Culture

Contre le câlin (à l'américaine)

Juliet Lapidos, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 29.12.2016 à 16 h 57

Si les Français sont accros à la bise, les Américains s’étreignent pour se saluer et ça ne plaît pas à tout le monde.

Heart | camerazn via Flickr CC License by

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En anglais, le mot hug est d’origine incertaine. Au lieu de proposer une étymologie convenable, l’Oxford English Dictionary avertit le lecteur de ne pas le confondre avec hugge variante du mot moyen-anglais ug, qui signifie inspirer de la crainte, de la haine ou du dégoût [En français, le mot «étreinte» vient du vieux français estrainte, qui signifie contrainte, ndlr]. Si la quasi-infaillibilité de l’OED est une évidence à mes yeux, la possibilité que hug ait vraiment une sorte de lien avec le mot ug me séduit plutôt. Cela me semble tout à fait pertinent. Quand l’image d’une chaleureuse étreinte m’effleure, la terreur et la haine, voire le dégoût, me viennent à l’esprit. Et le son ug avec, d’ailleurs [proche en anglais de ugh, qui signifie beurk, ndlr].

D’accord, avec la bonne personne, une étreinte bien placée m’est plutôt agréable. Les bonnes personnes relèvent des catégories suivantes: membres de la famille, petit ami et amis proches. Par «bien placée», j’entends avant ou après une longue séparation, en guise de félicitations (tu te maries!), de consolation (tu divorces?) ou en cas de menace d’hypothermie. C’est tout (je me sens obligée de préciser que les catégories ne s’appliquent pas à mon petit ami).

L'orgie

Alors pourquoi m’enlacez-vous quand je viens dîner chez vous alors qu’on s’est vus vendredi dernier au cinéma? Et pourquoi est-ce que vous recommencez quand on a fini de manger, alors qu’on s’est serrés très fort il n’y a pas trois heures et qu’on va de toute façon sûrement se revoir la semaine prochaine à une soirée? Ce n’est pas que je ne vous aime pas –je vous aime beaucoup– mais c’est tellement bizarre, comme interaction. Un bras ou les deux? On doit laisser un espace entre nous? Combien? On se touche la joue? Un bisou, pas de bisou? Et on reste collés comme ça combien de temps exactement? Je crois que tu viens de mettre ton nez dans mon oreille, je fais comme si je n’avais rien senti? D’accord, je comprends qu’on se fasse un câlin vu qu’on est potes depuis des lustres, mais ta petite copine aussi je suis obligée? Je la connais à peine, vous allez probablement vous séparer sous peu et la sensation d’avoir des seins collés aux miens n’a jamais franchement été ma tasse de thé.

Prenons par exemple le long week-end où tu m’as généreusement invitée chez toi avec quinze autres personnes. Au moment du départ, on a assisté à une véritable orgie de câlins. Je suis persuadée avoir étreint certains de tes invités plusieurs fois parce qu’on avait tous les deux oublié si on l’avait déjà fait ou pas. Je ne connaissais même pas tous les prénoms –c’était tes amis à toi, pas les miens– et si ça se trouve je ne les reverrai jamais. Mais on s’est fait des câlins. Peut-être même deux fois de suite.

«Tellement proche qu'on se touche»

Tout comme les lettres-types qui singent les codes des messages personnels, les étreintes obligatoires caricaturent la vraie intimité. «Chère Janet,» m’a écrit par e-mail Brad Lander, candidat au conseil municipal, après avoir remporté sa primaire démocrate: «Nous avons réussi. Après deux années d’un travail acharné, nous avons remporté une grande victoire.» Non, sans blague, on a fait ça? Pour commencer je ne m’appelle pas Janet, mais même si c’était le cas, je préfèrerais qu’on m’appelle madame. «Chère madame», c’est guindé, mais c’est honnête. Un vrai câlin –le câlin de consolation, par exemple– réconforte celui à qui il est destiné; il dit: «tu peux compter sur moi, parce que nous sommes prochesTu vois à quel point nous sommes proches? Tellement proches qu’on se touche!» Le câlin-pas de porte imite ce message-là, et le corrompt à force de le galvauder.

On n’a pas toujours exigé de moi que je distribue les câlins à la pelle. Je ne me rappelle pas avoir autant serré les gens dans mes bras au lycée; on se faisait juste coucou ou on se tapait les poings dans un geste qui se voulait ironique. Lors de ma première année de fac, soudain les gens se sont mis à se serrer la main. «Enchantée, je crois qu’on est dans le même amphi Religion dans l’Amérique moderne de 1840 à 1970», se disait-on en échangeant une poignée de main dans une tentative de vie d’adulte. Et puis après l’université, je n’ai plus vu mes amis aussi souvent –une fois toutes les semaines ou tous les quinze jours, au lieu de quotidiennement– et c’est là que les étreintes de retrouvailles se sont mises à me tomber dessus.

