

La justice française connaît bien ces deux Allemands. Elle les a en effet déjà jugés. Deux fois, même. N'hésitant pas, la seconde fois, au mépris de sa propre philosophie judiciaire, à contredire radicalement sa première décision.

Le couple est appréhendé à Paris, le 16 janvier 2000. Il est placé sous écrou extraditionnel, et libéré, trois jours plus tard. Le 28 février 2000, la cour d'appel de Paris conclut à l'irrecevabilité de la demande d'extradition présenté par le Land de Hesse. En droit français, les faits sont prescrits. Le couple retourne à son exil, sous la protection de «la doctrine Mitterrand».

Successivement respectée par les gouvernements de gauche et de droite, cette position est toutefois abandonnée, en 2002, par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Pour la nouvelle majorité, issue de l'élection présidentielle, aucune recherche d'oubli, aucun présent ne peut effacer les crimes d'hier, même d'avant-hier, commis par les «enfants perdus» de l'après-68, à Rome ou à Berlin. Le garde des Sceaux de l'époque, Dominique Perben, l'affirme jusqu'à la caricature: «il n'y a pas d'ambiguïté, explique-t-il, il y a un changement d'attitude de la part de la France, et je l'assume!» L'Italien  Paolo Persichetti est le premier à faire les frais du retournement français. Suivent les affaires Battisti et Petrella. Des dossiers de Basques espagnols aussi.

Avec les années, la majorité parfait l'habillage juridique de son revirement. Une Convention européenne, rédigée en 1996, à Dublin, mais qui n'était pas appliquée par ses membres, est soudain réactivée, en 2005. Elle fait obligation aux Européens de ne pas tenir compte des délais de prescription pour des faits de terrorisme. La France et l'Allemagne signent un accord bilatéral, qui permet que soit directement appliquée, en France, la règle allemande, qui ne connaît pas de prescription pour les attentats des années 70. La France est donc tenue de négliger son propre droit, si elle doit étudier le cas de réfugiés allemands. Même si ceux-là vivent depuis 30 ans sur son sol.

C'est exactement ce qui arrive à Sonja Suder et à Christian Gauger. Leurs méfaits éventuels ne peuvent pas être déclarés prescrits en France... parce qu'ils ne le sont pas en Allemagne. Le couple est donc à nouveau arrêté, le 30 octobre 2007, puis libéré, et à nouveau présenté à la cour d'appel de Paris, qui a pourtant tranché son sort, sept ans plus tôt, sur la base des mêmes éléments. Comme le Land de Hesse met en avant la Convention de Dublin et l'accord bilatéral, la chambre d'accusation se prononce, le 25 février 2009, en faveur de l'extradition du couple.

En juillet dernier, François Fillon a signé le décret, qui a été présenté aux intéressés, le 15 octobre.

«Nous sommes en pleine régression», regrette Me Irène Terrel. Sans savoir ce qu'elle doit déplorer le plus: qu'il ne soit pas tenu compte de l'âge et de l'état de santé de ses clients; qu'une cour de justice puisse émettre deux avis radicalement différents en réponse à la même question, sans que cela soulève le moindre scrupule déontologique; ou que la France puisse laisser s'engager, en Allemagne, un procès plus de trente ans après les faits. «La plupart des témoins sont morts, les preuves n'existent plus, un tel procès sera inéquitable», dit encore Me Terrel.

François Mitterrand avait raison. Mieux valait laisser endormis, en France, les derniers fantômes du terrorisme européen, d'Allemagne et d'Italie. Au lieu de quoi, trente ans plus tard, cette mémoire demeure à vif parce que des gouvernements conservateurs, parfois aussi des opinions publiques, réclament mordicus que justice soit faite.

Cela nous entraîne même jusqu'au Brésil, où la Cour suprême vient de se déclarer favorable à l'extradition de Cesare Battisti. Mais elle confirme aussi le pouvoir constitutionnel du président Lula de s'y opposer, comme on le lui en prêtait l'intention. Cesare Battisti a entamé une grève de la faim, dans sa prison de Brasilia, préférant, a-t-il déclaré, la mort, au Brésil, à l'emprisonnement en Italie.

«Ce n'est pas une bonne administration de la justice que de se prononcer trente-deux ans après les faits alors que l'intéressé a aujourd'hui 76 ans».

Extrait d'un entretien au Figaro, le 16 octobre, ce point de vue est de Nicolas Sarkozy. Le président de la République réagissait à l'arrestation, à Zurich, de Roman Polanski et à la probable extradition du cinéaste vers les Etats-Unis. Sonja Suder et Christian Gauger espèrent qu'en dernière analyse, il aura le même commentaire pour eux.

Philippe Boggio

Image de une: Attentat attribué à la RAF en 1972 à Hambourg. CC Wikipedia

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