Science & santéMonde

Comme Staline avant lui, Poutine mélange politique et pseudoscience

Maria Antonova, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 22.12.2016 à 11 h 44

L'histoire de la Russie est riche en recherches et en avancées scientifiques de premier plan. Aujourd'hui, le Kremlin investit dans les théories du complot et les impostures universitaires.

Vladimir Poutine avec des lunettes 3D, le 12 avril 2012 lors de l'anniversaire du premier vol dans l'espace de Youri Gagarine | ALEXEY DRUZHININ / RIA-NOVOSTI / AFP

Vladimir Poutine avec des lunettes 3D, le 12 avril 2012 lors de l'anniversaire du premier vol dans l'espace de Youri Gagarine | ALEXEY DRUZHININ / RIA-NOVOSTI / AFP

Moscou

De l’extérieur, la cérémonie semble parfaitement légitime. Elle se tient dans un bel et grand appartement non loin du Kremlin. Son public est majoritairement composé de jeunes gens enthousiastes et curieux. Son jury rassemble les plus beaux esprits scientifiques de l'époque. Reste que le prix remis ce soir d'octobre ne va pas célébrer les recherches les plus innovantes, ni même le savant qui aura le mieux contribué au rayonnement scientifique de la Russie durant l'année écoulée. Non, pour que le jury vous choisisse, il fallait avoir «éclairé les masses de la lueur de l'ignorance». Les bulletins de vote sont collectés dans un chapeau en aluminium.

A l'issue de la soirée, le premier prix du «membre émérite de l'académie de pseudoscience» ira à Irina Yermakova, biologiste et chroniqueuse pour la télévision russe. Selon Yermakova, les hommes –les individus de sexe masculin– sont les descendants d'amazoniens hermaphrodites. Elle est aussi l'une des plus farouches opposantes aux OGM du pays et affirme que les aliments génétiquement modifiés sont une arme biologique conçue par les Américains pour génocider la Russie. Le trophée est un beau pied de nez de la communauté scientifique russe –malgré la sinistrose ambiante, elle n'a rien perdu de son sens de l'humour. A la tribune, l'organisateur de l'événement, le journaliste scientifique et auteur primé Alexander Sokolov, harangue la foule: «Que le maximum de gens voient combien la science est vivante en Russie et qu'elle a les moyens de se défendre!».

Sauf que, dans les faits, c'est de moins en moins vrai.

La science en danger

Sur la terre qui aura vu naître dix-sept Prix Nobel scientifiques, la science est en danger. Le problème ne se limite pas aux financements qui se réduisent comme peau de chagrin (c'est le cas), ni à des champs de recherche affligés par la corruption et la fuite des cerveaux (aussi). Pour la majorité des membres de la communauté scientifique, le malaise vient surtout du gouvernement et de sa propension à valoriser des pseudoscientifiques comme Yermakova. Depuis peu, le Kremlin met en avant et officialise leurs idées, souvent mixées à une bonne dose de rhétorique anti-Occident.

Yermakova, par exemple, en plus de ses apparitions télé, aura été citée comme experte devant le parlement russe, histoire de prêter main forte à des députés populistes opposés aux aliments génétiquement modifiés. «On a fait pression sur la Russie après son accession [à l'Organisation mondiale du commerce] pour qu'elle accepte les OGM», avait ainsi déclaré le parlementaire Yevgeny Fedorov, membre de la majorité, à la chaîne Rossiya 24 en 2014. Un écho direct aux positions de Yermakova. «Ce sont des pressions politiques», avait-il ajouté. «Le but est d'augmenter les risques de stérilité et de diminuer la population russe.» En juillet dernier, malgré la vive opposition de l'Académie des sciences de Russie, le pays adoptait une loi interdisant la production d'OGM.

Parmi les fervents pseudoscientifiques à avoir été élevés à des postes prestigieux, on compte aussi Mikhail Kovalchuk, physicien et proche de Poutine, qui préside l'Institut Kourtchatov, le principal centre de recherche et de développement de l'industrie nucléaire en Russie. L'an dernier (le même jour du début de l’offensive russe en Syrie), Kovalchuk avait donné une conférence devant des sénateurs russes. Il avait mis en garde contre une élite internationale, supervisée par les États-Unis, en train de concevoir une nouvelle sous-espèce humaine –une caste génétiquement modifiée de «serfs», capables de manger très peu, de penser petit et de se reproduire exclusivement sur commande. (Sous la théorie du complot et l'amphigouri anti-Occident, Kovalchuk en appelait surtout à davantage de subventions, histoire que son institut demeure à la pointe de la recherche). Dans certains cas, les dégâts commis par ces personnages sont déjà bien réels. Kovalchuk est l'un des premiers conseillers scientifiques de Poutine et par ailleurs frère de Yuri Kovalchuk, un homme que le gouvernement américain surnomme le «banquier personnel» des dignitaires russes. Grâce à son réseau, Kovalchuk a longtemps été pressenti pour devenir le président de l'Académie des sciences de Russie. Sauf que par sa structure même –l'Académie élit démocratiquement ses membres comme ses dirigeants–, l'institution résistera au fait du prince. En 2008, Kovalchuk verra son adhésion plénière rejetée, sésame indispensable pour accéder à la présidence.