«L’étreinte est la réponse américaine à la double bise européenne» et elle «est un héritage de la philosophie américaine d’hyper-affabilité»

L'horreur dans le regard

Je veux bien croire que certaines personnes aiment vraiment, vraiment faire des câlins. Elles se ruent sur les gens pour les prendre dans leurs bras; pas seulement les amis et la famille, mais aussi les amis des amis et des quasi-inconnus. Elles adorent serrer bien fort et se balancer d’un côté et de l’autre. Pourtant, la plupart des gens ne font que suivre le mouvement; en cherchant un moyen de dire bonjour ou au revoir, ils ouvrent grand les bras. Comme je ne veux pas avoir l’air impoli ou ressembler à ces gens qui ont un mouvement de recul dès qu’on les touche, j’ouvre aussi les bras et je me soumets au rituel de l’amitié. Soit ça, soit je m’assure de transporter un truc très encombrant, je fais genre j’aimerais bien dégager un bras mais pas moyen, et je m’en sors avec un grand sourire.

Après une interaction particulièrement déconcertante (moi, d’une voix crétine: «et si on se serrait la main?» L’autre: «hiiiiii, viens là, toi!») je me suis mise en quête de conseils d’expert. Emily Yoffe, chroniqueuse du courrier des lecteurs de Slate, a compati: «Je suis avec toi de tout cœur là-dessus, mais je suis devenue une anti-câlins qui câline. Il n’y a pas longtemps, après un petit-déjeuner avec une nouvelle amie, alors que je m’apprêtais à l’étreindre pour lui dire au revoir j’ai vu une étincelle d’horreur dans son regard, mais il était trop tard pour reculer et dire: “Moi non plus je n’aime pas trop les câlins.”» C’est moi, ça: la fille au regard teinté d’horreur.

Ensuite j’ai envoyé un e-mail à Karen Grigsby Bates, l’experte en étiquette de la radio NPR. Selon elle, «l’étreinte est la réponse américaine à la double bise européenne» et elle «est un héritage de la philosophie américaine d’hyper-affabilité. Vous savez, ce même élan qui nous pousse à appeler par leur prénom des gens que nous connaissons à peine.» Elle m’a recommandé de juste tendre la main et de dire «je suis ravie de te revoir» pour prévenir le contact physique. Très raisonnable, mais merci de vous référer à la parenthèse ci-dessus pour constater que cette stratégie ne marche pas à tous les coups.

Alternatives

J’ai également fait quelques recherches sur le site internet de l’Emily Post Institute, spécialiste des bonnes manières. Il explique que lorsque vous saluez quelqu’un, vous devez le ou la regarder dans les yeux en souriant, parler distinctement, dire le nom de la personne et ajouter un «ravi de vous voir» ou un «comment ça va» et lui serrer la main droite avec votre main droite, paume contre paume, les pouces vers le haut, fermement (pas trop fort ni trop mollement), secouer deux ou trois fois et lâcher.

L’institut suggère ensuite d’ajouter une étreinte «s’il s’agit d’un membre de la famille ou d’un ami proche». Pas de mention d’amis d’amis ou de petites copines de potes. Ni de renseignements précis sur ce qu’implique une étreinte appropriée. Lorsque je l’ai fait remarquer à Daniel Post Senning, homme aux manières exquises (arrière-petit-fils d’Emily Post et responsable du contenu en ligne de l’institut), il a répondu que contrairement à la poignée de main, il n’existait pas de format standard pour les étreintes.

Il m’a tout de même indiqué quelques recommandations de base: ne pas serrer trop fort, ne pas faire de bisou au passage et ne pas s’attarder. Fait décisif pour ce qui me concerne, il a aussi souligné que le salut devait être précédé d’un «instant de réflexion» où l’on se demande «est-ce que c’est approprié?» Si c’est moi le destinataire de votre câlin, la bonne réponse est probablement «non».

Il existe plusieurs alternatives à l’étreinte, notamment: se serrer la main, faire la bise, faire coucou, serrer le bras, et hocher la tête. La poignée de mains fait guindé, la bise pas américain du tout, les coucous un peu bizarre. Serrer le bras de l’autre (chaleureux sans être hypocrite) serait une bonne solution s’il n’y avait pas un danger de se faire attirer dans un mouvement impliquant davantage de surface corporelle. Le hochement de tête peut s’avérer très efficace accompagné d’un sourire, surtout lorsqu’il est exécuté d’un air sûr de soi et une main déjà posée sur la poignée de la porte.

Juliet Lapidos
Juliet Lapidos (26 articles)
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