Allemagne

Quand Goebbels critiquait le cosmopolitisme qui régnait dans le quartier de l'attentat à Berlin

Temps de lecture : 2 min

En 1928, le futur ministre de la propagande nazie voyait d'un très mauvais œil ce quartier dédié au loisir

CLEMENS BILAN / AFP
CLEMENS BILAN / AFP

«Au milieu du tumulte de la métropole, l'église du Souvenir étire ses étroites tourelles dans le soir gris. Elle est étrangère à cette vie bruyante. Comme un anachronisme toujours debout, elle fait son deuil entre les cafés et les cabarets, elle laisse les voitures vrombissantes glisser sur son corps de pierre et s'offre sereinement au péché de la fainéantise et indique l'heure.»

Voilà comment le fervent nazi Joseph Goebbels décrivait l'église du Souvenir en 1928 dans les colonnes de Der Angriff («L'Attaque»), un journal de propagande du NSDAP qu'il avait fondé à Berlin un an plus tôt, dans un texte intitulé «Autour de l'église du Souvenir» (que l'on peut lire en allemand et en anglais sur le site de l'Institut historique allemand de Washington).

Cette même église du Souvenir au pied de laquelle a eu lieu l'attentat qui a frappé Berlin le lundi 19 décembre 2016. Avec son clocher brisé, laissé tel quel en souvenir des bombardements qui ont frappé la capitale allemande durant la Seconde Guerre mondiale, elle attire chaque année des millions de visiteurs férus d'histoire.

Les Champs-Élysées allemands

Mais cette église construite à la fin du XIXe siècle en souvenir de l'Empereur Guillaume était déjà célèbre avant que l'Allemagne ne bascule dans le nazisme et dans la guerre. Car elle est située sur une artère emblématique de Berlin, le «Ku'damm», abréviation donnée par les habitants à ce boulevard au nom quasi-imprononçable pour les non-germanophones –«Kurfürstendamm»–, qui a été bâti à l'initiative du chancelier Otto von Bismarck pour concurrencer les Champs-Élysées. Rien que ça!

À cette époque où un puissant sentiment anti-français s'épanouissait au sein de la société allemande, «la France devait être dépassée sur un plan militaire mais aussi architectural», rappelait en 2011 le quotidien Berliner Zeitung dans un article retraçant l'histoire de cette artère qui devint après la Seconde Guerre mondiale le cœur vibrant de Berlin-Ouest. Mais avec ses 53 mètres de largeur, le «Ku'damm» n'a jamais égalé l'opulence monumentale de la célèbre avenue parisienne, qui prend ses aises sur 70 mètres.

«Un furoncle»

Qu'importe, la foule se pressait tout de même sur ses larges trottoirs. Durant les années 1920, une décennie faste dans l'histoire culturelle de Berlin, les abords de l'église du Souvenir grouillaient donc de jour comme de nuit de commerçants, de badauds et de jeunes gens élégants. Et c'est cela qui déplaisait tant au futur ministre de la propagande nazie. Loin d'être ébloui par cette foule rieuse et bigarrée, Joseph Goebbels critiquait l'ambiance qui régnait dans ce quartier où les Berlinois venaient se divertir, qu'il décrivait comme «un furoncle dans cette immense ville d'une assiduité et d'une activité débordante», estimant que «ce que les gens accomplissent dans le nord [de la ville], ils le claquent à l'ouest».

Mais ce qui l'agaçait par-dessus tout, c'était le cosmopolitisme des abords de l'église du Souvenir:

«On n'a pas envie de croire qu'ici, ce serait l'élite du peuple qui vole au bon dieu le jour et la nuit sur la Tauentzien [nom d'une rue située non loin]. Ce sont seulement les israélites. Ici, le peuple allemand est étranger et superflu. On se fait presque remarquer quand on s'exprime dans la langue du pays. La Paneurope, l'Internationale, le jazz, la France et Piscator [célèbre metteur en scène allemand qui a fondé le théâtre prolétarien], voilà de quoi on parle ici.»

Le reste du texte n'est qu'une litanie de propos antisémites et d'injures à l'égard des «garçonnes» et des «soit-disants hommes» qui arpentent le Ku'damm, qui selon lui «port[ai]ent en riant un peuple tout entier à la tombe». Il conclut son texte avec une dernière salve haineuse et effroyablement prophétique:

«L'autre Berlin est à l'affût, prêt à sauter. Jour et nuit, quelques milliers [d'hommes et de femmes] travaillent à ce qu'un jour vienne. Et ce jour détruira les lieux de pourriture qui se trouvent autour de l'église du Souvenir, les transformer et les intégrer ensuite à un peuple debout. Le jour du jugement! Ce sera le jour de la liberté!»

Annabelle Georgen Journaliste

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