Culture

JUL est peut-être l'artiste qui a le mieux compris la musique en 2017

Boris Bastide, mis à jour le 21.03.2017 à 17 h 52

Le rappeur, qui sort en ce début d'année un nouvel album gratuit, est le plus gros vendeur de disque et l'artiste le plus streamé en France. Pourtant, peu de grands médias s'y intéressent et moi-même je n'avais jamais pris le temps d'écouter. Et s'il était temps de tout changer?

JUL. Capture du clip du morceau «My World»

JUL. Capture du clip du morceau «My World»

Mise à jour 21/03/2017: Après avoir sorti quatre disques en 2016, JUL a promis à ses fans quatre nouveaux albums pour 2017. Le premier d'entre eux –Album gratuit vol.3– est mis en ligne au rythme d'un morceau par jour à compter du 20 mars. Bonne écoute!

Il y a quelques semaines, mon collègue Jean-Laurent Cassely a fait circuler au sein de la rédaction de Slate plusieurs versions d'un même test, tentant d'adapter au plus juste en français un quiz américain conçu par Charles Murray. L'enjeu, en 2016, était de la plus haute importance après le Brexit et l'élection de Donald Trump: vivez-vous dans une bulle? Au gré des différentes versions, mes collègues changeaient de catégorie, mais pour moi, le jugement était à chaque fois sans appel: 



Le décalage n'était pas économique, mais culturel. Et à en croire l'analyse de mes résultats, j'étais soit très très exigeant, soit snob. J'ai beau nier la deuxième possibilité, je dois confesser que c'était bien moi qui, quelques jours plus tôt, avait affiché un autre de mes collègues dans notre outil de communication interne –Slack pour les intimes– en postant une capture d'écran de Spotify indiquant qu'il avait écouté «Je m'en fous de ta nana», un morceau de JUL, le rappeur marseillais décrié. La blague était facile. D'autant plus facile que moi-même, je n'avais pas fait cet effort de curiosité. Je dois vous le confesser, je ne savais même pas qu'il fallait prononcer «Djoul» et pas «Jules». Mini-mort du journalisme.

Très vite, le projet s'est donc imposé de lui-même. Il me faudrait écouter tout JUL. Non pas comme une sorte de performance un peu bête de foire, qui maintiendrait l'objet dans cette même distance du ricanement ironique d'en haut, mais pour se familiariser de manière plus approfondie avec un des musiciens les plus prolifiques et les plus écoutés du moment. Un des plus snobés également. Il n'y a qu'à voir le type de messages que l'on peut rencontrer sur Facebook de ce côté de la bulle.

«C'est un peu l'antéchrist»

S'il est très officiellement l'artiste le plus écouté par les Français sur Spotify en 2016 devant PNL, Drake, SCH et Booba, JUL n'a pas vraiment bénéficié du même traitement médiatique que ses concurrents. Si lui-même reconnaît ne pas être à l'aise avec la télévision, où il a fait de très rares apparitions, une recherche Google «JUL Lemonde.fr» ne donne aucun résultat. Sur le site de Libération, on retrouve à peine une courte chronique de l'album My World centrée en partie sur l'incompréhension de son succès, rédigée par un journaliste du service France. Pour Le Figaro, JUL est presque exclusivement un (autre) auteur, certes remarqué de bande dessinée. Quasiment pas de traces de son homologue, et certainement pas pour un décryptage musical. Ne comptez pas plus sur le Huffington Post, L'Express, L'Obs, 20 minutes, les Inrocks… Slate lui avait consacré quelques paragraphes lors du choc des titans du rap français de décembre 2015.

Metronews s'était penché sur le phénomène en 2014, mais semble avoir lâché un peu le filon depuis. Quant à France Info, elle s'est intéressée au célèbre geste signature du rappeur. Le terrain musical a été entièrement laissé aux médias locaux et spécialisés (et à Alain Juppé).


Notable exception, le magazine Society lui a toutefois consacré en janvier dernier un portrait dans lequel un attaché de presse confirme: «JUL est un missile. Aujourd'hui, c'est la tête de gondole et pourtant, il est snobé par beaucoup de médias généralistes. C'est un artiste qui va à l'encontre de la hype. Pour certains, il représente même un peu l'antéchrist.» Après tout Ouest-France, dans un exercice de dézingage à la gâchette facile, compare bien la sortie du nouvel album de JUL à une catastrophe équivalente pour l'humanité à Tchernobyl et Fukushima.



Pourtant, difficile de nier le phénomène. Pour la seule année 2016, le rappeur marseillais a sorti pas moins de quatre albums d'au moins vingt titres chacun. Il est vrai qu'avant cela son disque précédent remontait à… début décembre 2015. Noyé sous les sorties, le public suit.

En plus du record du nombre de streams pour l'année 2016 (plus de 600 millions d'écoutes en cumulé sur Deezer, Spotify et Apple Music), JUL décroche la première place également pour ce qui est des streams vidéos sur YouTube (600 millions encore). Il est enfin le plus gros vendeur d'albums pour l'ensemble de son catalogue (physique, téléchargement et stream). L'Ovni, son tout dernier album sorti début décembre, est disque de platine après moins de deux semaines. Un an plus tôt, My World réalisait en trois semaines presque trois fois plus de ventes que Nero Nemesis de Booba (154.000 contre 59.000), sorti le même jour. Cet disque lui apportera en plus la consécration d'une victoire de la musique au titre d'album de musique urbaine de l'année.

L'ascension d'un autodidacte

Faut-il alors voir dans cet incompréhensible décalage médiatique –au-delà du débat légitime sur la qualité– un délit de déficit de coolitude? Avec ses joggings et autres tenues bigarrées –lui-même se présente comme un «rappeur en claquettes»–, son accent marseillais très prononcé, sa coupe de cheveux improbable, son signe de la main codifié, ses influences, ses thèmes, JUL renvoie à un imaginaire volontairement bas du front, jugé propre aux classes prolétaires également largement absentes des mêmes médias. Pourtant, c'est aussi ce qui en fait un personnage truculent à bien des égards. Il est celui qui retourne le stigmate pour en faire une profonde revendication identitaire. Fier de rouler en Twingo plutôt qu'en voiture de luxe. De boire de l'Oasis.

Julien Marie de son vrai nom, né en 1990 à Marseille, donc, a tout d'un autodidacte. Adepte du do-it-yourself, volontairement éloigné des grandes maisons de disque, JUL a commencé à s'enregistrer à l'âge de 12 ans alors qu'il était au collège. Viré du lycée, il travaille un temps avec son père à la construction de piscines, avant d'abandonner et de se consacrer à la musique. Il met en ligne sur Skyblog ses premiers titres sous le nom de Juliano en 2007 et poursuit sa carrière en autodidacte. «Nous on le voyait, il se réveillait, il ne faisait que ça dans sa chambre H24, il dormait à peine. Pour te dire le premier matériel qu’il a eu, on l’a acheté dans un magasin, on l’a porté sur un scooter, on l’a monté chez lui, ça partait vraiment de rien», se souviennent les membres du groupe Ghetto Phénomène, auquel JUL est rattaché.

Dans une interview accordée à Noisey en 2015, lui-même raconte: «Tu sais ce que je faisais avant? J'allais sur des sons pas trop connus, je prenais la fin, quand il restait un bout d'instru, je bouclais le truc, je collais tout, tac-tac-tac et je chantais par-dessus. Vers 16-17 ans, je me suis acheté Pro Tools, j'ai commencé là. [...] J'ai demandé une fois au magasin qu'on m'explique les outils, où tu vas pour faire l'instru, etc. C'est comme ça que j'ai pu vraiment m'y mettre. Mais je fais tout à la souris, pas avec le piano ou quoi, j'ai tout appris à la souris.»


En 2012, il signe avec le petit label local Liga One Industry et commence à connaître un succès grandissant via la plateforme YouTube, notamment avec les clips des morceaux «Sort le cross volé» ou «Briganter», visionnés plus de 5 millions de fois chacun. De 2014 à 2015, il sort coup sur coup trois albums (Dans ma paranoïa, Je trouve pas le sommeil, Je tourne en rond) chacun disque de platine, une mixtape (LaCrizomic), disque d'or, et un album gratuit via YouTube. En parallèle, il multiplie les featurings avec des rappeurs de plus en plus prestigieux. À l'été 2015, il se brouille avec son label pour des histoires d'argent et fonde sa propre structure, D'or et de platine, avec laquelle il sort My World et ses suites. Avec le succès qu'on sait.

L'œuvre monstre

Se plonger de plein pied dans l'œuvre de JUL, c'est découvrir un monstre à la fois très cohérent et multiforme. Soit quelques deux cents morceaux sortis en l'espace de trois ans seulement, qu'il chante et compose seul pour la très grande majorité. Et le rappeur en a sans doute encore sous le pied. Lors de la rupture avec son ancien label, il revendiquait avoir créé plus de 400 sons avant 2012. Peu de choses ont été détaillées de son processus de création sinon que n'étant pas musicien, il travaille ses morceaux sur ProTools.


Dans Society toujours, Screech, le réalisateur de ses clips, détaille: «Quand il lance son rythme, il doit courir dans la cabine pour rapper et il laisse la mélodie tourner en boucle, parce qu'il n'a pas d'ingénieur du son pour l'aider. Il est seul à faire ça.»

Un passage dans l'émission «Planète Rap», sur Skyrock, lors duquel il compose une instru en une vingtaine de minutes, donne un aperçu de sa technique.


Boucle minimaliste répétée jusqu'à l'obsession, kick, gros son de basse: le style JUL se décline ainsi à l'infini le temps de variations qui mettent quasi inévitablement en avant un rythme entraînant pour des atmosphères tantôt festives, agressives ou mélancoliques. Autres signatures, cette utilisation très poussée de l'autotune importée du rap américain pour appuyer un peu plus la musicalité du chant ainsi que l'emprunt à une très large gamme de genres musicaux, du raï au reggaeton en passant par les rythmiques latines ou africaines. Là où nombre de ses confrères se sont engouffrés dans la mode du trap, lui ouvre grand les fenêtres, n'hésitant pas à pasticher aussi bien «Les Démons de minuit» ou «Barbie Girl» que «The Real Slim Shady» d'Eminem.

Écouter JUL en boucle pendant plus de deux semaines, c'est passer beaucoup de temps à dodeliner de la tête tant un grand nombre de ses instrus ont un effet entraînant. C'est aussi, à bien des reprises, frôler la saturation, content de trouver le moindre prétexte pour écouter autre chose, tant l'aspect minimaliste et répétitif couplé à l'autotune finit par user, surtout le temps de disques à rallonge de 20 à 30 morceaux. Tant, aussi, une production aussi pléthorique peut difficilement tenir de bout en bout le pari de la qualité.

Rappeur cicéronien

Si certains albums sont encore très marqués hip-hop, de disque en disque, on sent JUL gagner en assurance, en moyens sûrement aussi, et s'éloigner de plus en plus d'un rap un peu stéréotypé pour une forme de melting pop plus universelle, notamment sur L'Ovni. L'énorme succès de l'entêtant «Tchikita» –près de 10 millions de streams sur Spotify, plus de 90 millions de streams sur YouTube–, avec sa mélodie légère et son humeur romantique, est emblématique de cette évolution, encore une fois pas parfaitement linéaire.


Chez JUL, les textes sont à l'avenant de la musique, seulement un peu plus sombres. Ils partagent cette même simplicité répétitive, cette quête de la musicalité avant tout. Là où de nombreux rappeurs vont ciseler punchlines et images, le Marseillais va davantage travailler rimes, échos, téléscopages, onomatopées, variations de rythmes. La langue est simple –certains diront simpliste–, privilégiant l'argot et les emprunts à différents registres.

Dommage pour les médias: JUL est assez peu dans un rapport d'intellectualisation de son environnement social, de son histoire, de ses racines, même si certains voient en lui un rappeur cicéronien. Marqué par une forte défiance de l'État, l'autorité et de ses représentants –à commencer par la police–, il évite le terrain politique, mais écrit en témoin impliqué de la vie de la cité.

Ses premiers albums racontent les galères, l'économie de petits trafics, la tentation de l'argent; les potes qui passent par la case prison pendant qu'avec le rap, on rêve d'évasion; ceux qui vous accompagnent partout dans les délires; la picole, la défonce pour récréation; les jaloux de plus en plus nombreux à mesure que le succès arrive; les rapports de genres biaisés pour les femmes, entre la sainte mère et celles qui osent revendiquer leur part de plaisir, mal aimées.

«La force de JUL, c’est peut-être de proposer du brut, sans souci du détail ni arrière-pensée, à une époque où la musique est affaire de calcul et d’optimisation. En freestyle, c’est du déballage bourrin, ininterrompu, de la bâfrerie de micro», analysait en novembre 2014 le site Haterz à l'occasion d'un Top 15 des vidéos de ses fans.

Tout pour le kif

JUL, c'est un peu le Hanouna du rap– sans le harcèlement. Regardé autant par une jeune «team» très premier degré que par un public plus ironique voire moqueur complètement troisième degré. Pour les premiers, c'est le simple kif du bon moment partagé entre potes, ceux qui se reconnaissent dans le délire et se fichent bien du regard condescendant et moqueur posé sur eux par une partie des amateurs du genre. Et ils sont nombreux. C'est un dérivatif amusé pour temps de crise. L'équivalent d'un Stromae sans la faconde ni l'éducation. D'ailleurs, le rappeur ne force ni la provocation ni ne se plie au «politiquement correct». Comme l'illustre l'expression maison homophobe BDH, pour «Bandeur D‘Hommes». Le site Génius traduit: «Cela peut désigner quelqu'un d'intéressé, un homosexuel, un traître ou même une balance.» Autre exemple, la menace imagée de viol sur «Sur le cross volé»: 

«Sors le cross volé
Cabre même si la roue est voilée
Pétard en billets violets
Te déshabille pas, je vais te violer»

Traduction de Génius: 

«–soit JUL parle à une fille qui commence à se déshabiller afin de coucher avec lui mais celui-ci lui demande de ne pas le faire: il va la violer et c'est lui qui va choisir ce qu'il va lui faire, avec ou sans ses vêtements.

 

–soit il parle de son morceau qui serait tellement violent que l'auditeur pourra penser avoir été victime d'un viol alors qu'il n'a pas enlevé ses vêtements: un viol auditif quoi.»

JUL est comme éloigné des questions morales débattues dans les médias mainstream. Trois semaines après les attentats du 13-Novembre, il chantait ainsi sur «Dans la légende»: «Au clair de la Lune, prête-moi ta kalach/ Il faut qu'j'en allume, envie d'faire un carnage.» D'autres auraient sûrement enlevé le morceau, ou déclenché une polémique. Le texte est passé inaperçu malgré les très fortes ventes.


Ce côté très premier degré se retrouve jusque dans sa communication avec ses fans. JUL utilise principalement Facebook, YouTube et Snapchat plutôt que Twitter, et surtout pas Instagram, sur lequel il est quasiment inactif. Parmi les quatre albums sortis en 2016, deux sont entièrement gratuits, mis à la disposition des fans via les plateformes de streaming ou directement sur YouTube. Un troisième est mis en ligne sur YouTube, Spotify, Deezer, etc. au compte-goutte à compter du 20 mars 2017 avec pour commencer le titre «Imagine». Trois autres albums sont attendus d'ici à décembre. 


Sur Facebook, il partage chacune de ses sorties, encourage sa «team», tease des morceaux via de courtes vidéos et n'hésite pas à répondre dans les commentaires.



Bref, JUL est peut-être l'artiste qui a le mieux compris la musique en 2016, que ce soit par son positionnement anti-élites, le refus de la verticalité pour une relation plus horizontale portée par la viralité des réseaux sociaux, la nécessité de rompre avec le modèle «Je sors un album tous les deux ans et je disparais entre temps». Aujourd'hui, il faut occuper l'espace, se positionner comme une marque avec ses signes de ralliement sans perdre son âme. La bataille se joue non plus au niveau des ventes mais des streams, avec le hit pour première route vers le jackpot.

Le succès, la pression vont-ils changer JUL? Ou le regard que l'on porte sur lui? Quelle bulle éclatera la première: celle de sa team ou la mienne? Peu importe, au final, tant que lui ne dérogera pas à sa ligne. À Society, il déclarait:

«Mon but, c'est de toucher tout le monde. J'essaye d'avoir des couleurs différentes. Je fais des chansons tristes, des sons qui bougent. D'autres pour les filles, pour l'été, pour la voiture, pour le quartier. Je fais des reprises aussi pour les gens âgés.»

On peut continuer à se moquer tranquille, tant pis pour nous, le succès de JUL (à défaut de l'orthographe), c'est aussi celui de la générosité.

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
rapmusique
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