Monde

La tragique faillite sécuritaire de l'État turc

Ariane Bonzon, mis à jour le 21.12.2016 à 14 h 17

L'assassinat de l'ambassadeur russe à Ankara est un signe de plus de la difficulté pour Erdogan de garder la mainmise sur le pays.

Photo de l'ambassadeur turc assassiné à Ankara I Natalia KOLESNIKOVA / AFP

Photo de l'ambassadeur turc assassiné à Ankara I Natalia KOLESNIKOVA / AFP

L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara a agi comme un révélateur. Il confirme les défaillances de l’appareil sécuritaire turc. Il met à jour la colère islamique et islamiste face au drame syrien ainsi que l’hostilité de nombreux Turcs à la Russie. Il rappelle enfin que dans ses alliances étrangères, la Turquie possède une tradition de volte-faces mais que lorsque ces revirements tiennent du grand écart idéologique sur fond de guerre, elles peuvent rendre un peuple fou.

«Dieu est grand, N’oubliez pas Alep, N’oubliez pas la Syrie», a crié l’assassin avant d’annoncer que «tous ceux qui ont contribué à cette cruauté payeront, un par un».    

Aux yeux d’un certain nombre de ses concitoyens turcs, musulmans sunnis pieux ou islamistes, qu’il ait agi de sa propre initiative, bénéficié de soutien au sein de l’appareil sécuritaire, qu’il ait été envoyé par un mouvement djihadiste, ou qu’il ait appartenu à la mouvance güléniste, Mevlut Mert Altintas, policier de 22 ans, membre des unités anti-émeutes de la capitale turque, a bien «vengé» Alep  en assassinant dans une galerie d’art d’Ankara, l’ambassadeur russe, Andrei Karlov, de plusieurs balles dans le dos.

Scènes de joie?

Traumatisés par la guerre qui a lieu depuis cinq ans à leur frontière sud, en empathie à l’égard de la communauté arabe sunnite bombardée par l’aviation russe en appui des forces syriennes et chiites iraniennes ainsi qu’à l’égard des rebelles et de certains mouvements djihadistes qui combattent ces dernières, et avec trois millions de réfugiés syriens sur leur sol, de nombreux Turcs ne sont pas loin de faire de ce jeune policier un  héros.

D’ailleurs le blocage de Facebook, Twitter et Whatsapp par les autorités, officiellement pour des «raisons de sécurité», a aussi pour but de limiter la diffusion virale des explosions de joie à la suite de cet assassinat.

Durant toute la semaine qui a précédé l’assassinat de l’ambassadeur russe, des centaines de manifestants, supporters du parti islamo-conservateurs au pouvoir inclus, ont défilé devant le consulat russe d’Istanbul, protégé par les barrières et véhicules anti-émeutes de la police, pour protester contre les bombardements d’Alep.

Le fait que l’énorme convoi de l’IHH, l’organisation islamiste turque qui avait affrété le Mavi Marmara pour Gaza en 2010, a été empêchée à plusieurs reprises de procéder à l’évacuation correcte de civils et rebelles d’Alep-est, a ajouté à la colère des islamistes, très mobilisés autour de cette opération lancée à grands renforts de publicité.

Le gouvernement a procédé à une refonte complète de son appareil faisant primer la loyauté et l’adhésion idéologique des nouvelles recrues sur leurs compétences

Même la presse pro-gouvernementale, appelée à évoquer positivement la réconciliation entre Ankara et Moscou sur fond de relations économiques renforcées, après plusieurs mois de froid suite à la destruction d'un avion russe par deux chasseurs turcs fin novembre 2015, se fait l’écho d’un malaise. 

Défaillances sécuritaires

L’assassinat a eu lieu dans l’un des quartiers (des ambassades) les plus sûrs de la capitale, là-même ou un attentat, attribué à l’Etat islamique, avait fait plus d’une centaine de morts parmi les manifestants de gauche et pro-kurdes en octobre 2015. Et il succède de quelques jours à deux attentats commis au cœur d’Istanbul  puis à Kayseri par une branche radicale du PKK, les Faucons de la liberté du Kurdistan, qui ont fait plus de 50 morts, des militaires pour l’essentiel.

Cet assassinat marque donc une importante défaillance de l’appareil sécuritaire turc d’autant que c’est au pays hôte que revient la responsabilité d’assurer la protection des diplomates étrangers sur son sol. À l’origine de cette défaillance: les purges au sein de l’appareil d’État, dans la police et les services d’intelligence, qui ont commencé en 2013 et redoublé à la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Pour éradiquer l’infiltration de l’État par les gulénistes, alors que leur imam, Fetullah Gülen est exilé aux États-Unis, le gouvernement a procédé à une refonte complète faisant primer la loyauté et l’adhésion idéologique des nouvelles recrues sur leurs compétences.

Le pouvoir islamo-conservateur de l’AKP (parti de la justice et du développement) tente de garder la main sur l’État grâce à ses réseaux, à son discours sécuritaire, à la mise en place de l’État d’urgence et à la restriction générale des libertés. Mais cette chape de plomb montre de plus en plus de fissures.

Cet État sécuritaire défaillant fait face à plusieurs fronts ennemis (État islamique, Parti des travailleurs du Kurdistan, Faucons de la liberté du Kurdistan) à l’intérieur du pays comme à ses frontières. Et il n’est pas abusif de dire que le pouvoir a de plus en plus de mal à tenir son pays.

Pragmatisme ou contradictions?

Quelqu’ait pu être le contenu de l’accord conclu par Erdogan avec Poutine à ce sujet, la reprise d’Alep par le régime de Damas signe la défaite de la politique syrienne du président turc. Depuis 2012, la Turquie est sans doute le seul pays à avoir totalement soutenu l’opposition et les groupes rebelles opposés à Damas et demandé avec constance le départ de Bachar al-Assad.

D’abord furieux de l’intervention russe en Syrie en 2015 mais de plus en plus isolé sur la scène internationale, le chef de l'État a dû procéder à un virage à 180° de sa politique et se rapprocher de Moscou. À la manœuvre, ceux qu’on appelle les «Eurasiatiques» auraient joué un rôle important auprès de lui pour cette réconciliation. L’hypothèse la plus répandue étant qu’Ankara ait accepté de laisser faire la Russie à Alep (d’où le mutisme du Président Erdogan à ce sujet ces dernières semaines) contre l’accord tacite de Moscou pour l’Opération bouclier de l’Euphrate menée par la Turquie et ses auxiliaires syriens contre les Kurdes du PKK-PYD.

Présenté comme pragmatique, dans la grande tradition de la politique étrangère turque depuis l’Empire ottoman, ce virage pro-russe –et pro-israélien– est supposé être guidé,  face à une situation géopolitique changeante, par la recherche de la rentabilisation maximum, au nom de l’intérêt immédiat. Depuis la fin du XIXe siècle, la diplomatie turque est ainsi réputée jouer «sur tous les tableaux».

Mais aujourd’hui, cette tradition de politique tous azimuts, dite pragmatique, ne risque-t-elle pas de devoir s’aligner de plus en plus sur la Russie? Au risque de l’humiliation nationale et d’une certaine confusion idéologique au sein du camp islamiste, auxquelles l’assassinat de l’ambassadeur russe pourrait avoir aussi tenté de répondre.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (220 articles)
Journaliste
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