Monde

Le Royaume-Uni n'aurait pas pu vivre les attentats de Berlin et Nice

Camille Desmaison-Fernandez, mis à jour le 21.12.2016 à 15 h 20

Lundi 19 décembre, un camion est venu s'encastrer dans le marché de noël de Berlin. Un attentat qui n'aurait pas pu avoir lieu à Londres, car le Royaume-Uni a modifié ses lieux publics précisément pour éviter ce type d'attaques.

Le marché de Noël attaqué lundi 19 décembre au camion bélier | Odd ANDERSEN / AFP

Le marché de Noël attaqué lundi 19 décembre au camion bélier | Odd ANDERSEN / AFP

A Nice, au volant d’un véhicule de dix-neuf tonnes, un individu fonce sur la promenade des Anglais le 14-Juillet. 84 morts, plus de 200 blessés, et des milliers de personnes traumatisées.

A Berlin, au volant d’un véhicule de trente-huit tonnes, un individu fonce sur un marché de Noël le 19 décembre. Douze morts, plus de cinquante blessés, et des milliers de personnes traumatisées.

L’histoire se répète. Ces deux attaques n'ont pas été arrêtées tout de suite, les camions ont pu continuer leur route sur des dizaines de mètres. Auraient-ils pu l'être? Si l'on regarde comment le Royaume-Uni a adapté son mobilier urbain, il semble que oui.

Cela n'aurait pas pu se passer outre-Manche

Le Royaume-Uni fait partie de ces pays qui ont développé depuis quelques années dans les villes des infrastructures de protection. La BBC les a recensées. L'avantage de ces aménagements, c’est qu’on les remarque à peine. A Whitehall, au cœur de Londres, quartier où sont situés la majorité des ministères du gouvernement britannique, des murets ont été parfaitement intégrés au paysage urbain sur le trottoir.

A Whitehall, les batiments sont bordés par des murets en pierre pour empêcher une attaque à la voiture bélier | Flickr, Emma Swann, CC

Des structures amovibles ont aussi été pensées, comme des bornes escamotables ou des chicanes provisoires pour ralentir ou couper la circulation. La ville de Londres a créé son «cercle d’acier» à la City, le quartier financier de la capitale, en construisant un réseau de ralentisseurs et de caméras de surveillance au niveau de toutes les entrées. Plus intégrées encore, les lettres géantes au nom de l’équipe d’Arsenal devant l’Emirates Stadium qui forment en réalité un véritable bouclier contre les attaques au camion-bélier.

Les lettres en pierre au nom de l'équipe de l'Emirates Stadium forment un bouclier contre les attaques à la voiture bélier | Flickr, Lloyd Morgan, CC

Pour concevoir ces infrastructures, une équipe d’experts s’est penchée sur le sujet, composée d’architectes du Royal Institute of British Architects, d’officiers de police ou encore d’ingénieurs. La BBC souligne aussi que pour réduire le risque terroriste lors de rassemblements publics, le bureau britannique du contre-terrorisme a publié en 2014 un long document contenant des instructions générales et plus particulières à certains secteurs. 

Voici les premières lignes du dossier «Protecting crowed places from terrorism»:

«Le Royaume-Uni fait face à une réelle menace terroriste et les places bondées restent une cible attirante. La documentation ci-dessous fournit des recommandations sur l’augmentation de la protection en vue d’une attaque terroriste contre ces places bondées. Il existe des orientations générales ainsi que des guides pour des secteurs spécifiques».

Le poids du passé

Si le Royaume-Uni est en avance, c’est qu’elle a déjà eu l’occasion par le passé de repenser les lieux publics. L’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), initialement formée pour rendre son autonomie à l’Irlande dans les années 1920, va mener des actions particulièrement violentes contre la population britannique dans les années 1970. En la seule année de 1972, l’IRA fera 500 victimes. Voiture piégée ou bélier, attentats à la bombe... le modus operandi de l’IRA particulièrement violent obligera les autorités à adopter, en 1974, une loi de prévention contre le terrorisme et à repenser la ville par des toutes nouvelles politiques d’aménagement urbain pour contrer la menace, c'est le «Prevention of Terrorism Act».

Rémi Baudoui et Frédéric Eposito, deux spécialistes de l’aménagement urbain, dans un article intitulé «La lutte anti terroriste “contre” les réseaux urbains. Vers un nouveau modèle d’urbanité», rappellent aussi l’initiative britannique du «Crime Prevention Through Environmental Design» («Prévention du crime grâce à l'aménagement»), «mise en oeuvre par les collectivités locales dans le cadre de l’application de la loi britannique sur la criminalité et le désordre public». Ainsi la Grande-Bretagne —bien avant la vague d’attentats qui secoue l’Europe depuis 2015— a sû élaborer une «gouvernance résiliente efficace». Une résilience selon laquelle les populations disposent «des connaissances et capacités pour déployer des solutions leurs permettant d’affronter de fortes perturbations dans leur existence». Cela passe par des changements dans la ville. Mais la prévention des attaques par l'aménagement urbain ne peut être tout à fait efficace sans une sensibilisation des populations. Les anglo-saxons l'ont bien compris, détaillent Rémi Baudoui et Frédéric Eposito dans leur article:

«La théorie anglo-saxonne du “Defensible Space” doit s’interpréter comme une théorie sociale du comportement individuel de la déviance (Newman, 1973). Elle prend racine dans les travaux de l’économiste et Prix Nobel américain Gary Becker auteur de la théorie de l’«impérialisme économique» et du «choix rationnel» ( Becker, 1968). Le criminel est un acteur social doté de raison. Le passage à l’acte est soumis à une «rationalité du jugement», celle de pouvoir mener un délit en minimisant les risques d’être arrêtés. En reprenant ses analyses, Oscar Newman, postule en effet que la construction du regard qui facilite le contrôle des comportements dans la ville, facilite la véritable sécurisation des immeubles, des unités de voisinage, de la rue, des quartiers résidentiels et des espaces de proximité. La théorie du “Defensible Space” se complète par la théorie de l’inclusion sociale qui reconnaît la nécessité à chacun d’appartenir en faits et actes à sa communauté nationale. Pour que la sécurité (re)devienne l’affaire de tous, il s’agit de bâtir à partir des réseaux de socialité –et non des réseaux techniques–, des échanges d’information en prise directe avec les données du terrain et les observations quotidiennes. Les réseaux humains viendraient suppléer et renforcer la sécurité des réseaux techniques et technologiques, et offrir les conditions de perception des interactions ou couplages entre technique, territoire et société nécessaire à déceler pour éviter la catastrophe. Aux États-Unis, Rudolf Giulani, maire de New York (1994-2011), a organisé mensuellement des exercices de secours impliquant ses services de la sécurité civile.»

Ailleurs rien de nouveau

Du côté de la France, on se rejette la patate chaude. Libération révélait en juillet dernier le manque de dispositif policier sur la promenade des Anglais à Nice, avant l’attaque. Seuls deux agents de la police municipale étaient placés au milieu de la chaussée, alors qu’à en croire un communiqué officiel, le début de la zone piétonne devait être barré par plusieurs voitures de la police nationale. La municipalité et le gouvernement se sont mutuellement accusés de négligence. 

Il a fallu attendre la deuxième attaque au camion-bélier pour que le nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Leroux, annonce le déploiement supplémentaire de militaires et un plan de vigilance élevé. A Strasbourg, le maire de la ville Roland Ries a annoncé sur RTL avoir renforcé son dispositif de sécurité avec les moyens du bord:

«On a notamment prévu d’empêcher tout véhicule d’intégrer la “grande île”, là où est concentré le marché de Noël, avec des obstacles physiques, avec des camions-bennes, avec des plots rétractables, avec des fosses pour le tramway, parce qu’on craint que l’itinéraire du tramway soit utilisé éventuellement par un terroriste et un camion.»

Du côté de Lens, dans le Nord-Pas de Calais, la municipalité a installé des énormes sacs de sable pour faire barrière à une potentielle attaque au camion bélier. Pour Rémi Baudoui, interrogé par Ouest France, le pays commence à comprendre peu à peu la nécessité de l’aménagement des places publiques, avec notamment «la gare de Lyon, où des barrières infranchissables ont été installées».

Outre-Manche, la réflexion sur la sécurisation des lieux publics se poursuit. Le Guardian notait en 2008 le projet du gouvernement britannique de construire des bâtiments anti-terroristes, dotés de «panic room» —littéralement des salles en cas de panique— et de lignes de bornes défensives. Un projet auquel de nombreux architectes se sont opposés. Le risque: transformer les villes en forteresse. Des inquiétudes qui rappellent le projet «Vider Paris» de Nicolas Moulin, qui avait imaginé la ville muette, vide, où les bâtiments haussmanniens étaient hissés sur des murs en béton armé.

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