Parents & enfants

J'élève mes enfants comme au siècle dernier, je fais beaucoup trop de choses à la maison

Louise Tourret, mis à jour le 21.12.2016 à 11 h 52

Des inégalités hommes-femmes, et des inégalités tout court. On a beau avoir des convictions, les défendre, c'est parfois dans la vie la plus quotidienne qu'on a du mal à les respecter.

Une famille américaine | US Department of agriculture via Flickr CC

Une famille américaine | US Department of agriculture via Flickr CC

Je pense être très attentive aux  principes et aux valeurs que je transmets à mes enfants. Noël et les cadeaux genrés est loin d’être le moment le plus difficile pour les parents vigilants et soucieux de ne pas se rouler constamment dans les stéréotypes. Choisir des jouets et jeux ne m’a jamais paru compliqué et rien n’oblige les parents à emmener leurs enfants dans les magasins de jouets qui classent la vie et les gens en rose et en bleu. Moi-même je n’ai jamais eu de Barbie, petite… Ma fille a fait mieux: elle n’a jamais accordé un regard aux siennes.

Mes enfants (une fille et un garçon) ont allègrement joué à cuisiner dans une réplique Ikea avec de faux aliments en plastique et en peluche, donné à manger à des poupons joufflus et combattu avec des épées avec leurs amis des deux sexes.

Si élever ses enfants dans un idéal égalitaire pouvait se réduire à ce genre de problèmes, ça serait parfait pour moi. Sauf que les stéréotypes ne sont pas seulement dans le coffre à jouets. Les stéréotypes, ce sont les adultes, la manière dont ils se comportent, leur relation à la sphère domestique et professionnelle et leur véritable situation de domination.

Le stéréotype, c’est moi.

De la difficulté d'appliquer un idéal égalitaire

Je suis devenue mère et ça fait neuf ans que je me réveille la nuit, que j’emmène mes gamins chez le médecin, que je les accompagne à leurs activités, que je fais à manger, que je fais tourner des machines. Ma vie publique, c’est le journalisme, mais 50% de mon activité et de mon énergie c’est toutes ces choses à faire tous les jours et dont on ne parle jamais.

Toutes ces choses que je fais, moi, parce que je suis leur mère et parce que ma foi, les hommes de mon entourage ont l’air bien occupés. Je sais très bien que ce n’est pas le cas partout, que des parents ont su trouver des manières de fonctionner plus égalitaires. Bien sûr. Mais les statistiques disponibles; celles sur le partages des tâches domestiques (80% reviennent aux femmes), celles sur les écarts de salaires (25%) et les enquêtes sur les familles aboutissent aux mêmes conclusions: l’égalité n’est pas gagnée.

Outre le sentiment de ne pas faire correspondre l’organisation de ma vie à un idéal égalitaire, j’ai aussi l’impression que l’ensemble des moments que je dégage pour m'occuper de la maison et de mes enfants m’empêche de travailler autant que je le souhaite. J’ai essayé de calculer le temps que ça me prenait:

  • Le temps entre le réveil et 8h30, heure à laquelle je dépose les enfants devant l’école;
  • De 17h30 (si je suis sur mon lieu de travail) ou 18h (si je suis chez moi) à 21h, heure à laquelle les enfants dorment (les bons soirs). Je peux essayer de travailler un peu pendant ce moment mais c’est souvent assez peu efficace.
  • Je profite souvent de pauses dans mes journées, la semaine, pour faire des courses (aller acheter des chaussettes de football, du matériel scolaire, faire un tour sur internet pour payer des factures, faire tourner une machine et étendre le linge);
  • Je prépare pratiquement tous nos repas, cela me prend entre dix minutes et une heure par soir. Mon amoureux cuisine parfois, mais beaucoup plus rarement en raison de ses horaires. Pour être honnête, la plus grande aide dans le domaine alimentaire me vient de Picard surgelés;
  • L’horrible mercredi après-midi. Je fais souvent 15.000 pas le mercredi –j'ai vérifié sur mon podomètre– entre l’école, la maison et les endroits où nous devons nous rendre. C’est deux fois plus qu’un bon jour de la semaine. J’essaie de refiler mes gamins autant possible à d’autres parents (ou à ma mère...), et j’essaie de bosser comme je peux dans des cafés, au bord des stades, dans des vestiaires. Je suis habituée à emporter mon ordinateur portable et mes bouquins dans tous ces endroits peu adaptés à la concentration;
  • Le samedi et le dimanche sont entremêlés d’activités diverses: les sports, la vie sociale des enfants, la mienne, les sorties culturelles éventuelles et toutes les obligations liées à la maison. Je travaille parfois le dimanche, dans ce cas l'un de mes enfants vient à France Culture avec moi (emmener les deux hypothèquerait sérieusement mes chances de trouver la concentration donc je suis condamnée à trouver une solution). Et j’ai la chance d’avoir un compagnon qui a rapidement accepté de s’occuper de mes enfants.

