France

Il reste à Christine Lagarde son regard candide et la conscience de ce qu’elle est

Claude Askolovitch, mis à jour le 20.12.2016 à 16 h 22

La justice a reconnu l’ex-ministre de l’économie coupable de négligence dans l'affaire Tapie en 2008 mais en l'exemptant de peine, et c'est la préservation des élites entre elles que l'on voit à l'oeuvre.

Christine Lagarde lors de son procès, dans un dessin fait au Palais de Justice le 15 décembre 2016 BENOIT PEYRUCQ / AFP

Christine Lagarde lors de son procès, dans un dessin fait au Palais de Justice le 15 décembre 2016 BENOIT PEYRUCQ / AFP

Pensant à Christine Lagarde, que l’infinie délicatesse de la Cour de justice de la République française autorise à veiller encore sur les finances du monde, c’est un personnage de fiction qui m’apparait, critique littéraire amoureux de Gene Tierney dans Laura, le polar vénéneux de Otto Preminger; il s’appelait Waldo Lydecker, et disait ceci au policier qui le soupçonnait:

«How singularly innocent I look this morning. Have you ever seen such candid eyes?»

En VF: «Ai-je l’air singulièrement innocent ce matin! Avez-vous déjà vu yeux plus candides?»

La suite du film démontrerait la fragilité de cette apparence, mais la phrase n’en garde pas moins sa vérité politique. Il est des têtes singulièrement innocentes, et pas seulement le matin, et même au lendemain d’un procès embarrassant. Il reste à Christine Lagarde son regard candide et la conscience de ce qu’elle est. C’est plus que suffisant. «Est ce que j’ai une tête à copiner avec Bernard Tapie», s’indignait-elle en 2008, quand les premières vaguelettes de l’affaire Tapie éclaboussaient son mérite d’alors ministre des Finances. Mais faut-il copiner pour faillir, Waldo?

Coupable et déjà pardonnée

Huit ans après, tout est confirmé. Coupable, Christine Lagarde n’est pas soupçonnable. Coupable de négligence, d’avoir couvert et validé un arbitrage vérolé en la faveur de Bernard Tapie contre les intérêts de l’Etat, coupable d’avoir été légère avec notre argent en dépit de la charge qui était la sienne? Mais déjà pardonnée: sans peine ni sanction, eu égard, précise la cour, à «sa personnalité et sa réputation nationale et internationale», donc autorisée par son mérite même à avancer dans son existence de femme indispensable. Le Fonds monétaire international a applaudi, célébrant «le fantastique leadership de la directrice générale et l’important et respect et confiance qu’elle inspire sur le globe». Heureuse coupable, dont la culpabilité est l’occasion de se voir proclamée plus que jamais innocente!

Ce qui s’est joué à la CJR est l’archétype d’un jugement de caste. Il n’y a rien de scandaleux en droit. La dispense de peine est définie à l’article 132-59 du code pénal:

«La dispense de peine peut être accordée lorsqu'il apparaît que le reclassement du coupable est acquis, que le dommage causé est réparé et que le trouble résultant de l'infraction a cessé.»

Nous y sommes presque. Quel coupable est mieux reclassé que Mme Lagarde? L’annulation en 2015 de l’arbitrage Tapie-Lyonnais a supprimé le dommage dont souffraient les finances publiques… Quant au trouble… On peut en discuter.

Les élites humiliées

Le trouble lié à l’affaire Tapie fut d’abord un trouble dans le sage ordonnancement de nos élites, humiliées de s’être soumises aux ruses d’un aventurier. Tapie, ayant écumé le socialisme sous Mitterrand, s’arrangea pour entourlouper le sarkozysme, afin de faire valoir ses droits contre une banque, le Crédit Lyonnais, dont il s’indignait qu’elle ait pu l’estamper, lui! C’est un résumé. Il plia l’Etat à son avantage et fit organiser un arbitrage à sa main, avec un magistrat pas ennemi, Pierre Estoup, flanqué de deux vieux sages du droit et de la République, Pierre Mazaud et Jean-Denis Bredin, vieillards faire-valoir et humiliés.

Outre l’argent, qui n’était pas rien, ce fut, pour l’excellence de nos dirigeants, un instant de honte. Tapie pouvait donc, si facilement, jouer de nos burgraves? La justice a rattrapé l’impudent. On attend des suites. Nicolas Sarkozy n’en finira jamais de payer sa bénévolence, mais il est désormais un exutoire. Il convient de clore cette époque. Laisser libre Mme Lagarde, c’est signifier que les élites ont été réparées. Elle ne souffrent plus. Ce n’est pas arrivé. Nous sommes singulièrement innocents. C’est ici que le jugement dit une caste, et le respect qu’on lui doit.

L’indignité légère de Madame Lagarde et de quelques autres dans l’affaire Tapie n’est pas le sujet; ce qui compte est le mérite intrinsèque de l’accusée, dont le parcours et la personne attirent la louange de portrait en portrait. Sportive et végétarienne, ayant pénétré l’olympe des lawyers américains, dirigeante de la firme Baker-MacKenzie avant d’honorer notre monde politique, elle est devenue, par nature, une maîtresse du monde, une quintessence élitaire: elle est sa propre preuve. Elle est Lagarde, par définition, produit international, comme Juncker –infiniment moins chic– est une marque européenne. Il aurait fallu, de la part de notre république bancale, une sacrée confiance en soi et un certain culot pour l’abimer aux yeux du monde.

Simplifier la vie des grandes institutions 

La France avait déjà fait un sale coup au FMI en lui envoyant un génie, certes, mais aux pulsions mal maîtrisées. Il ferait beau voir qu’après Strauss-Kahn, on aurait dépêché à Washington une complice d’escroquerie? Il fallait donc habiller la Directrice générale de louanges, pour ne pas compliquer à nouveau la vie des grandes institutions internationales, et notre réputation. Les régulations internes d’un vieux pays aux élites poreuses aux escroqueries ne doivent pas interférer avec les urgences de la planète. La CJR l’a entendu. Elle a respecté une logique supérieure. ll ne faut pas déranger les essences supérieures avec des fragrances vulgaires. Madame Lagarde a le FMI à administrer. Elle avait, en 2008, une crise économique sur les bras. C’est écrit dans le jugement! On ne peut pas tout faire, enfin…

Et comme, en somme, il n’y pas que Mme Lagarde dans cette affaire, qu’elle n’est pas la plus à blâmer, avec ses yeux candides qui ne voyaient pas ce qu’on lui faisait faire, que d’autres procès sont à venir, devant des juridictions ordinaires, et avec ces procès d’autres contradictions, on n’allait pas mettre la barre trop haut? Mme Lagarde abattue, comment la justice ordinaire aurait-elle pu épargner son ancien directeur de cabinet Stéphane Richard, désormais patron d’Orange, possiblement co-auteur de l’arbitrage, mais qui vit une autre vie et lui aussi a des tâches importantes à accomplir: il parait que Orange pourrait racheter Canal plus… Imagine-t-on, alors, une affaire de rien, une broutille d’antan, le détourner de sa tâche? Affaiblir Orange? On se délecte par avance des cas de consciences d’autres juges, qui n’auront pas comme excuse d’être constitués en tribunal politique bancal…

Voilà donc la caste. En être vous garantit les yeux candides et l’air innocent. L’importance des tâches que vous accomplissez vous épargne de trop répondre de vos erreurs passées. Vous êtes trop important pour que l’on vous abime. En tous cas, vous agissez comme si c’était le cas. Vous êtes une oligarchie de l’utilité sociale supérieure, on l’écrit et on vous le répète assez. On vous raconte et vous nous racontez que sans vous, l’économie mondiale dérivera, la grève coulera, le FMI se disloquera, l’euro vacillera… Comme Cristiano Ronaldo n’ira jamais en prison, vous ne serez pas contraint à la démission, sauf à exagérer, vraiment, à devenir inconvenant dans un hôtel new-yorkais, par exemple. Autrement, tout va bien. Les moins utiles, sauf à leur famille, qui bricolent au noir ou se montrent imprécis avec leurs allocs d’assistés, et se les font parfois sucrer, les allocs, auraient mauvaise grâce à ne pas le reconnaitre.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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