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Turquie: l’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara peut-il déclencher une guerre?

Daniel Vernet, mis à jour le 20.12.2016 à 0 h 26

L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara a eu lieu ce lundi 19 décembre, dans une galerie d'art contemporain.

Capture d'écran d'un tweet avec une photo du tireur qui a abattu l'ambassadeur russe en Tuquie, Andrei Karlov.

Capture d'écran d'un tweet avec une photo du tireur qui a abattu l'ambassadeur russe en Tuquie, Andrei Karlov.

Un seul coup de feu peut déclencher une guerre mondiale. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914 à Sarajevo, par le Serbe Gavrilo Princip, a marqué le début de la Grande guerre. Parce que les alliances adverses en Europe n’attendaient qu’un prétexte pour se mesurer sur les champs de bataille. L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara ne devrait pas déboucher sur un conflit entre la Turquie et la Russie. Elles ont eu encore récemment d’autres occasions de s’affronter et elles ont su en circonscrire les effets. Le plus grave incident a eu lieu en novembre 2015 quand un avion turc a détruit en vol un chasseur russe qui aurait violé pendant quelques secondes l’espace aérien turc. Moscou a décidé des sanctions économiques contre Ankara. Fin novembre de cette année, un avion russe parti d’Alep a tué quatre soldats turcs dans les environs de Al-Bab, au nord de la ville. Le journal pro-gouvernemental turc, Yeni Akit, s’est demandé s’il s’agissait de «semer la zizanie entre les deux pays».

La question était d’autant plus justifiée qu’après une période de froid entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, les relations entre les deux avaient pris un tournant spectaculaire à l’été dernier. Le président turc s’était excusé pour la destruction de l’avion russe, pas auprès du gouvernement, avait tenu à préciser les autorités d’Ankara, mais auprès des familles de pilotes tués. De plus en plus mécontent des exigences de l’Union européenne, Recep Tayyip Erdogan a cherché avec succès à se rapprocher du président russe dont il partage par ailleurs la conception autoritaire du pouvoir.

Ce rapprochement n’est sans doute pas étranger à l’attentat perpétré contre l’ambassadeur russe, bien que les déclarations de l’auteur après son geste laissent plutôt penser à une sorte de vengeance. Le jeune homme de 23 ans était un policier des forces spéciales en poste à Ankara depuis trois ans. Il était originaire de Söke sur la côte de la mer Egée. «Allah Akbar», «N’oubliez pas Alep, n’oubliez pas la Syrie, les responsables de ces horreurs doivent payer», aurait-il crié en turc avant d’ajouter en arabe: «Nous sommes qui avons juré fidélité au prophète et au djihad». Il a été abattu par le service de sécurité.

L’ambassadeur Andreï Karlov, 62 ans, inaugurait une exposition consacrée à «la Russie vue par les Turcs», quand il a été touché. Grièvement blessé, il a succombé quelques minutes plus tard. L’auteur de l’attentat avait pu entrer dans l’exposition en exhibant sa carte de police. Selon un journal proche du gouvernement, il aurait des liens avec le Front al-Nosra, un des groupes djihadistes présents à Alep, une émanation d’Al Qaida. Depuis le siège d’Alep par les milices chiites et les bombardements de l’aviation russe, des manifestations ont lieu quotidiennement dans la capitale turque devant les ambassades d’Iran et de Russie.

Des divergences et une négociation

La porte-parole du ministère russe des affaires étrangères a dénoncé «un acte terroriste» mais la mort de l’ambassadeur Karlov ne devait pas remettre en cause la réunion, prévue mardi 20 décembre à Moscou, entre les chefs des diplomaties russe, iranienne et turque. Malgré de profondes divergences sur le conflit syrien, en particulier sur le sort de Bachar el-Assad, Russes, Iraniens et Turcs coopèrent dans la recherche d’une solution négociée. Les deux premiers veulent garder au pouvoir le dictateur de Damas, au moins aussi longtemps qu’une solution de rechange n’aura pas été trouvée.

Les Turcs au contraire sont partisans de son départ. Jusqu’aux «printemps arabes» Recep Tayyip Erdogan entretenait de bonnes relations avec son voisin syrien. A partir de 2011, il a vu dans les manifestations de l’opposition l’occasion de mettre des sunnites au pouvoir à Damas et de placer la Turquie au centre du jeu au Moyen-Orient. Mais pour lui la situation est devenue plus complexe avec l’engagement des Kurdes d’Irak et de Syrie dans le conflit avec Daech et l’intervention militaire russe à partir d’octobre 2015. D’autant que la position intérieure d’Erdogan a été ébranlée en juin 2015 par les élections législatives où son parti, l’AKP, a perdu la majorité au Parlement, et en juillet 2016 par la tentative manquée de coup d’Etat. Depuis, il s’est bien rattrapé, dans un premier temps en convoquant de nouvelles élections que l’AKP a gagnées, puis en profitant du putsch raté pour mener une répression sans précédent contre tout ce qui ressemble à une opposition.

Pour Vladimir Poutine qui après la victoire d’Alep est à la recherche d’une solution diplomatique dont il serait le maître, la collaboration d’une Turquie qui a des liens avec certains groupes rebelles en Syrie peut être précieuse. Quant à Recep Tayyip Erdogan, dont les relations avec ses alliés occidentaux traditionnels sont au plus mal, sa principale préoccupation est de confiner l’influence des divers groupes kurdes. C’est ce qu’il attend de Moscou pour prix de son appui.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (417 articles)
Journaliste
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