Les scientifiques noyés sous la paperasse

Pour beaucoup, le rejet de Kovalchuk, entre autres initiatives de l'Académie, pourrait expliquer le retour de bâton que l'institution subit depuis 2013 de la part du gouvernement russe, visiblement bien décidé à la démanteler: bon nombre de ses bâtiments ont été vendus, ses effectifs ont été dilués au sein des académies agricoles et médicales, moins rigoureuses, et son indépendance a été entamée par la création d'une nouvelle agence des organisations scientifiques, chargée de la superviser. Des réformes qui auront causé de «graves dégâts» dans une institution datant du XVIIIe siècle et centre névralgique de la science russe, déclare le journaliste scientifique Alexander Sergeyev. Les scientifiques sont désormais noyés dans la paperasse et soumis à l'autorité de non-scientifiques. Pendant ce temps, Kovalchuk et l'Institut Kourtchatov ont gagné en pouvoir et contrôlent même certains centres de recherche de l'Académie.

Aujourd'hui, adorateurs et colporteurs de pseudoscience se retrouvent partout dans le gouvernement russe. Anton Vaino, directeur de cabinet de Poutine et quasi inconnu, a été nommé en août. En 2012, il signait un article universitaire portant sur le «nooscope», étrange et mystique instrument capable, selon lui, de prédire et de contrôler les évolutions de la société et de l'économie en scannant l'univers. La médiatrice du Kremlin chargée des droits des enfants, Anna Kuznetsova, nommée en septembre, adhère pour sa part à la télégonie –une théorie archaïque et réfutée voulant que les enfants d'une femme héritent de traits de tous ses partenaires sexuels. «Que de tels individus soient au pouvoir atteste d'une nouvelle tendance», déclare Sergeyev. «Les autorités n'ont plus peur de ceux qui défendent ouvertement des idées pseudoscientifiques. Et c'est même tout l'inverse: elles sont prêtes à les accepter et à se laisser influencer par eux».

Selon ses détracteurs, que le gouvernement russe s'en prenne aujourd'hui directement à la science légitime n'a rien d'un hasard. Aux yeux du Kremlin, la pseudoscience est parfaitement adaptée à ses besoins idéologiques.

Un boom des idées non-scientifiques

La rhétorique pseudo-patriotique qui enveloppe ces sujets para-scientifiques permet à leurs partisans de s'élever à un niveau bien supérieur à celui que leur permettrait leur incompétence

 

En septembre, la commission spéciale de l'Académie des sciences chargée de la lutte contre la pseudoscience publiait un rapport montrant combien son essor relève notamment de l’isolationnisme et du nationalisme toujours plus prégnants dans le pays. Pour les Russes qui rejettent les normes scientifiques internationales, cette évolution est une opportunité –ils ont tout intérêt à faire pression sur le gouvernement pour qu'il finance leurs projets. Le rapport conclut que les projets et les idées non-scientifiques ont connu un véritable boom ces dernières années, en particulier parce que leurs auteurs et relais ont su «capitaliser sur les idéologies pro-régime». Selon une théorie de Kovalchuk, par exemple, la Russie pourrait devancer la science occidentale en subventionnant des «technologies convergentes», un champ de recherche on ne peut plus vague. Un autre argument, des plus populaires en Russie, assimile les méthodes reconnues de lutte contre la propagation du VIH et du sida, comme le port de préservatifs, à un outil américain visant à affaiblir la Russie. «La rhétorique pseudo-patriotique qui enveloppe ces sujets para-scientifiques permet à leurs partisans de s'élever à un niveau bien supérieur à celui que leur permettrait leur incompétence», souligne le rapport.

De même, c'est grâce aux liens toujours plus étroits entre nationalisme et pseudoscience que des pseudoscientifiques ont pu déprécier leurs critiques en les faisant passer pour d'odieux russophobes antipatriotiques. Anatole Klyosov, un biochimiste russe qui aura travaillé aux États-Unis avant de prendre la tangente, a ouvert l'an dernier à Moscou une «académie» de généalogie génétique, un champ de recherche qu'il a lui-même découvert, en héraut d'une «science patriote». Dans les dix livres que Klyosov a publiés depuis 2010, ses propos sont plus délirants les uns que les autres. Il affirme par exemple que l'espèce humaine est née dans le Nord de la Russie et que l'hypothèse de la sortie d'Afrique n'est qu'une émanation du politiquement correct occidental.

En 2015, un collectif de scientifiques issus de différentes disciplines publiait une lettre ouverte mettant en garde contre les écrits de Klyosov, susceptibles d'attiser la haine en «séduisant des lecteurs dont les ambitions nationalistes et politiques ne sont pas satisfaites par le corpus des connaissances scientifiques internationales». Klyosov leur répondra dans son dernier livre, sobrement intitulé Mensonges, insinuations et russophobie dans la science russe contemporaine, en les accusant d'appartenir à une «cinquième colonne».

Selon Sergeyev, membre de la commission de lutte contre la pseudoscience de l'Académie, en plus de générer un climat favorable à la pseudoscience, le Kremlin semble aussi vouloir isoler les scientifiques légitimes du reste du monde. L'an dernier, dans certaines universités russes, d'aucuns se sont inquiétés d'un renouveau de techniques soviétiques –des administrateurs qui entendent valider les articles de leurs chercheurs avant leur publication dans des revues internationales ou même des professeurs interdits d'interviews sans autorisation préalable de leur hiérarchie.

En matière de politique scientifique, le passif russe est très mitigé. Du temps de l'Union soviétique, la science russe jouissait d'un relatif prestige, notamment dans les disciplines susceptibles d'intéresser l'armée ou la recherche spatiale et nucléaire. Très tôt dans leur scolarité, les écoliers étaient orientés vers la physique ou les mathématiques (des efforts payants, si on en croit le nombre de Russes à avoir reçu un Prix Nobel ou une Médaille Fields au cours du XXe siècle). De même, les universités chassaient les étudiants les plus prometteurs pour les faire travailler dans des laboratoires gouvernementaux secrets, et ce dans des conditions relativement confortables par rapport au reste de leurs concitoyens.

Pour autant, le pays est aussi célèbre pour sa propension à mélanger pouvoir politique et pseudoscience. Des recherches sur la théorie du champ de torsion –qui prétend pouvoir expliquer la lévitation et la télékinésie, entre autres phénomènes– auront été secrètement financées par l’armée soviétique et le KGB dans les années 1980, qu'importe qu'elle s'oppose aux principes les plus fondamentaux de la physique.

Mais l'exemple le plus sinistre de faveurs gouvernementales russes accordées à la pseudoscience remonte aux années 1930, et durera jusqu'aux années 1960. Aussi longue aura été l'apogée de Trofim Lyssenko, biologiste et chouchou de Staline.

En tant que scientifique, Lyssenko était tout ce dont le dictateur pouvait rêver: un homme au verbe simple, issu d'une famille paysanne, et désireux de mettre la science au service du peuple. Nommé directeur de l'Académie Lénine des sciences agronomiques en 1938, Lyssenko accablera la science et l'agriculture soviétiques de décennies de retard en promouvant des idées absurdes –comme la possibilité de transformer du seigle en orge– et en obligeant les établissements scolaires à rejeter la génétique mendélienne.

Ce qui aurait pu simplement relever d'un débat scientifique entre des généticiens et des agronomes qui, comme Lyssenko, s'opposaient à la sélection naturelle, prendra des proportions catastrophiques avec le soutien manifeste de Staline pour son agronome en chef. Le gouvernement épaulera Lyssenko dans sa campagne diffamatoire contre ses adversaires (que les médias officiels qualifieront de «misanthropes amoureux des drosophiles», de défenseurs de l'eugénisme ou de l'impérialisme) et des centaines de scientifiques «dissidents» furent écartés, exilés et assassinés. La plus célèbre victime du lyssenkisme est l'ethnobotaniste Nikolaï Vavilov, qui œuvrera toute sa vie à éradiquer la famine en établissant, à Saint-Pétersbourg, la plus colossale collection de graines au monde. Parce qu'il ne mâchera pas ses mots envers les théories de Lyssenko, Vavilov sera arrêté en 1940 au motif de traîtrise à la patrie et mourra en prison en 1943.

Dans les années 1970, le lyssenkisme sera prestement discrédité et le tabou génétique écarté après le départ de Nikita Khrouchtchev, fervent admirateur de Lyssenko. Aujourd'hui, le nom de Vavilov orne le fronton de plusieurs instituts scientifiques prestigieux, à l'instar de l'Institut de génétique générale de Moscou. Reste que ces dernières années, le fantôme de Lyssenko semble se refaire une respectabilité, à mesure que celui de Staline est lui-même réhabilité.

Comme des cellules cancéreuses

En 2014, un livre cofinancé par une bourse d’État versée par le Ministère des Communications –intitulé Deux mondes, deux idéologies– résumait l'opposition des pro- et des anti-Lyssenko au combat de «patriotes» contre des «traîtres nationaux». Des articles élogieux sont de plus en plus nombreux dans la presse. En 2015, un article dans le magazine Kultura affirmait (à tort) que «les méthodes développées par l'universitaire sont toujours utilisées dans le monde entier». Avant d'ajouter «Si on analyse les faits objectivement, il faut bien dire que Lyssenko fut sans conteste un homme extraordinaire».

«Il y a de la pseudoscience dans tous les pays, c'est comme des cellules cancéreuses», résume Svetlana Borinskaya, généticienne à l'Institut Vavilov, «un organisme sain les rejette et ne les laisse pas se développer. Un organisme malade n'est pas capable de réagir.» En Russie, les signes de la progression du mal ne manquent pas. En 2015, selon l'enquête annuelle de l'École des hautes études en sciences économiques, un institut universitaire de recherche moscovite, 23% des Russes interrogés estimaient que la science et la technologie étaient globalement plus nocives que bénéfiques. Un ratio situant la Russie à la 30e place (sur 31 pays) de l'index de valorisation des progrès scientifiques dans le monde. Un «signe préoccupant» selon les auteurs du rapport.

«Aujourd'hui, on entend même des gens éduqués parler du complot des reptiliens et de leur emprise sur l'élite mondiale», précise Borinskaya. L'influence de ce genre d'idées est telle dans la société russe qu'un site d'informations, Gazeta.ru, a récemment créé une rubrique «obscurantisme» dédiée à la dénonciation des fausses sciences. «La pseudoscience et l'obscurantisme font autant du mal aux vrais chercheurs qu'au public», déclare Pavel Kotlyar, son rédacteur en chef chargé des sciences. «Ça fait du mal aux vieilles babouchkas qui gobent toutes ces aberrations visant à leur refourguer divers grigris».

Jusqu'à la contrefaçon des diplômes

La riposte des scientifiques russes a commencé. En plus du prix des pseudosciences et divers projets scientifiques indépendants, depuis 2013, un groupe de justiciers s'en prend aux fraudes au doctorat –c'est le projet Dissernet. La contrefaçon de diplômes est tout particulièrement endémique dans les sciences sociales, m'explique Andrei Rostovtsev, l'un des fondateurs de Dissernet. Les fausses thèses sont ensuite soutenues devant de faux jurys. Un véritable système mafieux qui nuit à la qualité de nombreuses disciplines, et notamment en économie.

Bon nombre de parlementaires sont titulaires de ces faux doctorats, ajoute Rostovtsev. Les fausses thèses sont aussi distillées chez de nombreux «experts», politiquement commodes pour le Kremlin. En juillet 2014, après le crash du vol 17 de la Malaysia Airlines, Moscou allait présenter l'un d'entre eux, Ivan Andriyevsky, à la télévision d'État, pour défendre la théorie selon laquelle l'avion de ligne avait été abattu par un avion de chasse ukrainien. Pour appuyer ses propos, Andriyevsky montrera une photo satellite grossièrement trafiquée. Quelques jours plus tard, Dissernet analysait sa thèse et trouvait que dix-sept des vingt-six pages de son mémoire sur l'industrie de la défense russe, qui lui avait valu un doctorat en économie, avait été copiée-collée d'autres travaux, et que le reste des pages contenait elles aussi de longs passages plagiés.

Pour Rostovtsev, Dissernet est un outil symbolique pour la communauté scientifique légitime de Russie, qui l'aidera à conserver sa réputation et à favoriser la solidarité entre les chercheurs. Par contre, il doute qu'il puisse être d'une quelconque utilité contre les errements du pouvoir. Ce qui s'applique aussi probablement au prix de la pseudoscience, dont le trophée représente une créature reptilienne assise comme Le Penseur de Rodin au sommet d'une pyramide égyptienne. Quelques jours après la cérémonie, j'ai appelé Sokolov: étrangement, Irina Yermakova n'était toujours pas venue récupérer son prix.

Maria Antonova
Maria Antonova (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte