Science & santéParents & enfants

On sait comment le cerveau des femmes change pendant la grossesse

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.12.2016 à 12 h 38

Les femmes perdent de leur matière grise cérébrale. Des chercheurs espagnols et néerlandais ont en effet mis en lumière un phénomène jusqu’ici inconnu de la gestation.

Une femme lors d'une échographie à Guatemala City, le 2 février 2016 |
JOHAN ORDONEZ / AFP

Une femme lors d'une échographie à Guatemala City, le 2 février 2016 | JOHAN ORDONEZ / AFP

C’est une information que l’on pressent importante mais dont on mesure mal l’exacte portée. Elle confère une nouvelle dimension aux échanges biologiques existant entre une femme enceinte et l’enfant qu’elle porte –une dimension hors de l’ordinaire touchant au cœur même de la pensée humaine: la substance grise cérébrale. C’est la conclusion d’un travail qui vient d’être publié par la revue Nature. L'étude –«Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure»– a été menée par des chercheurs espagnols et danois dirigés par Elseline Hoekzema et Erika Barba-Müller de l'unité de recherches en neurosciences de l'université autonome de Barcelone.

Pour résumer leur travail, la grossesse modifie le cerveau d'une femme. Elle a pour effet de modifier la taille et la structure de la substance grise. Il apparaît, de plus, que ces modifications demeurent dans les deux années qui suivent la naissance de l’enfant. Plus troublant encore, elles semblent corrélées à l’attachement affectif entre la mère et son enfant. Ainsi, plus le cerveau change, plus la mère semble attachée à son enfant. «C’est tout simplement fascinant», a déclaré au New York Times le docteur Ronald E. Dahl, directeur de l'Institut du développement humain à l'Université de Californie à Berkeley. Les parties du cerveau concernées par cette réduction de la substance grise sont celles qui permettent de prendre en compte et déterminer comment les gens perçoivent les choses.

Le cerveau des femmes enceintes

«Nous ne voulons surtout pas faire passer le message que la grossesse fait perdre une partie du cerveau, car nous ne pensons pas que c'est le cas», tempère Elseline Hoekzema, la chercheuse de l'université de Leiden aux Pays-Bas, qui a mené l'étude à Barcelone. «La grossesse, explique-t-elle peut aider le cerveau d'une femme à se spécialiser, à développer cette capacité d'une mère à savoir de quoi son enfant a besoin, à reconnaître des menaces ou à développer le lien établit entre eux.»

À propos de cette «perte» de matière grise, une étude de 2014 allant dans le même sens est citée par le New York Times –«Spontaneous mentalizing captures variability in the cortical thickness of social brain regions». Elle relate une expérience qui a duré plus de cinq ans, menée auprès de vingt-cinq femmes espagnoles âgées d’une trentaine d’années souhaitant avoir un premier enfant. Des scanners cérébraux ont été pratiqués avant qu’elles soient enceintes et peu après l’accouchement. Des examens comparables ont été effectués chez vingt femmes «témoins». Des réductions importantes de volume de la substance grise cérébrale n’ont été observées que chez les femmes venant de donner la vie. Le volume de leur hippocampe avait augmenté en revanche. Aucune différence n’a été notée entre les seize femmes qui ont subi un traitement pour la fertilité et les neuf autres. La question demeure de savoir quelles structures et composants précis de cette matière grise a été touchée.

Plusieurs interprétations

Quelle signification donner à un tel phénomène, à cette «transfusion cérébrale»? Pour Paul Thompson, spécialiste de neurosciences à l'Université de Californie du Sud (et qui n'a pas participé à l'étude), quelques pistes se dessinent. On pourrait imaginer que la perte de matière grise observée n’a rien de bénéfique et qu’elle pourrait même avoir des conséquences négatives. Elle serait la simple conséquence du stress et du manque de sommeil associés à cette période de la vie des femmes. Une autre possibilité, nettement plus séduisante, est que la perte se substance cérébrale observée est n’est que la traduction d’un programme inné mis en place au fil de l’évolution pour offrir tous les chances à l’enfant porté. Un nouveau phénomène de maturation souvent imaginé, parfois fantasmé, jamais démontré. Les résultats de l'étude vont dans le sens penche vers cette dernière possibilité.

Par acquis de conscience, les chercheurs ont également scannographié les cerveaux d’hommes faisant ou non l’expérience de la paternité: aucune différence. Ils ont constaté, de visu, que les régions cérébrales concernées des mères montraient une activité neuronale plus grande lorsque les femmes regardaient des photos de leurs propres bébés par rapport à des photographies d'autres enfants. Six mois après la naissance des examens psychologiques évaluant l'attachement émotionnel, le plaisir et l'hostilité d'une femme envers son bébé ont été effectués. Les réponses permettraient de conclure que l’importance des modifications cérébrales est en lien avec le degré d’attachement de la mère à son enfant et réciproquement.

Les psychanalystes feront, à coup sûr, d’autres et nombreuses interprétations quant à la démonstration d’un nouveau lien biologique entre la mère et celui qu’elle porte et nourrit. En mettant sous une nouvelle lumière l’ampleur des échanges qui existent lors de la grossesse entre la mère et l’enfant, et ces résultats fourniront de nouveaux arguments à celles et ceux qui s’opposent à la pratique, selon eux esclavagiste, des mères porteuses.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (788 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte