Parents & enfants

Un enfant, si tu veux, quand tu veux? Les femmes peuvent toujours courir!

Béatrice Kammerer, mis à jour le 26.12.2016 à 13 h 56

Si les femmes ont acquis des droits pour disposer de leur corps, c'est sans compter sur les normes sociales qui tendent à les limiter. Que ce soit pour des questions d'âge ou de morale.

Facepalm | jazbeck via Flickr CC License by

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«Un enfant, si je veux, quand je veux» a été l’un des plus fameux slogans des années 1970, emblématique de la lutte des femmes pour le droit à l’avortement et à l’accès aux moyens de contraception. En 1978, alors que la loi Veil autorisant l’IVG durant les 10 premières semaines de la grossesse est encore dans une phase d’expérimentation, ce slogan a servi de support à une célèbre affiche du Mouvement Français pour le Planning Familial, montrant le profil de trois femmes, de la jeunesse à la maturité, le regard résolument tourné vers un avenir où la maternité ne serait plus une fatalité mais l’expression d’un choix libre et consenti.

Les femmes venaient de conquérir une nouvelle liberté de droit indéniable et indispensable! Mais pour quelle liberté de fait puisqu’en 2016, on tourmente toujours une femme parce qu’elle a procréé trop tard, trop tôt, trop souvent ou pas assez, quand elle n’a pas eu le toupet de vouloir vieillir sans enfant! À l’heure où les technologies médicales ont déconnecté reproduction et sexualité, et semblent annoncer la fin de nombreux déterminismes biologiques, à l’heure où la mondialisation et les découvertes de l’histoire et de l’ethnologie nous ont montré l’extraordinaire diversité des modèles familiaux efficients, à l’heure où les luttes militantes ont rendu visibles la légitimité et la réalité des familles homoparentales, ne serait-il pas enfin temps d’enterrer nos vieilles normes sociales, qui stigmatisent inutilement et entretiennent l’immonde préjugé que certaines familles valent mieux que d’autres?

Un enfant quand je veux? Mais pas trop tôt!

S’il est des sujets délicats, c’est bien celui des grossesses adolescentes. Pour tout un chacun, deux camps s’affrontent: celui des anti-IVG, qui tentent, à grand renfort de désinformation, de persuader les adolescentes qu’avorter est la pire chose qui pourrait leur arriver; et de l’autre, celui des institutions de santé publique, qui se donnent au contraire pour mission de faciliter l’accès à l’avortement pour les adolescentes qui le demandent. Malgré leurs immenses divergences, les uns et les autres ont pourtant en commun de partir du principe qu’une grossesse adolescente est presque invariablement un «accident», la conséquence d’une faute morale pour les uns ou d’une utilisation défaillante de la contraception pour les autres.

Qui pourrait soupçonner que ces maternités puissent être le résultat d’un projet conscient et prémédité, alors que dans notre société les adolescents sont vus comme des enfants, qui se doivent d’être éduqués et gouvernés; et ce, en dépit de leurs aptitudes intellectuelles, psychologiques, et également physiologiques que d’aucuns considèrent comme incomplètes, mais qui en font pourtant, au regard de l’espèce, des individus capables de se reproduire. Ainsi, si les adultes éducateurs peuvent, sans trop de difficultés, trouver une posture qui les satisfasse vis-à-vis d’une grossesse non désirée, ils semblent en revanche démunis face à l’expression adolescente du désir de maternité.

Jusqu’à la fin des années 1980, on croyait ces grossesses médicalement risquées, aujourd’hui on les associe plutôt à un handicap psycho-social

Une simple visite sur les forums de grossesse suffit pourtant à réaliser que ce sentiment n’a rien d’exceptionnel: nombreux sont les messages d’adolescentes de 15, 16 ou 17 ans qui expriment leur envie d’avoir un enfant. Pour certaines, le désir prend une forme dévorante, quand d’autres cherchent pragmatiquement les moyens les plus efficaces d’organiser leur vie pour tomber enceinte. Certains projets aboutiront à une grossesse, d’autre non. La majorité semble pourtant constituée d’adolescentes bien informées sur le fonctionnement de leur corps et sur les méthodes de contraception, mais totalement abandonnées face à cette tension dont elles ne comprennent pas toujours l’origine ni la signification.

