Culture

Pourquoi les rappeurs plébiscitent boîtes de nuit et bars à chichas

Maxime Delcourt, mis à jour le 09.01.2017 à 17 h 03

Absents du circuit des Smac, de nombreux rappeurs se tournent vers des lieux alternatifs pour promouvoir leur musique. De leur côté, ces établissements entendent capitaliser sur ces artistes afin de fidéliser leur clientèle. Un pari gagnant?

Capture YouTube d'un clip de Kaaris

Capture YouTube d'un clip de Kaaris

À lire les différents dossiers des magazines spécialisés ou à entendre les différents albums sortis en 2016, hissés généralement au sommet des charts quelques heures après leur sortie, on peut être sûr d’une chose: le hip-hop domine les débats actuellement, prône l’avant-garde grâce à une nouvelle génération de MC’s et de producteurs élevés aux algorithmes de Spotify, et écrase la concurrence en termes de ventes et de vues sur YouTube.

Pourtant, à bien y regarder, le rap en France reste encore et toujours absent des Smac (Scène de musiques actuelles). Si l’on se focalise sur la programmation de trois salles de concerts (La Lune des Pirates à Amiens, La Maroquinerie à Paris et Stereolux à Nantes), le constat est même frappant: sur les presque 200 soirées proposées par ces trois lieux en 2016, seules une petite quinzaine étaient consacrées au hip-hop… C’est bien trop peu, ça encourage certains médias à monter au créneau et, surtout, ça démontre à quel point le rap, et plus particulièrement le rap français, manque encore de considération de la part des professionnels de la musique.

Entre a priori et méconnaissance

Directeur de L’Affranchi à Marseille, l’une des rares Smac françaises dédiées au hip-hop, Miloud Arab-Tani connaît bien évidemment le problème, mais ne parvient toujours pas à se l’expliquer:

«C’est quand même assez triste de constater qu’un rappeur en émergence ne fait que peu de Smac. Pourtant, et ça je peux le garantir, des groupes inconnus du grand public comme le TSR Crew font salle comble à chaque fois. À L’Affranchi, ils ont même rempli la salle deux soirs de suite, et auraient pu faire de même une troisième soirée d’affilée si on avait pu les programmer à nouveau.»

 

Entre deux réflexions, le Marseillais avance toutefois une possible amélioration: «Il faut toutefois reconnaître que les mentalités des salles ont évolué depuis l’émergence de 1995 et d’Orelsan au croisement des années 2000 et 2010. De toute façon, ces mecs ont une telle notoriété que les salles ne peuvent pas passer à côté. C’est la garantie de faire sold out à chaque fois. Et qu’elles ne viennent pas me dire que programmer des rappeurs les obligerait à doubler leur sécurité. Car, même si cet étrange argument était vrai, elles s’y retrouveraient largement sur le plan financier.»

Cette idée selon laquelle booker un rappeur impliquerait de renforcer la sécurité, Thibault Ordonneau, chargé de production de la boîte de nuit Le Magazine Club à Lille, veut pourtant bien s’y raccrocher. Après tout, lui aussi a fait appel à dix-neuf agents de sécurité lors de la venue de Kaaris, contre seulement six ou sept pour des artistes électro comme Marcel Dettmann. Il tient toutefois à préciser que les débordements sont aussi rares que dans n’importe quelle soirée, et tente donc de formuler une autre explication.

Pour lui, c’est clair, les rappeurs ont surtout trouvé un autre moyen de se faire de l’argent en donnant des showcases dans des boites de nuits ou des chichas: «Les prix ont complétement flambés, c’est devenu hyper cher de programmer un show hip-hop. Pour une qualité peu acceptable dans bien des cas.»

Les prix ont complétement flambés, c’est devenu hyper cher de programmer un show hip-hop

Le Lillois sort alors les chiffres. Kendrick Lamar? «70.000 euros pour trente minutes.»  Future? «15 000 euros pour cinq ou six morceaux maximum, avec une bande-son qui tourne derrière.» Casseurs Flowters et Joey Starr: «16.000 euros chacun.» 

«L’équilibre financier est très difficile à trouver, poursuit-il. Et c’est en partie pour ça qu’on a fini par arrêter de programmer du hip-hop dans notre boîte depuis septembre dernier. Ça et le fait qu’on a préféré recentrer notre programmation autour des musiques électroniques, comme c’était le cas à nos débuts.»

 

Une concurrence déloyale?

Reste que si le Magazine Club a cessé de programmer des rappeurs, ce n’est peut-être pas seulement dû aux exigences financières des MC’s ou à la réorganisation de leur ligne éditoriale. C’est aussi, sans doute, parce que les chichas ont fait flamber le marché en l’espace de quelques mois. Désormais, on parle même de «rap à chicha», soit un hip-hop léger, autotuné, univoquement tourné vers le pur divertissement et porté par des artistes tels que Mister You, L’Algérino, Lacrim, Gradur, Alonzo et toute une tripotée de MC’s signés chez Def Jam France.

Si le boss de ce label, Benjamin Chuvalnij, à l’instar des multiples patrons de bars à chichas contactés un peu partout en France, n’a pas souhaité participer à ce article, il m’avait toutefois répondu ceci un peu plus tôt dans l’année, dans le cadre d’une interview pour Noisey:

«La création en France de 900 chichas en quelques années a été une bénédiction pour nous. Tous nos artistes peuvent y jouer et des mecs comme Sch ou Alonzo y tournent tous les week-ends. Ça leur permet de gagner de l’argent.»

Difficile d’être plus clair…

 

Être au cœur de ces nouveaux réseaux de diffusion se révèle donc crucial pour certains rappeurs, parfois plus dans la tendance que dans la bonne direction. Au point de créer une concurrence déloyale avec les Smac? Pas vraiment à en croire Miloud Arab-Tani:

«C’est clair que l’on ne peut pas lutter sur le plan financier, tant ces lieux proposent des cachets exorbitants aux artistes pour un show de vingt ou trente minutes, tout au plus. Mais ce n’est pas la même économie, pas le même métier, pas les mêmes conditions d’accueil et, surtout, ce ne sont pas les mêmes artistes. À L’Affranchi, par exemple, on est plus sur un créneau de découvertes où les têtes d’affiches sont assez rares. Sch, MHD, Gradur ou Kaaris, tous ces rappeurs ne sont jamais passés par chez nous et ne sont programmés que dans très peu de salles parce qu’ils privilégient d’autres circuits de diffusion. En dépit d’une approche musicale moins acceptable et moins proche de la variété que celle recherchée par les Smac, ils ont largement le potentiel pour séduire ces salles de concert, mais ça ne les intéresse visiblement pas, ou plus.»

Intérêts mutuels

Dans un entretien sur le site du Mouv’, Moncef, gérant d’un bar à chichas dans les Yvelines, tentait lui de défendre la démarche de ces nouveaux lieux de diffusion. Pour lui, les conditions d’accueils dans ces établissements ne sont pas nécessairement mauvaises, les moyens techniques pas systématiquement limités et le confort loin d’être exigu. À l’entendre, ce sont surtout des lieux à l’ambiance posée, légère, où «l’on a besoin de musique qui ne se prend pas la tête. Il faut que ce soit un peu festif, enjoué. Il ne faut pas oublier que notre clientèle vient ici pour se détendre, pour se vider la tête.»

Si Thibault Ordonneau reconnaît que ces lieux «servent souvent de tremplin à une nouvelle génération de rappeurs qui veut accéder à tout très rapidement parce que tout va très vite dans le rap aujourd’hui», Miloud Arab-Tani, lui, pointe du doigt un système économique relativement flou et des contraintes administratives bien inférieures à celles d’une scène de musiques actuelles:

Le plus incompréhensible, c’est que ces lieux puissent programmer aussi facilement des artistes quand on voit les contraintes auxquelles on est soumis, qu’elles soient sociales, culturelles ou politiques

«Le fait que les rappeurs cherchent la notoriété, le succès et l’argent rapidement, je m’en contrefiche. Il faut juste qu’ils sachent d’où proviennent les ressources financières de ces établissements, parfois construits grâce à des rentrées d’argent douteuses… Mais le plus incompréhensible, c’est que ces lieux puissent programmer aussi facilement des artistes quand on voit les contraintes auxquelles on est soumis, qu’elles soient sociales, culturelles ou politiques.»

En prononçant ce constat amer, le directeur de L’Affranchi ne croit pas si bien dire, lui qui reconnaît ne pas pouvoir cachetonner autant un artiste qu’un bar à chichas et ne pas pouvoir accorder la même liberté aux spectateurs, en leur permettant de s’asseoir tranquillement au fond de la salle, de fumer leur cigarette ou leur joint en toute décontraction devant le concert d’un artiste qu’ils apprécient et dont la proximité est forcément recherchée.

Thibault Ordonneau précise l’idée: «Je pense que c’est encore moins le cas pour les chichas, mais nous, en tant que boîte de nuit, on a largement moins de contraintes législatives liées à la politique. Et c’est tant mieux, tant les factures pour ce genre de concerts sont souvent bizarres, avec une partie en cash, une autre par virement ou encore une autre à destination de promoteurs fantômes qui ne connaissent rien aux détails techniques, mais qui, à l’inverse, vont te proposer de les payer 5.000 euros pour que Booba vienne faire une apparition surprise dans ta boîte ou 10.000 euros pour qu’un groupe comme PNL, qui n’avait alors fait aucun concert, soit programmé.»

Pour autant, malgré les réticences, les critiques et les différents incidents survenus à Conthey ou à Valenciennes, force est de constater que les boîtes de nuit et les bars à chichas comblent actuellement le vide de financement créé par la chute de l’industrie du disque, et n’hésitent donc pas à se bousculer pour programmer une soirée avec les artistes les plus en vogue sur YouTube ou les réseaux sociaux. Ces lieux et ces artistes se retrouvent alors dans un écosystème qui leur offre un bénéfice mutuel et qui ne demande qu’à grandir.

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (34 articles)
Journaliste et auteur
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