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L'armée française à bout de souffle?

Antoine Hasday, mis à jour le 21.12.2016 à 8 h 28

Il y a un an, François Hollande promettait solennellement de tout mettre en œuvre pour «détruire l’armée des fanatiques». A-t-il tenu son engagement?

Des soldats français en Irak I AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Des soldats français en Irak I AHMAD AL-RUBAYE / AFP

En septembre 2014, un an et demi après l’intervention française au Mali contre les djihadistes, le gouvernement irakien sollicite l’aide militaire de la France face aux avancées de l’EI. Le 20 septembre 2014, l’opération Chammal est lancée: l’armée française bombarde l’organisation djihadiste en Irak, aux côtés de ses alliés –notamment américains– engagés dans l’opération Inherent Resolve. Quelques jours plus tard, l’EI appelle ses sympathisants à assassiner des ressortissants français (même si certains projetaient déjà des attaques en France et l’Europe). Selon Michel Goya, ancien colonel de Marine, analyste des conflits et auteur du blog La voie de l’épée, l’opération Chammal est inefficace sous sa forme actuelle.

«L’engagement des forces aériennes françaises en Irak, c’est quatre bombes par jour, sur un territoire grand comme le Royaume-Uni. Et pendant longtemps, c’était deux bombes par jour, soit 5% des frappes totales de la coalition. On s’est aligné sur le mode opératoire des Américains, qui ont besoin du vote du Congrès pour engager des troupes au sol. Avec la force aérienne, on ne peut frapper qu’un certain type de cibles, plutôt fixes. Et pour l’ennemi, c’est plus facile de se défendre. L’opération Chammal a coûté environ un milliard d’euros, soit 0,045% du PIB. Mais ça n’a permis de neutraliser qu’un millier de combattants. Ça fait donc un million d’euros par djihadiste éliminé», explique-t-il.

Michel Goya rappelle également la terrible spécificité de cette guerre contre l’EI: 100% des pertes françaises sont des civils, tués sur le territoire national dans le cadre d’attentats terroristes. Selon l’ancien colonel, l’armée française devrait pouvoir déployer des moyens plus diversifiés, et pas seulement des bombardements aériens, pour vaincre son adversaire. C’est le mode opératoire mis en œuvre pour combattre les djihadistes au Sahel, dans le cadre des opérations Serval puis Barkhane.

«Ainsi, on peut à la fois appuyer nos alliés au plus près et agir dans la profondeur, sur des cibles plus stratégiques. En Irak, les Américains ont progressivement élargi leur mode d’action. Ils ont introduit des avions d’attaque, quelques hélicoptères, de l’artillerie... Au Sahel, l’armée française, qui est également dans une stratégie d’appui aux forces locales, a déployé des hélicoptères et des troupes au sol. Elle aurait également pu le faire en Irak, où on a récemment déployé une batterie d’artillerie. Mais on est resté dans un format a minima, alors que nous avons déclaré la guerre à l’EI et frappé les premiers. La guerre, il faut la faire sérieusement, surtout quand on s’engage devant les familles des victimes du terrorisme à ‘engager tous les moyens», analyse Michel Goya.

L’opération Sentinelle, peu efficace et problématique

Depuis plus de vingt ans, les Français se sont habitués à la présence de soldats patrouillant dans les rues. Le plan Vigipirate, mis en œuvre à partir de 1991, instaure une surveillance militaire autour des sites dits «sensibles». Au lendemain des attentats de janvier 2015, le gouvernement met en place l’opération Sentinelle, qui mobilise environ 10.000 soldats supplémentaires. Toutefois, ce déploiement pose question quant à son efficacité. Le soir du 13 novembre 2015, les militaires présents à proximité du Bataclan ne sont pas intervenus car ils n’en avaient pas reçu l’ordre. En revanche, rue de Charonne, des membres du 1er régiment de chasseurs de Verdun ont mis en place un cordon de sécurité qui a permis aux secours d’intervenir.

Pendant qu’ils patrouillent dans les rues, les militaires ne s’entraînent pas. Le temps de préparation a été considérablement réduit en 2015

«Est-ce que l’efficacité de Sentinelle est à la mesure de son coût? On a effectivement un gain de sécurité car on complique la tâche de l’adversaire. Mais si on maintient le dispositif en l’état, on prend le risque d’abîmer ou de fatiguer notre outil de défense, le seul qui puisse intervenir en dehors du territoire national. Les avantages ne sont donc pas à la hauteur des sacrifices. De plus, le niveau de violence auquel nous sommes confrontés sur le territoire national peut être traité par les forces de sécurité (police et gendarmerie), qui ont été équipées récemment de fusils d’assaut, de casques pare-balles, de boucliers... Les armées doivent rester l’ultima ratio, le dernier recours», explique le chercheur Elie Tenenbaum.

En juin 2016, il pointait les limites du dispositif dans un rapport rédigé pour l’IFRI. Les qualités spécifiques des militaires n’ont pas d’utilité dans le cadre des missions qui leurs sont confiées (principalement des patrouilles). Les militaires ne sont donc présents que pour pallier l’absence de forces de réserve dans la police et la gendarmerie. Mais surtout, cette opération limite le temps  disponible pour l’entraînement des soldats et pèse sur leur moral.

«Pendant qu’ils patrouillent dans les rues, les militaires ne s’entraînent pas. Le temps de préparation a été considérablement réduit en 2015. C’est un peu mieux en 2016 mais ça reste en dessous des durées exigées par l’Otan et par notre Livre blanc [90 jours par an]. Avec l’éloignement [220 jours par an, tout compris, en 2015], les soldats passent beaucoup de temps loin de leur famille et de leur régiment, avec les mêmes restrictions qu’en opération extérieure. On prend le risque d’avoir une armée de terre mal entraînée qui, lors de la prochaine opération, n’aura plus ses bases, ses réflexes et son moral», analyse Elie Tenenbaum.

Le chercheur avance différentes propositions pour optimiser le fonctionnement du dispositif et limiter ses effets pervers. Les deux principales consistent à intégrer les militaires à la chaîne de commandement –sur le modèle de l’opération Harpie en Guyane– et à réduire considérablement le nombre de soldats dans les rues.

«Premièrement, je préconise une chaîne de commandement commune, pour que l’armée puisse contribuer à la planification. Aujourd’hui, Sentinelle fonctionne sur le mode de la réquisition par le préfet: la chaîne de commandement n’inclut pas les militaires, notamment sur le renseignement. À l’inverse de ce qui se fait par exemple en Guyane, dans le cadre de l’opération Harpie contre l’orpaillage illégal: là, les forces armées sont impliquées en amont et apportent leurs savoir-faire spécifiques sur le terrain. Deuxièmement, il faudrait réduire considérablement l’effectif. En ce moment, 7.000 soldats sont déployés et 3.000 sont en réserve. Je propose d’inverser: entre 2 et 3.000 hommes dans les rues, plus 7.000 hommes en réserve, qui continuent à s’entraîner mais sont mobilisables rapidement en cas d’attentat», explique-t-il.

Manque de matériel et problèmes de ressources humaines

Ces opérations s’inscrivent dans un contexte budgétaire difficile pour la défense française. En euros constants, le budget de la défense a diminué de 20% en 25 ans, même s’il est en hausse depuis 2015. Ces difficultés budgétaires compliquent notamment le renouvellement des équipements indispensables à son fonctionnement, comme l’explique Florent de Saint-Victor, spécialiste des questions de défense et auteur du blog Mars Attaque.

L’armée doit éviter l’éviction de ces “cadres” vers le civil. Actuellement, les militaires sont loin de leur base et de leur famille 220 jours par an en moyenne, ce qui est intenable pour leur vie personnelle

«Actuellement, les armées s’usent plus vites qu’elles ne se régénèrent. En passant le budget de la défense à 2% du PIB, on pourrait limiter cette tendance. 80 à 85% des crédits d’investissement sont immobilisés dans des programmes existants, d’où l’importance de consacrer les moyens restants aux chantiers les plus urgents. Par exemple, des moyens supplémentaires pour le programme Scorpion permettraient de renouveler le matériel roulant de l’armée de terre plus rapidement. Une autre priorité, c’est le transport tactique, principalement des avions C-130. En ce qui concerne les hélicoptères, l’armée en possède 300 mais il n’y en a qu’une centaine de disponibles. Il faudrait passer à 150 ou 180. Pour la marine, une question importante est le renouvellement des patrouilleurs. Le renseignement militaire aurait également besoin de moyens supplémentaires: drones, satellites, achat d’images satellites», détaille Florent de Saint-Victor.

Un autre défi consiste à maintenir les soldats expérimentés au sein de l’armée. Comme l’expliquait Elie Tenenbaum, le nombre de jours d’absence, où les soldats sont déployés loin de leur base et de leur famille, n’a cessé de s’accroître durant les dernières années, notamment à cause de l’opération Sentinelle. Les dysfonctionnements du logiciel LOUVOIS, qui gère leurs paies, sont également source de frustration. Or, la majorité des militaires sont recrutés à travers des contrats à durée déterminée. Lorsque ceux-ci arrivent à échéance, les soldats peuvent être tentés de partir face à ces difficultés.

«Il faut parvenir à conserver au sein des forces armées des hommes expérimentés, qui ont déjà participé à plusieurs opérations. Ce sont eux qui ont les compétences adaptées, le bon comportement sur le terrain et qui sont capables d’encadrer les soldats plus jeunes. L’armée doit éviter l’éviction de ces “cadres” vers le civil. Actuellement, les militaires sont loin de leur base et de leur famille 220 jours par an en moyenne, ce qui est intenable pour leur vie personnelle. Il est donc important de réduire ce nombre de journées d’absence», rappelle Florent de Saint-Victor.

Un manque de vision

Enfin, la multiplication des opérations simultanées complique la tâche de l’armée française. Certaines capacités de commandement, de communications, de santé ou de renseignement sont menacées de surchauffe. Selon Michel Goya, cet empilement d’opérations traduit aussi un manque de vision stratégique de la France, qui limite la capacité des forces armées à agir efficacement.

«L’ensemble des trois opérations [Barkhane, Chammal, Sentinelle] correspond à l’engagement majeur prévu par le Livre blanc de la défense. Mais notre action est davantage guidée par un empilement de réactions que par une véritable stratégie. Quand les djihadistes progressent au Mali, on s’engage au Mali. Quand ils progressent en Irak, on s’engage en Irak... Par conséquent, on est faible partout.»

Antoine Hasday
Antoine Hasday (22 articles)
Journaliste
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