Les grossesses adolescentes pathologisées

La sphère médicale elle-même peine encore à rendre compte du phénomène. À ce titre, la pathologisation des grossesses adolescentes reste la règle et contribue ainsi à entériner scientifiquement cette anormalité. En 2014, une thèse de médecine, attirait pourtant l’attention sur ce problème et évoquait les dilemmes des praticiens souhaitant accompagner sans normativité les grossesses adolescentes. Ceci reste toutefois un point de vue marginal. Jusqu’à la fin des années 1980, on croyait ces grossesses médicalement risquées, aujourd’hui on les associe plutôt à un handicap psycho-social: en 2005, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale désignait par exemple la grossesse précoce comme un facteur de risque de développement du trouble des conduites chez les enfant à naître.

Cette conclusion peine toutefois à isoler ce facteur des autres risques sociaux liés à la précarité économique, fréquents chez les mères adolescentes surreprésentées dans les catégories populaires, pour lesquelles l’accession à la maternité peut sonner comme une promotion sociale dans un contexte de chômage et de déclassement. Rien n’indique pourtant que ces désirs d’enfant sont absents dans les milieux favorisés: ils pourraient être simplement moins visibles car moins admis, moins acceptables au regard des valeurs bourgeoises et des exigences de la reproduction sociale qu’elles impliquent.

Un enfant quand je veux? Mais pas trop tard!

En voilà, un deuxième fléau social désigné: les femmes font des enfants de plus en plus tard! On vous le répète dans les médias, votre gynécologue se lamente, et tout le monde crie au déclin civilisationnel! Pourtant, deux éléments majeurs sont généralement oubliés: le premier est le fait que les grossesses «tardives» n’ont rien ne nouveau, bien au contraire. Les chiffres de l’Institut national d’études démographiques montrent qu’en 1909, il y a avait environ deux fois plus de grossesses après 40 ans qu’aujourd’hui, et qu’un nombre non négligeable d’enfants naissaient encore après que leur mère ait passé 45 ans, ce qui n’est quasiment plus le cas de nos jours. La seule différence étant qu’à l’époque, il s’agissait plutôt d’un septième ou huitième enfant, plutôt que d’un premier ou deuxième.

Le second élément concerne l’évolution de la fertilité des femmes. Il est désormais bien établi que celle-ci diminue avec l’âge, mais la façon dont ce résultat est présenté au public ne permet pas toujours de s’en faire une représentation fidèle: le ton est souvent alarmiste, accompagné de courbes étirées pour rendre la décrue plus édifiante, et d’illustrations douteuses figurant l’urgence. Pourtant, selon les chiffres de l’Ined, une femme cherchant à avoir un enfant à 30 ans a 75% de chances d’y parvenir dans l’année qui suit, 66% de chances à 35 ans, 44% à 40 ans et encore 20% à 45 ans, ce qui est loin d’être négligeable.

Ainsi, si la crainte des pouvoirs publics de voir s’accroître les dépenses de santé en matière d’aide médicale à la procréation qu’augure l’actuelle augmentation des consultations pour infertilité est bien réelle, il ne faut pas pour autant en oublier les quelques 14 000 femmes de plus de 40 ans qui demandent chaque année une IVG, peut-être en partie, faute d’une information suffisante sur leur pas-si-inexistante fertilité.

Comme pour les grossesses adolescentes, la médecine semble trouver matière à appuyer la norme sociale qui réprouve les grossesses trop tardives. Souvent désignées comme «grossesses à risque» sur les sites de vulgarisation médicale, elles ne sont pourtant pas pointées comme telles par la Haute Autorité de Santé. Plus encore, une revue de littérature réalisée en 2005 par le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français semblait faire état de risques moins accrus que ce que la communication au grand public le laisse généralement penser: pour certaines pathologies, le consensus n’est pas clair (certaines études concluent à une augmentation des risques, d’autres pas); pour d’autres les augmentations reportées sont modestes et concernent davantage les politiques de santé publiques que les individus (par exemple: le risque de mort fœtale in utero passe d’environ 0,4% lorsque la mère a entre 20 et 30 ans à 0,8% lorsqu’elle est âgée de plus de 40 ans, ce qui permet de conclure à un risque «multiplié par deux» alors que le pourcentage global reste faible); enfin, dans un certain nombre de cas, les scientifiques ne parviennent pas à différencier les risques inhérents à l’âge de la mère de ceux liés au fait qu’un plus grand âge implique aussi une probabilité plus grande de présenter des pathologies préexistantes à la grossesse.

Un enfant si je veux? Mais seulement si tu n’es pas trop pauvre, valide et en couple stable

L’âge, trop précoce ou trop tardif, d’une femme n’est qu’un des nombreux éléments de ce que les sociologues ont appelé les «normes procréatives», un ensemble de règles sociales, souvent implicites qui fixent dans une société donnée les règles du «savoir-procréer». À première vue, ces normes ont quelque chose d’inattendu pour la société du libre choix que nous connaissons, mais ceci n’est qu’une apparence: selon les sociologues Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, l’accès libre à la contraception et à l’avortement, en donnant aux couples la liberté de choisir si et quand ils voulaient devenir parents, leur a aussi donné la responsabilité de «bien» procréer.


Parmi les femmes en demande d’IVG, la stabilité du couple semble être très souvent déterminante, ainsi que les critères d’âge maternel, d’espacement des naissances et de taille de la famille

Ces normes procréatives, tout le monde les connaît et elles se rappellent à nous chaque fois que nous sortons de leur cadre: devenir parents entre 25 et 35 ans, après avoir obtenu un emploi stable, entretenir une relation de couple durable, ne pas avoir plus de 3 enfants, si possible des deux sexes, d’âges ni trop éloigné ni trop rapproché, etc. Parce ces règles restent néanmoins implicites au quotidien, les chercheurs les étudient dans les situations où les individus sont amenés à les formuler: par exemple, lorsque les femmes évoquent leur décision de recourir à une IVG où justifient leur choix de vieillir sans enfant.

Parmi les femmes en demande d’IVG, la stabilité du couple semble être très souvent déterminante, ainsi que les critères d’âge maternel, d’espacement des naissances et de taille de la famille. De son côté, la situation professionnelle des femmes ne pèse guère dans la balance que dans les cas où celles-ci sont confrontées à une grande précarité, preuve que les femmes ne se sentent toujours pas légitimes de souhaiter avorter parce qu’une grossesse met en péril leurs projets professionnels. Les entretiens réalisés avec les adultes ayant choisi de ne pas avoir d’enfant, rappellent quant à eux combien les normes de «bonne parentalité», qui font écho aux normes procréatives, sont exigeantes et peuvent apparaître comme des périls pour la liberté des individus.

Ceci a conduit la sociologue Charlotte Debest à postuler que même sans enfant et eux-mêmes victimes de ces normes (puisqu’on ne cesse de leur demander de procréer), ces adultes influaient néanmoins fortement sur la constitution et la reproduction des normes procréatives, entérinant la légitimité de très hauts standards parentaux et allant jusqu’à jouer le rôle «d’entrepreneurs de morale».

Il reste que ces normes ne font pas que prescrire aux adultes la «bonne» manière de procréer, mais disqualifient également ceux qui ne sont pas désignés par la société comme des parents valables. Ainsi, il fallut attendre 2013 et la loi sur le mariage des personnes de même sexe pour que le projet parental des personnes homosexuelles soit reconnus comme aussi légitime que celui des personnes hétérosexuelles (des inégalités subsistent encore, voir à ce sujet les publications de l’avocate Caroline Mecary, spécialiste de la cause). Quant aux parents porteurs de handicap, la route est encore longue pour lever les préjugés: songeons que dans les années 1990, la stérilisation sans consentement des personnes atteintes de déficiences mentales était encore pratiquée.

Le progrès médical, un agitateur social?

Il semble qu’il ne se passe pas une semaine sans que de nouvelles prouesses soient réalisées en matière de procréation, le premier «bébé-éprouvette» n’a pourtant même pas encore fêté ses 40 ans! La rétrospective de la dernière année est éloquente: en novembre 2015, la France a débuté les essais de greffes d’utérus, une technique permettant aux femmes nées sans utérus, porteuses de graves malformations ou qui ont dû subir une hystérectomie, de pouvoir porter un fœtus et qui a déjà permis la naissance d’un bébé en Suède en 2014. En mai 2016, des chercheurs britanniques ont découvert un moyen de dépasser la limite historique des quatorze jours maximum de culture in vitro pour les embryons humains, préfigurant de nouvelles méthodes de traitement de l’infertilité, de nouvelles possibilités pour la recherche embryonnaire mais aussi représentant l’opportunité symbolique de se rapprocher de la mise au point d’un utérus artificiel.

En juillet 2016, une équipe de scientifiques grecs a annoncé être en capacité de faire à nouveau ovuler de manière efficace des femmes ménopausées, ouvrant de nouveaux espoirs pour les femmes atteintes de ménopause précoce mais aussi augurant la possibilité de procréer de manière plus courante entre 40 et 50 ans. En septembre 2016, est né au Mexique un bébé conçu avec l’ADN de trois individus: celui de ses deux parents plus celui une donneuse. Sa mère étant porteuse d’une anomalie touchant certains composés des cellules appelés mitochondries, le noyau de son ovule a été extrait pour être implanté dans l’ovule énucléé de la donneuse, pouvant alors bénéficier des mitochondries saines de cette dernière, avant d’être fécondé.

Devant cette liste, j’en entends déjà hurler au désastre (ou au contraire crier au miracle), pourtant bien malin celui ou celle qui pourra prédire si ces progrès se révèleront à terme bénéfiques ou nocifs pour notre société. La science ne contient pas en elle-même son éthique, et il semble bien que c’est ce que nous en ferons et la façon dont nous réussirons à mettre ces techniques au service des individus et de leurs enfants, dans le respect de leur projet individuel, familial et parental qui déterminera leur statut. Car la science n’est pas le seul moteur de la recomposition des normes familiales et parentales, loin de là!

Nouvelles aspirations sociales, nouvelles normes

Depuis plusieurs années, la congélation des ovocytes des femmes pour convenance personnelle se développe: à l’automne 2014, Facebook et Apple avaient même créé la polémique en proposant à leurs employées de financer cette opération, relançant du même coup le débat vis-à-vis de cette technique encore réservée en France aux seules indications médicales. Faut-il y voir une avancée féministe permettant une réactualisation du slogan «un enfant quand je veux» ou une nouvelle façon de soumettre les femmes aux normes procréatives en même temps qu’à l’intérêt supérieur de l’entreprise?

De même, les demandes de recours à la gestation pour autrui, autorisée dans de nombreux pays et encore interdite en France semblent se multiplier: parmi les nombreux enjeux de cette technique, elle apparaît en particulier comme la seule possibilité de devenir parent pour les couples d’hommes refusés comme candidats à l’adoption dans bien des pays. Mais les craintes qu’elle suscite sont non moins nombreuses: parmi elle figure celle de voir s’établir une forme d’esclavage moderne et une voie supplémentaire d’exploitation des pays pauvres par les pays riches (bien que les vécus individuels des mères porteuses semblent bien plus complexes, comme le montre par exemple cette étude de l’Ined).

Je ne perds pas non plus de vue que notre avenir n’est pas qu’entre les mains de scientifiques qui joueraient aux apprentis sorciers mais aussi entre celles de nombreux obscurantistes

Enfin, les projets de co-parentalité, en cela qu’ils reposent sur une déconnexion totale du projet parental d’avec un projet conjugal, bravent actuellement les normes procréatives sans nécessiter le moindre assentiment médical: rien n’empêche un couple d’amis de devenir parents, rien n’empêche non plus un homme ou une femme d’aider un couple d’homosexuels à devenir parents en fournissant les gamètes pour l’insémination ou en portant l’enfant, tout en participant ultérieurement à son éducation. Sur internet, il existe même désormais de nombreux sites permettant aux aspirants co-parents de se rencontrer. La reconnaissance officielle d’un troisième co-parent n’est pourtant pas encore au goût du jour.

Dilemmes éthiques

Quoiqu’il en soit, il semble qu’on assiste actuellement à l’échelle mondiale à un dialogue de la science avec la société qui, petit à petit, contribue à questionner les normes. La science ouvrant de nouvelles possibilités que les individus investissent ensuite, comme autant de moyens pour donner corps à leurs représentations et aspirations sociales et familiales, et qui conduisent bien souvent ces derniers à formuler de nouveaux défis pour la science. À ce titre, le changement pourrait bien être plus rapide qu’on le pense (qu’on ne le craint?), ce qui conduit certains à pointer d’importantes lacunes dans le processus: les premières sont législatives, comme nous le rappelle chaque nouvelle condamnation de la France auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, incapable qu’elle est de statuer sur le sort des enfants nés de GPA à l’étranger; les secondes seraient d’ordre psychologiques ou éthiques.

C’est ainsi que la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parceval dans son livre Voyage au pays des infertiles attirait en 2014 l’attention sur le désarroi de ces couples ayant eu recours aux techniques médicales de procréation et confrontés à des dilemmes éthiques qu’ils n’avaient pas anticipé: que faire des embryons surnuméraires résultant d’une FIV? Comment parler de ses origines à un enfant né d’un don de gamètes?

Je me contente pour ma part de saluer l’exercice d’hygiène mentale que représentent ces nouveaux horizons scientifiques, qu’ils nous exaspèrent ou nous enthousiasment, ils nous permettent de nous interroger sur ce à quoi nous tenons, sur ce que nous espérons pour la société de demain, ils nous enjoignent de différencier le préjugé qui aveugle de l’idéal qui nous porte, et nous permettent d’envisager les possibles. Je ne perds pas non plus de vue que notre avenir n’est pas qu’entre les mains de scientifiques qui joueraient aux apprentis sorciers mais aussi entre celles de nombreux obscurantistes prêts à remettre fissa lesdites sorcières sur le bûcher.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (40 articles)
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