Dans ces conditions, comment faire passer le message que mon travail est important? Aussi important que celui des hommes de leur entourage qui, pour mille et une raisons (la première étant le patriarcat), n'ont pas toutes ces tâches domestiques à effectuer? Comment expliquer qu’il n’y a pas de papas dans les vestiaires du taekwondo et 90% d’accompagnatrices dans le bus qui se rend au stade de foot? Je ne peux pas vraiment faire autrement car je suis toujours le seul parent disponible. Ça finit par être suspect cette indisponibilité des hommes. En fait c’est un choix. Disons que les femmes arbitrent autrement: vous connaissez des mecs qui sont à 80% pour avoir leur mercredi? Et pourquoi ai-je toujours l'impression de répondre aux urgences? Pourquoi aurais-je plus de temps?

Un éternel recommencement

Comment expliquer à mes enfants qu'une mère n’a pas nécessairement toujours du temps alors que c’est exactement ce que je fais? Et comment m’expliquer à moi-même ce paradoxe qui consiste à défendre l'égalité tout en continuant à perpétuer les inégalités? Malgré mon discours, malgré mon savoir, malgré mes idées. Je vis cela. Et j’ai en plus la sinistre impression que ma mère a fait pareil avant moi. Nous éduquons nos enfants à l'inégalité en leur offrant le spectacle de femmes qui en font plus que les hommes, actrices d’un éternel recommencement.

Même dans les couples où les deux avaient fait exactement les mêmes études, il fallait que la femme respecte tout un tas de conditions

Dominique Méda

Comment j’en suis arrivée là? Après avoir lu autant de littérature féministe et même écrit un bouquin pour le sujet. Un gros truc a raté. Et visiblement pas que dans ma vie puisque je le rappelle: 80% des tâches ménagères...

Dominique Méda, philosophe et sociologue, a travaillé sur la question des inégalités hommes-femmes mais surtout sur celle du travail. Je lui ai demandé comment parler d’égalité à mes enfants dans ce contexte peu égalitaire: «Difficile de parler égalité des sexes quand les parents ne partagent pas: à l'évidence. L'exemplarité est déterminante.»

Ben oui, affirmer des principes sans donner l'exemple, revient à pisser dans un violon. Ce qui est confirmé par ma progéniture qui ne manque jamais de me rappeler à ma fonction. Encore tout récemment voici ce que me disait ma fille de 8 ans et demi:

«Tu vois Maman toi, t’as plusieurs travails.

- Heu...  Oui chérie, je suis à la radio et j'écris c’est ce que tu veux dire?

- Non! Tu es journaliste et maman!»

Echec éducatif total.

Mais il faut comprendre qu’étant donné l’inertie des mentalités il est très difficile de faire valoir cette égalité dans les faits. En plus de se convaincre que son propre travail est aussi important que son rôle de parent, il faut prouver qu’on a des obligations au moins aussi importantes qu’un homme, comme me le résume bien Dominique Méda:

«Dans la série d'enquêtes que j'avais faites, j'avais pu voir que, même dans les couples où les deux avaient fait exactement les mêmes études, il fallait que la femme respecte tout un tas de conditions (congé maternité très court, boulot plus prenant que le conjoint, revenu au moins égal...) pour être en mesure d'exiger un partage des tâches domestiques réel.»

Je comprends au moins pourquoi j’ai foiré. Je ne me suis pas accordée assez d’importance à moi-même. Pire, je croyais être féministe parce que je n’avais pas acheté de trucs roses à ma fille et parce que mon fils faisait de la danse depuis qu’il a trois ans. J’étais fière que ma fille ne joue pas à la Barbie, s’intéresse modérément aux poupées et décide que ses peluches étaient des filles. Je prononçais des tas de phrases pour dire que les stéréotypes c’était nul, que les filles et les garçons pouvaient faire les mêmes trucs. Je croyais être libre parce que je bossais. Oui, en finissant mes journées de boulot entre 22 heures et une heure du matin. Quand tout le monde dormait. En allant bosser (et en quittant le bureau en courant pour être à l’heure à l’école). Mais je continuais surtout à coller à un modèle que je n’arrivais pas à combattre, tout en croyant le combattre. 

Le tout sur fond de difficultés globales des femmes à accéder aux promotions professionnelles, comme nous avions pu le raconter dans Mères, libérez-vous! avec Marie-Caroline Missir ou Claire Léost dans Le Rêve brisé des working girls qui relate le retour à la maison de femmes surdiplômées promises à de belles carrières. C’est sur quoi travaille d’une manière pragmatique Marlène Schiappa avec ses livres et son blog «Maman travaille». Nous partageons toutes le même diagnostic: l’égalité achoppe sur la maternité. Dans la masse de statistiques qui documentent cette situation j’avais été frappée par une enquête Elle/Ipsos de l’année dernière qui m’avait rappelé combien certaines semblent plus globalement préoccupées que certains:

«Les femmes (…) continuent à 64 % de se débattre pour trouver une solution de garde en cas de maladie d'un enfant, contre 7 % des hommes (…) Ce sont en majorité les femmes (62 %) qui cherchent une solution pour les enfants pendant les vacances scolaires, contre 6 % des hommes.»

Revenons à la maison. La mienne. Cet endroit merveilleux où je remplis et je vide des machines en permanence et où ramasse des trucs par terre et prononce des phrases du type: «Je suis pas la bonne ici hein». Mon Dieu, j’ai tellement l’impression d’entendre ma mère. Non, en fait, j’ai l’impression d’être ma mère. Trente ans plus tard, dans un autre appartement d’une autre ville, la même situation. Comme le souligne Dominique Méda, la série d'enquêtes emploi du temps réalisées par l’Insee montre que le partage des tâche s'est un peu rééquilibré pour les enfants mais pas du tout pour les tâches domestiques, pas du tout gratifiantes.



Une autre révolution

Alors j’ai compris qu’il fallait passer à une autre évolution, pas seulement concernant l’investissement parental, assez simple à valoriser… Mais concernant la vie qui va avec. Je peux payer quelqu’un pour faire le ménage à ma place (je le fais en partie) mais je ne défendrai jamais l’égalité si je persiste à penser que c’est juste du sale boulot. Je ne donnerai jamais aux enfants l’envie de m’aider, ni à mon fils l’envie de s’y mettre si je n’arrive pas à revaloriser ce travail. Enfin ce serait bien que ça soit fait en général. C’est pour cela que je choisis d’en parler aujourd’hui. Et c’est pour cela que j’ai décidé de ne plus en parler pareil même si les choses avancent doucement et on n’a pas encore trouvé la manière de défendre l’égalité comme l’explique aussi Dominique Méda:

«Comment valoriser le travail domestique? C'est compliqué. Pas en monétarisant (trop dangereux), pas non plus en en faisant l'alpha et l'omega (risque de retour à la maison). Plutôt en passant par un discours qui tiendrait ensemble l'idée que l'emploi des femmes est déterminant, que l'emploi du même genre que les hommes est exigible (niveau de formation des femmes désormais supérieur), que l'ensemble des activités professionnelles, familiales, domestiques, amoureuses... doit être équitablement partagé entre les deux membres du couple, question de justice.»

Je suis née dans les années 1970 et un slogan que j’ai beaucoup entendu enfant c’est «tout est politique». C’est vrai. Au travail, lutter contre le présentéisme qui nous éloigne de nos familles, c’est politique. À la maison en changeant de regard sur les obligations domestiques et parentales, même si c'est sûrement la question la moins noble du féminisme, c'est politique. C’est pour cela que j’avais envie de raconter tout ça aujourd’hui. Parce que ce n’est pas une honte d’étendre des chaussettes et de laver le sol, même si c’est symptomatique de l’égalité hommes-femmes. J'espère que les prochaines campagnes pour l'égalité ne mettront pas en scène des hommes politiques avec du rouge à lèvres ou des talons, mais en train de faire le boulot que je me tape tous les jours chez moi. Et j'espère que les programmes vont proposer autre chose des baisses d'impôts pour les familles qui emploient des nounous et des femmes ne ménage, une vrai réflexion sur le temps, les temps de la vie telle qu'elle avait été initié au moment de la mise en place des 35 heures. 

Enfin, cette vie domestique ne m'enlaidit pas, ne me rend pas moins importante et ne m’a jamais empêchée de réfléchir. 

Mais on avance un peu parfois. L’autre jour, nous devions partir en famille et, malgré un sprint pour attraper le RER et le bus, j’étais super en retard. Je ne pouvais pas faire ma valise et emmener mon fils chez le pédiatre. Face à la perspective de rater le train, mon amoureux s’en est chargé. Je suppose qu’il a fait cela parce qu’il voulait qu’on parte tranquille, qu’il avait du temps et qu’il nous aime… Mais c’était surtout formidable pour une autre raison: mon fils a fait cette expérience inhabituelle pour lui, c’est un homme qui l’a emmené chez le médecin, preuve qu’il ne s’agit pas d'une prérogative uniquement féminine. Et qu'il pourra le faire à son tour s'il a des enfants. 

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte